La RTBF a 70 ans : UNE "AUTOPROMO" TRÈS SÉLECTIVE par Bernard Hennebert
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La RTBF a 70 ans : UNE "AUTOPROMO" TRÈS SÉLECTIVE par Bernard Hennebert

Publié le 16 novembre 2023 par Contribution extérieure
Non, l'histoire de la RTBF ne peut être uniquement assimilée à celle du show-business, de "Viva for life", de la pub et de "The Voice". L'expo de ses 70 ans gomme tout un aspect de sa riche histoire (photo Jean Hanssens).

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Durant l’automne 2023, la RTBF a trimballé aux quatre coins de la Wallonie et à Bruxelles une exposition qui célèbre ses septante ans. Bernard Hennebert a été la visiter avec le regard d'un vieux briscard de l'action culturelle et l'esprit critique d'un "téléspectateur actif".

Bernard a publié quatre livres sur la RTBF, dont un préfacé par le regretté Marc Moulin.
Pendant une dizaine d’années, il a aussi coordonné "l’Association des Téléspectateurs Actifs" – qui a autrefois su parfois construire un dialogue avec le staff du Bld Reyers.
Il a donc parcouru cette exposition, en a photographié quelques panneaux, et a bien voulu les commenter pour nous.
Comment transmettre la mémoire d’un service public par le biais d’une exposition? Qu’est devenu la RTBF après tant d’années d’existence ? À quelles informations son public a-t-il droit lorsqu’il parcourt ce "cadeau d’anniversaire" ?
Et quelles sont celles qui ont volontairement été laissées "hors cadre" ?

1 : Il y a chansons et chansons

Lorsqu’un service public consacre autant d’argent et d’énergie créatrice pour pareil projet, on peut imaginer que son objectif principal est d’informer, plutôt que de communiquer. D’autre part, il ne doit pas faire l’impasse sur l’une des missions principales qui lui permet de se différencier des diffuseurs privés, à savoir proposer de l’éducation permanente (en France, on parle d’éducation populaire, Jean Vilar, le festival d’Avignon et tout le tralala).
Dans cette expo ertébéenne aux très nombreux panneaux et objets, prenons d’abord l’exemple de la chanson.
La RTBF a, dans ses obligations (pour recevoir sa dotation qui constitue le plus grand subside consacré à la culture en Fédération Wallonie Bruxelles) la promotion de la culture "de chez nous".
Quels chanteurs belges francophones présents dans cette expo? Deux photos et un texte pour Sandra Kim. Discrètement dans une photo, Plastic Bertrand. Et c’est tout pour un bilan de 70 ans. Même pas la présence d’une Maurane ou d’un Salvatore Adamo.
J’avoue avoir égaré la photo du panneau consacré à son "fameux concours", que TF1 diffuse aussi, avec des fauteuils rouges qui tournent, émission dont le service de presse ertébéen a publié le montant financier de ce qu’il rapportait, mais jamais celui de ce qu’il coûtait réellement.

Et voici mes autres photos de la présence d’artistes de France dans cette expo. On nous montre des disques ou des pochettes de CloClo, de Patrick Juvet, de Michel Sardou.
Il y a aussi une compilation, un disque 33 tours et sa jaquette intitulée « HITPARADE 84 » avec le logo bien voyant (lettre blanches sur fond rouge) « Vu sur RTL ».
Celui-ci assemble des chansons de (selon son ordre de présentation) Michel Sardou, Frédéric François, Michel Delpech, Jo Lemaire, etc. Ce témoin du passé, dans cette expo, est placé juste au-dessus d’un 33 tours consacré à un récital de Michel Sardou.

Ce 33T de chansons sociales, ou le festival "Le Temps des Cerises", un énorme succès populaire initié par la RTB Namur, fait aussi partie de l'histoire (masquée) de la RTBF.

Tout espace dans pareil type de rétrospective est précieux. Puisque le sujet de l’exposition est bien la RTBF, il aurait peut-être été préférable de rappeler au public d’aujourd’hui qu’en 1975, celle-ci (et son Centre de Liège) considérait comme utile d’éditer d’autres types de compilations.
Par exemple, deux 33 tours qui faisaient la promotion des jeunes pousses de la chanson belge francophone de l’époque: Philippe Anciaux, Christiane Stefanski, André Bialek, le GAM, Jacques -Yvan Duchêne, etc. Ceux-ci y interprétaient d’anciennes chansons sociales « de chez nous ». Les titres de ces deux volumes sont « Autour des usines » et « Jacques Gueux ».
Les chants de ce dernier avaient acquis une grande popularité dans le monde ouvrier. On se rappellera que son « Prolétaires unissez-vous! » ouvrit, le 30 juillet 1914, le grand meeting au Cirque Royal de Bruxelles qui s’opposait au déclenchement de la première guerre mondiale.
Exposer ces disques en 2023 aurait montré à quel type de rappel mémoriel la RTBF consacrait des moyens humains et financiers, et qu’elle en était fière.
Par contre, préférer choisir un disque rassemblant des succès commerciaux estampillé « RTL » me semble enseigner davantage sur ce que sont devenues les priorités actuelles de la direction de notre audiovisuel subsidié.

2 : BlaBla omniprésent

Blabla : héros de l'exposition... mais victime sacrifiée de la publicité à la RTBF.

Blabla est omniprésent dans l’expo de 70 ans de la RTBF. C’est une forme de récupération éhontée car il faut savoir que c’est la direction actuelle de la RTBF qui a organisé sa disparition.
D’autres penseront qu’il s’agit d’un aveu implicite de la faute commise, mais pour découvrir ceci, il faut connaître les coulisses auxquelles n’a pas accès la majorité du public.
Bien entendu , tout ceci n’est pas expliqué dans cette exposition bien peu pédagogique.
De façon résumée, « Ici Blabla » (titre de l’émission quotidienne) s’adresse aux 4-12 ans.
À deux reprises, en 2004, puis en 2007, la RTBF change son horaire et lui désigne dans la grille un créneau bien trop tôt, car la diffusion du programme se termine à l’antenne alors que nombre d’élèves ne sont pas encore rentrés de l’école. Même la ministre des médias Fadila Laanan doit concéder aux parlementaires qu’elle est obligée de le "magnétoscoper " pour sa famille.
Mais pourquoi alors cette décision ahurissante, et répétée à deux reprises?
Parce qu' il existe en Fédération Wallonie Bruxelles une règlementation qui interdit la publicité durant les 5 minutes qui précèdent et suivent les programmes destinés aux enfants, « La règle des 5 minutes ».

Or, il y a beaucoup moins de spectateurs qui regardent le petit écran au milieu plutôt qu’à la fin de l’après-midi. Donc au plus tôt "BlaBla" est diffusé, et plus les pauses publicitaires du programme qui suit, qui comptera d'avantage de téléspectateurs, pourront donc rapporter. Cette odieuse tactique a eu pour conséquence une diminution jusqu’à 50% du public de BlaBla, un excellent prétexte pour progressivement mettre fin à ses aventures.
Une autre explication, sans doute complémentaire, est fournie de façon anonyme, en interne. Chaque fois que BlaBla passe à l'antenne, sa chanson « Beurk la pub » est diffusée. C’est une habitude. Difficile d’y mettre fin et certains publicitaires n’aiment vraiment pas les paroles de cet hymne fort populaire qui s’oppose frontalement à leur travail.
Pour expliquer le rôle néfaste de la pub à vos enfants, à votre grande tante ou à vos voisins, retrouvez facilement sur Youtube cette chanson (le premier enregistrement de Blabla a été disque d’or en Belgique pendant deux semaines).
Sur ce sujet, voici plusieurs sources bien plus détaillées que le présent texte : une carte blanche publiée dans La Libre, un article paru dans Le Journal du Mardi, et surtout des questions posées par trois parlementaires et les réponses de la ministre de l’audiovisuel de l’époque :
http://www.consoloisirs.be/textes/070922carteblancheblabla.html
http://www.consoloisirs.be/articles/lejournaldumardi/071106.html

3 : La RTBF, condamnée pour irrespect d’un travail d’artiste

L’expo des 70 ans explique en cinq lignes qu’en 2006, la RTBF adopte un nouveau logo (et, d’ailleurs, ne fait pas la différence avec un « emblème », comme si ce mot-ci n’était pas plus adéquat dans le cas présent, et ce n’est sans doute pas un détail) et elle décrit pourquoi il est merveilleux.
Par contre, silence sur l’évolution de ces « images » qui représentent la RTBF.
Or il faut savoir que l’emblème historique dit « L’Oreille » créé par Michel Olyff en 1967 a été défiguré en 1994 sans l’accord de l’artiste.
Qui est cet artiste? Toute une génération a mémorisé, même inconsciemment, tant d’emblèmes qu’il a créés : ceux du Crédit Communal (1960), de la Loterie Nationale (1984), de La Ligue des Familles (1978), des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (1973 … et qui est d’ailleurs toujours utilisé en 2023).
Plusieurs années de négociations mènent à l’impasse, après trois années de procédure. Un jugement donne finalement raison au graphiste en 1997. Le tribunal confirme que l’emblème, tel qu’il est utilisé depuis 1994, est tellement éloigné de sa version première qu’il y a bien atteinte à l’honneur et à la réputation de l’artiste.
En conséquence, à partir du 5 août 1997, la RTBF est contrainte par le Tribunal de Première Instance de Bruxelles à cesser toute utilisation, sous quelque forme que ce soit, du pseudo nouvel emblème de Michel Olyff, « sous peine d’une astreinte de 50.00 FB par emblème utilisé ».

Le Soir va titrer en couverture « La RTBF a perdu son image ». Différents médias prennent plutôt position pour le service public : « querelle ubuesque », une « pitoyable saga », « la farceuse affaire du logo » du « graphiste contestataire »…
Ces piques journalistiques contrastent avec l’avis de Frédéric Young publié dans Le Soir du 12 août 1997. Le Délégué Général de la Société Civile des Auteurs Multimédias (SCAM) y déclare : « ...Dans un univers où tout devient objet de commerce et de manipulation technique, il est important qu’il y ait une législation qui protège le public ».
L’asbl « Association des Téléspectateurs Actifs » (A.T.A.) programme dans le n° 37 de son périodique « Comment Télez-Vous? » (du 17 novembre 1997) un dossier de cinq pleines pages avec un entretien exclusif de l’artiste qui a gagné son procès.

Pourquoi l’A.T.A. consacre-t-elle tant d’énergie et de place à ce dossier? Elle s’explique : « S’agit-il simplement d’un signe banal qui perturbe l’image de l’écran? À quoi, à qui sert-il exactement? Ce signe visuel, ce sigle – ou cet emblème? – a-t-il un sens? Il en avait un, avant qu’il ne soit déformé. De là, la question : comment un Service Public peut-il déformer le sens de ce qui le représente visuellement quotidiennement auprès du public? Quelle est la genèse de cette perte de sens? ».
Vous pouvez lire ce dossier (pages 10 à 14) ici : http://www.consoloisirs.be/ata/pdf/ata37.pdf

4 : Aucune diversité des points de vue

L’expo de 70 ans de la RTBF consacre un texte qui célèbre le dixième anniversaire de son opération caritative « Viva for Life » (voir ma photo… prenez le temps de lire son contenu!).
Voici la carte blanche qu’Irène Kaufer publia il y a dix ans dans La Libre sur ce sujet, et qui reste entièrement d’actualité : https://www.lalibre.be/debats/opinions/2013/12/18/viva-for-life-bons-sentiments-et-mauvaises-politiques-opinion-X4LLIVP5JBAAHERAAK5MQZRCJQ/
Pas une année sans que ce type de réaction ne s’exprime sous des formes multiples tant dans les médias traditionnels que sur les réseaux sociaux suivis avec l’assentiment d’une partie non négligeable d’auditeurs et de téléspectateurs de la RTBF.
Quelle indécence donc pour la RTBF, et sa direction surtout, que ce non pluraliste assumé! On doit ainsi constater qu’il lui est impossible de signaler la présence récurrente de cette opposition dans cette exposition historique, un peu comme s’il était interdit aux visiteurs – parce qu’ils ne seraient pas adultes – de réfléchir, d’argumenter, de se faire leur propre opinion.

5 : « Publicités clandestines » jusqu’à plus soif!

L’expo des 70 ans consacre un petit panneau à l’émission « Bon Week-end » (1992 - 1999) mais omet de signaler comment des téléspectateurs belges ont dû ruser pour que le service public accepte finalement d’y supprimer toute les multiples publicités clandestines que le programme de divertissement déployait pour faire la promotion de boissons alcoolisées.
De 1992 à 1999, La première chaîne télé de la RTBF consacre son prime-time du vendredi soir aux humoristes dans son émission de divertissement « Bon-Week-End ».
Dans ce « Bon Week-end », les humoristes et les figurants sont attablés dans un décor de café, propice à la consommation de boissons. Ce qui permet de justifier la présence de divers objets: un panneau en forme de vitrail Leffe, une plaque en émail Stella Artois, une enseigne lumineuse Hoegaarden. Avec marques également: un parasol, un grand autocollant, des triptyques et un tableau de tarifs.
Les plans filmés par les caméras permettent de voir régulièrement à côté d’un humoriste qui fait son numéro l’un ou l’autre de ces éléments, le plus souvent bien éclairés.

Les joies du "placement de produit" (photo Michel Curi).

L’Association des téléspectateurs actifs (A.T.A.) qui a élaboré un inventaire détaillé à partir de l’émission du 8 décembre 1996 dépose plainte pour publicité clandestine auprès de différentes instances de la Communauté française. En vain. Il est vrai que la plupart d’entre elles étaient composées à l’époque d’une majorité de représentants des diffuseurs ou du monde publicitaire. Heureusement TV5 rediffuse régulièrement ce programme tel quel.
L’A.T.A. dépose alors plainte auprès du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) en France.
Hervé Bourges, le président de cet organe, confirme alors à l’A.T.A. qu’il s’agit bien là d’une pratique de publicité clandestine prohibée, « et de surcroît en faveur d’un secteur interdit de publicité télévisée ».
Le 27 avril 1997, le patron du CSA écrit pour dénoncer ces faits à Patrick Imhaus, Président de TV5 Europe : « (…) Par conséquent, le Conseil vous demande de vous conformer à l’avenir aux dispositions précitées, sous peine d’encourir les pénalités contractuelles prévues aux articles 25 et suivants de la convention que vous avez conclue avec le CSA le 30 mars 1993 ».

Un "vrai" vitrail de l'abbaye de Leffe

Cependant, la RTBF souhaite poursuivre la diffusion de son « Bon Week-End » sur TV5.
Dans un premier temps, son service « Imagique » "floute" les publicités clandestines dans la copie à envoyer à la chaîne européenne (ces publicités clandestines restant bien entendu présentes dans la version diffusée en Belgique).
Mais ce maquillage coûtait cher à l’époque et donc, à cause de TV5, la RTBF, dans un deuxième temps, transformera le décor du son émission. Par exemple : des posters d’humoristes prendront la place des néons de marques de bières.
L’A.T.A. consacre un dossier dense à cette pression dans le numéro 32 de son périodique « Comment Télez-Vous?
http://www.consoloisirs.be/ata/pdf/ata32.pdf
Cet outil fut utile aussi par sa diffusion auprès des parlementaires pour développer une prise de conscience qu’il était impératif de faire évoluer le petit frère belge du CSA de France.
Cet exemple montre à quel point un tel ménage à trois est difficile à démettre par des citoyens: culture, boissons alcoolisées, médias.

6 : Chut! c’est du placement de produit

Quelle audace: l’expo de 70 ans de la RTBF ose évoquer un tout petit peu la publicité, y consacrant une photo « historique » avec un mini commentaire. Bon, heureusement, elle ne nous a quand même pas fait le coup du « Il y a des spots publicitaires qui sont de véritables œuvres artistiques »… Redevenons un peu sérieux.
Comme clamerait Cyrano dans sa tirade du nez : c’est un peu court!
Il y aurait énormément à révéler à propos de ce moyen de financement des médias, mais restons dans le sujet précis de cette exposition.

Puisque la RTBF nous rappelle qu’en 1989 la publicité commerciale est donc arrivée sur ses antennes, elle devrait aussi indiquer en quelle année la publicité non commerciale l’a précédé – et quels étaient à cette époque-là les partis politiques au pouvoir qui ont donné un tout premier feu vert.
Il y a deux « oublis » encore davantage significatifs. Ils permettent un flou qui ne

favorise pas la prise de conscience du fait qu’il y a de plus en plus de formes envahissantes de la publicité. Pourquoi ne pas indiquer sur ce panneau de l’exposition la date où le parrainage (ou sponsoring) a fait son apparition?
Celui-ci n’est pas comptabilisé dans le nombre de minutes que le contrat de gestion permet à la RTBF d’accorder à ses antennes à la stricte publicité. Officiellement, le "parrainage" n’est pas de la publicité.

C’est une sorte de don fait à média avec, en contrepartie, une forme de remerciement où le nom du donateur est cité à l’antenne. Ainsi, un court programme ou la bande annonce du programme du lendemain est réalisé « AVEC » l’aide du sponsor Machin.
Souvent, lorsqu’un gouvernement décide de supprimer "la publicité", les médias de service public trouvent la parade en remplaçant celle-ci par ce type de "mécénat".
C’est le cas en France depuis qu’en 2009, le président Sarkozy a été à l’initiative de la suppression de la publicité après 20H sur France Télévisions (France 2, France 3, etc.).
C’est également le même scénario qui s’est concrétisé quand l’actuel gouvernement PS-MR-ECOLO de la Fédération Wallonie Bruxelles a opté pour une mesurette de diminution de la publicité à la RTBF. Elle a été supprimée dans l'émission de radio matinale, « Matin Première », sur La Première, alors qu'elle était maintenue aux même heures sur La Deux (qui est suivie par un public potentiellement un peu plus dépendant aux messages commerciaux).

Le second silence de l’exposition consiste à omettre que, en plus de la publicité et du sponsoring, la RTBF a reçu l’autorisation d’utiliser du "placement de produit" à l’intérieur même de ses programmes, depuis le 19 décembre 2009.
Une arme pour annihiler le droit du public de zapper des pub grâce la pause "pipi" ou "frigo" entre les programmes. Pourtant, sur ce dernier sujet, la documentation ne manquerait pas pour y consacrer un panneau entier, et passionnant !
Par exemple : La commission Européenne permet le placement de produit mais chaque pays peut concrétiser différemment cette possibilité. La Fédération Wallonie Bruxelles est bien plus "incitatrice" que la France.
Cette dernière ne le permet que dans les fictions et les clips musicaux.
À l’inverse, chez nous, il n’est interdit que dans les journaux télévisés et les émissions pour enfants. Peut-être qu'elle ne le fait pas, mais la RTBF pourrait en prévoir dans les autres programmes d’information que les JT, la diffusion de la messe, les émissions de médiation, les débats politiques ou de société, etc.

7 : Au plus proche de ses publics?

Il y a bien un « s » au mot « public » sur le panneau intitulé « Au plus proche de ses publics ».
Hélas, la RTBF semble de moins en moins proche de la partie de son public qui souhaite qu’elle redevienne un vrai service public – puisqu’elle ignore complètement celui-ci dans cette expo censée raconter ses 70 ans.
L’on retrouve exactement la même tendance dans le livre publié en 2013 à l’occasion des 60 ans de la RTBF par Élodie de Sélys chez Racine, « Vos années télés » (sous-titré « La belle histoire de la télévision belge »).
Cette tendance à fouler au pied un public critique n’est pas dans les gènes de la RTBF, mais s’est révélée après que Jean-Paul Philippot en soit devenu administrateur général le 18 février 2002. Tant dans ce livre de près de 200 pages que dans l’exposition créée dix ans plus tard, c’est le silence sur nombre d’initiatives menées par des usagers qui, qui avaient pourtant été entendues par les directions antérieures.

Quelques exemples?
La RTBF Liège qui accepte de ne plus couper dans le générique de fin des films de « L’Écran Témoin », avant le débat qui s’en suivait.
Les sourds et malentendants, qui organisent une manifestation qui traverse Bruxelles jusqu’à Reyers pour, aux grilles d’entrée du service public, s’opposer au projet de remplacer la traduction gestuelle en direct dans les JT par la mise en place d’un télétexte.
La création de toute une série d’émissions après les revendications de citoyens ou des groupes de pression, notamment par des pétitions : l’agenda culturel « Javas », l’agenda qui annonce des activités d’éducation permanentes, « Ça bouge », etc.
Et tout particulièrement, la naissance (en semaine) d’un JT quotidien des enfants, « Les Niouzz », qui a nécessité un combat continu pendant trois ans durant ce que l’on a nommé "l’affaire Dutroux".

Non, l'histoire de la RTB(F) ne fut pas que celle du show-business.

En fait, l’administrateur général de l’époque, Cristian Druitte, a reconnu au micro d’une émission matinale de la RTBF que, pendant ce temps-là, la RTBF avait une autre priorité : la création en télévision d’un JT du matin.
Le but de celui-ci : capter un public plutôt âgé dès potron-minet, qui resterait sur le service public au moins jusqu’au JT de la mi-journée pour suivre ses programmes … et ses publicités.
En 2023, voilà donc 23 ans que la RTBF considère ces « Niouzz » comme l’un de ses fleurons. On dit : merci qui? D’où l’utilité de mettre en lumière diverses contestations du public, allié de ses succès, et parfois d’en tenir compte concrètement.

Il y a aussi tout le combat d’usagers pour pousser le monde politique, à un moment où Richard Miller était le ministre titulaire de la RTBF, à introduire dans le contrat de gestion de la RTBF (2002-2007) des obligations nouvelles :
– Développer un service de médiation qui doit répondre au courrier d’un public de manière circonstanciée endéans les trente jours ouvrables ;
– Diffuser d’une émission de médiation au moins dix fois par an en radio et en télévision ;
– Obligation de préciser à l’antenne, pour les émissions d’information, s’il s’agit d’une rediffusion ou d’une diffusion différée ;
– Consacrer une soirée par an, en radio et en télé, à l’éducation aux média ; `
– Naissance de la règle des cinq minutes (suppression de la diffusion d’écrans publicitaires et de parrainage, durant les cinq minutes qui précèdent et suivent les émissions spécifiquement destinées aux enfants); etc...

Médiatiser dans une exposition et dans un livre ces avancées dues à l’attention et l’action du public montrerai l’intérêt de celui-ci pour la RTBF et constituerait une opération de communication salutaire non coûteuse, pour différencier le service public des concurrents privés. Eh bien, non. Tout ceci est passé sous silence.
Et pire ! Le but serait-il que les usagers de la RTBF se taisent ?
Dans l’exposition et dans le livre, il n’y a même pas cinq ou dix lignes pour informer le public de la possibilité d'envoyer par écrit des « plaintes » ou des « demandes d’information » (seuls types de lettres auxquelles la RTBF est "obligée" de réagir… à condition que vous les l’envoyiez à la bonne adresse, et au seul service " médiation"… car ni les animateurs, ni les journalistes, ni les membres de la direction ne sont par ailleurs obligés légalement de vous répondre).

La conséquence de cet état de fait a son importance. Lorsqu’on envisage l’avenir de la RTBF, on pense surtout contenu des programmes et évolutions technologiques, mais pas un mot sur le type de relation qui devraient exister entre "l’émetteur" et "le récepteur" – c'est-à-dire entre la RTBF et son public.
Veut-on absolument un public passif qu’on tente uniquement de faire consommer davantage? Ou veut-on que celui-ci soit un allié bénévole mais actif qui participe à la construction d'un véritable service public de l'audiovisuel ?

Bernard Hennebert,
avec son aimable autorisation dans l'Asymptomatique.

L'asymptomatique | La RTBF a 70 ans : UNE “AUTOPROMO” TRÈS SÉLECTIVE par Bernard Hennebert

La RTBF a 70 ans : UNE “AUTOPROMO” TRÈS SÉLECTIVE par Bernard Hennebert


Durant l’automne 2023, la RTBF a trimballé aux quatre coins de la Wallonie et à Bruxelles une exposition qui célèbre ses septante ans. Bernard Hennebert a été la visiter avec le regard d’un vieux briscard de l’action culturelle et l’esprit critique d’un “téléspectateur actif”.

Bernard a publié quatre livres sur la RTBF, dont un préfacé par le regretté Marc Moulin.
Pendant une dizaine d’années, il a aussi coordonné “l’Association des Téléspectateurs Actifs” – qui a autrefois su parfois construire un dialogue avec le staff du Bld Reyers.
Il a donc parcouru cette exposition, en a photographié quelques panneaux, et a bien voulu les commenter pour nous.
Comment transmettre la mémoire d’un service public par le biais d’une exposition? Qu’est devenu la RTBF après tant d’années d’existence ? À quelles informations son public a-t-il droit lorsqu’il parcourt ce “cadeau d’anniversaire” ?
Et quelles sont celles qui ont volontairement été laissées “hors cadre” ?

1 : Il y a chansons et chansons

Lorsqu’un service public consacre autant d’argent et d’énergie créatrice pour pareil projet, on peut imaginer que son objectif principal est d’informer, plutôt que de communiquer. D’autre part, il ne doit pas faire l’impasse sur l’une des missions principales qui lui permet de se différencier des diffuseurs privés, à savoir proposer de l’éducation permanente (en France, on parle d’éducation populaire, Jean Vilar, le festival d’Avignon et tout le tralala).
Dans cette expo ertébéenne aux très nombreux panneaux et objets, prenons d’abord l’exemple de la chanson.
La RTBF a, dans ses obligations (pour recevoir sa dotation qui constitue le plus grand subside consacré à la culture en Fédération Wallonie Bruxelles) la promotion de la culture “de chez nous”.
Quels chanteurs belges francophones présents dans cette expo? Deux photos et un texte pour Sandra Kim. Discrètement dans une photo, Plastic Bertrand. Et c’est tout pour un bilan de 70 ans. Même pas la présence d’une Maurane ou d’un Salvatore Adamo.
J’avoue avoir égaré la photo du panneau consacré à son “fameux concours”, que TF1 diffuse aussi, avec des fauteuils rouges qui tournent, émission dont le service de presse ertébéen a publié le montant financier de ce qu’il rapportait, mais jamais celui de ce qu’il coûtait réellement.

Et voici mes autres photos de la présence d’artistes de France dans cette expo. On nous montre des disques ou des pochettes de CloClo, de Patrick Juvet, de Michel Sardou.
Il y a aussi une compilation, un disque 33 tours et sa jaquette intitulée « HITPARADE 84 » avec le logo bien voyant (lettre blanches sur fond rouge) « Vu sur RTL ».
Celui-ci assemble des chansons de (selon son ordre de présentation) Michel Sardou, Frédéric François, Michel Delpech, Jo Lemaire, etc. Ce témoin du passé, dans cette expo, est placé juste au-dessus d’un 33 tours consacré à un récital de Michel Sardou.

Ce 33T de chansons sociales, ou le festival “Le Temps des Cerises”, un énorme succès populaire initié par la RTB Namur, fait aussi partie de l’histoire (masquée) de la RTBF.

Tout espace dans pareil type de rétrospective est précieux. Puisque le sujet de l’exposition est bien la RTBF, il aurait peut-être été préférable de rappeler au public d’aujourd’hui qu’en 1975, celle-ci (et son Centre de Liège) considérait comme utile d’éditer d’autres types de compilations.
Par exemple, deux 33 tours qui faisaient la promotion des jeunes pousses de la chanson belge francophone de l’époque: Philippe Anciaux, Christiane Stefanski, André Bialek, le GAM, Jacques -Yvan Duchêne, etc. Ceux-ci y interprétaient d’anciennes chansons sociales « de chez nous ». Les titres de ces deux volumes sont « Autour des usines » et « Jacques Gueux ».
Les chants de ce dernier avaient acquis une grande popularité dans le monde ouvrier. On se rappellera que son « Prolétaires unissez-vous! » ouvrit, le 30 juillet 1914, le grand meeting au Cirque Royal de Bruxelles qui s’opposait au déclenchement de la première guerre mondiale.
Exposer ces disques en 2023 aurait montré à quel type de rappel mémoriel la RTBF consacrait des moyens humains et financiers, et qu’elle en était fière.
Par contre, préférer choisir un disque rassemblant des succès commerciaux estampillé « RTL » me semble enseigner davantage sur ce que sont devenues les priorités actuelles de la direction de notre audiovisuel subsidié.

2 : BlaBla omniprésent

Blabla : héros de l’exposition… mais victime sacrifiée de la publicité à la RTBF.

Blabla est omniprésent dans l’expo de 70 ans de la RTBF. C’est une forme de récupération éhontée car il faut savoir que c’est la direction actuelle de la RTBF qui a organisé sa disparition.
D’autres penseront qu’il s’agit d’un aveu implicite de la faute commise, mais pour découvrir ceci, il faut connaître les coulisses auxquelles n’a pas accès la majorité du public.
Bien entendu , tout ceci n’est pas expliqué dans cette exposition bien peu pédagogique.
De façon résumée, « Ici Blabla » (titre de l’émission quotidienne) s’adresse aux 4-12 ans.
À deux reprises, en 2004, puis en 2007, la RTBF change son horaire et lui désigne dans la grille un créneau bien trop tôt, car la diffusion du programme se termine à l’antenne alors que nombre d’élèves ne sont pas encore rentrés de l’école. Même la ministre des médias Fadila Laanan doit concéder aux parlementaires qu’elle est obligée de le “magnétoscoper ” pour sa famille.
Mais pourquoi alors cette décision ahurissante, et répétée à deux reprises?
Parce qu’ il existe en Fédération Wallonie Bruxelles une règlementation qui interdit la publicité durant les 5 minutes qui précèdent et suivent les programmes destinés aux enfants, « La règle des 5 minutes ».

Or, il y a beaucoup moins de spectateurs qui regardent le petit écran au milieu plutôt qu’à la fin de l’après-midi. Donc au plus tôt “BlaBla” est diffusé, et plus les pauses publicitaires du programme qui suit, qui comptera d’avantage de téléspectateurs, pourront donc rapporter. Cette odieuse tactique a eu pour conséquence une diminution jusqu’à 50% du public de BlaBla, un excellent prétexte pour progressivement mettre fin à ses aventures.
Une autre explication, sans doute complémentaire, est fournie de façon anonyme, en interne. Chaque fois que BlaBla passe à l’antenne, sa chanson « Beurk la pub » est diffusée. C’est une habitude. Difficile d’y mettre fin et certains publicitaires n’aiment vraiment pas les paroles de cet hymne fort populaire qui s’oppose frontalement à leur travail.
Pour expliquer le rôle néfaste de la pub à vos enfants, à votre grande tante ou à vos voisins, retrouvez facilement sur Youtube cette chanson (le premier enregistrement de Blabla a été disque d’or en Belgique pendant deux semaines).
Sur ce sujet, voici plusieurs sources bien plus détaillées que le présent texte : une carte blanche publiée dans La Libre, un article paru dans Le Journal du Mardi, et surtout des questions posées par trois parlementaires et les réponses de la ministre de l’audiovisuel de l’époque :
http://www.consoloisirs.be/textes/070922carteblancheblabla.html
http://www.consoloisirs.be/articles/lejournaldumardi/071106.html

3 : La RTBF, condamnée pour irrespect d’un travail d’artiste

L’expo des 70 ans explique en cinq lignes qu’en 2006, la RTBF adopte un nouveau logo (et, d’ailleurs, ne fait pas la différence avec un « emblème », comme si ce mot-ci n’était pas plus adéquat dans le cas présent, et ce n’est sans doute pas un détail) et elle décrit pourquoi il est merveilleux.
Par contre, silence sur l’évolution de ces « images » qui représentent la RTBF.
Or il faut savoir que l’emblème historique dit « L’Oreille » créé par Michel Olyff en 1967 a été défiguré en 1994 sans l’accord de l’artiste.
Qui est cet artiste? Toute une génération a mémorisé, même inconsciemment, tant d’emblèmes qu’il a créés : ceux du Crédit Communal (1960), de la Loterie Nationale (1984), de La Ligue des Familles (1978), des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (1973 … et qui est d’ailleurs toujours utilisé en 2023).
Plusieurs années de négociations mènent à l’impasse, après trois années de procédure. Un jugement donne finalement raison au graphiste en 1997. Le tribunal confirme que l’emblème, tel qu’il est utilisé depuis 1994, est tellement éloigné de sa version première qu’il y a bien atteinte à l’honneur et à la réputation de l’artiste.
En conséquence, à partir du 5 août 1997, la RTBF est contrainte par le Tribunal de Première Instance de Bruxelles à cesser toute utilisation, sous quelque forme que ce soit, du pseudo nouvel emblème de Michel Olyff, « sous peine d’une astreinte de 50.00 FB par emblème utilisé ».

Le Soir va titrer en couverture « La RTBF a perdu son image ». Différents médias prennent plutôt position pour le service public : « querelle ubuesque », une « pitoyable saga », « la farceuse affaire du logo » du « graphiste contestataire »…
Ces piques journalistiques contrastent avec l’avis de Frédéric Young publié dans Le Soir du 12 août 1997. Le Délégué Général de la Société Civile des Auteurs Multimédias (SCAM) y déclare : « …Dans un univers où tout devient objet de commerce et de manipulation technique, il est important qu’il y ait une législation qui protège le public ».
L’asbl « Association des Téléspectateurs Actifs » (A.T.A.) programme dans le n° 37 de son périodique « Comment Télez-Vous? » (du 17 novembre 1997) un dossier de cinq pleines pages avec un entretien exclusif de l’artiste qui a gagné son procès.

Pourquoi l’A.T.A. consacre-t-elle tant d’énergie et de place à ce dossier? Elle s’explique : « S’agit-il simplement d’un signe banal qui perturbe l’image de l’écran? À quoi, à qui sert-il exactement? Ce signe visuel, ce sigle – ou cet emblème? – a-t-il un sens? Il en avait un, avant qu’il ne soit déformé. De là, la question : comment un Service Public peut-il déformer le sens de ce qui le représente visuellement quotidiennement auprès du public? Quelle est la genèse de cette perte de sens? ».
Vous pouvez lire ce dossier (pages 10 à 14) ici : http://www.consoloisirs.be/ata/pdf/ata37.pdf

4 : Aucune diversité des points de vue

L’expo de 70 ans de la RTBF consacre un texte qui célèbre le dixième anniversaire de son opération caritative « Viva for Life » (voir ma photo… prenez le temps de lire son contenu!).
Voici la carte blanche qu’Irène Kaufer publia il y a dix ans dans La Libre sur ce sujet, et qui reste entièrement d’actualité : https://www.lalibre.be/debats/opinions/2013/12/18/viva-for-life-bons-sentiments-et-mauvaises-politiques-opinion-X4LLIVP5JBAAHERAAK5MQZRCJQ/
Pas une année sans que ce type de réaction ne s’exprime sous des formes multiples tant dans les médias traditionnels que sur les réseaux sociaux suivis avec l’assentiment d’une partie non négligeable d’auditeurs et de téléspectateurs de la RTBF.
Quelle indécence donc pour la RTBF, et sa direction surtout, que ce non pluraliste assumé! On doit ainsi constater qu’il lui est impossible de signaler la présence récurrente de cette opposition dans cette exposition historique, un peu comme s’il était interdit aux visiteurs – parce qu’ils ne seraient pas adultes – de réfléchir, d’argumenter, de se faire leur propre opinion.

5 : « Publicités clandestines » jusqu’à plus soif!

L’expo des 70 ans consacre un petit panneau à l’émission « Bon Week-end » (1992 – 1999) mais omet de signaler comment des téléspectateurs belges ont dû ruser pour que le service public accepte finalement d’y supprimer toute les multiples publicités clandestines que le programme de divertissement déployait pour faire la promotion de boissons alcoolisées.
De 1992 à 1999, La première chaîne télé de la RTBF consacre son prime-time du vendredi soir aux humoristes dans son émission de divertissement « Bon-Week-End ».
Dans ce « Bon Week-end », les humoristes et les figurants sont attablés dans un décor de café, propice à la consommation de boissons. Ce qui permet de justifier la présence de divers objets: un panneau en forme de vitrail Leffe, une plaque en émail Stella Artois, une enseigne lumineuse Hoegaarden. Avec marques également: un parasol, un grand autocollant, des triptyques et un tableau de tarifs.
Les plans filmés par les caméras permettent de voir régulièrement à côté d’un humoriste qui fait son numéro l’un ou l’autre de ces éléments, le plus souvent bien éclairés.

Les joies du “placement de produit” (photo Michel Curi).

L’Association des téléspectateurs actifs (A.T.A.) qui a élaboré un inventaire détaillé à partir de l’émission du 8 décembre 1996 dépose plainte pour publicité clandestine auprès de différentes instances de la Communauté française. En vain. Il est vrai que la plupart d’entre elles étaient composées à l’époque d’une majorité de représentants des diffuseurs ou du monde publicitaire. Heureusement TV5 rediffuse régulièrement ce programme tel quel.
L’A.T.A. dépose alors plainte auprès du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) en France.
Hervé Bourges, le président de cet organe, confirme alors à l’A.T.A. qu’il s’agit bien là d’une pratique de publicité clandestine prohibée, « et de surcroît en faveur d’un secteur interdit de publicité télévisée ».
Le 27 avril 1997, le patron du CSA écrit pour dénoncer ces faits à Patrick Imhaus, Président de TV5 Europe : « (…) Par conséquent, le Conseil vous demande de vous conformer à l’avenir aux dispositions précitées, sous peine d’encourir les pénalités contractuelles prévues aux articles 25 et suivants de la convention que vous avez conclue avec le CSA le 30 mars 1993 ».

Un “vrai” vitrail de l’abbaye de Leffe

Cependant, la RTBF souhaite poursuivre la diffusion de son « Bon Week-End » sur TV5.
Dans un premier temps, son service « Imagique » “floute” les publicités clandestines dans la copie à envoyer à la chaîne européenne (ces publicités clandestines restant bien entendu présentes dans la version diffusée en Belgique).
Mais ce maquillage coûtait cher à l’époque et donc, à cause de TV5, la RTBF, dans un deuxième temps, transformera le décor du son émission. Par exemple : des posters d’humoristes prendront la place des néons de marques de bières.
L’A.T.A. consacre un dossier dense à cette pression dans le numéro 32 de son périodique « Comment Télez-Vous?
http://www.consoloisirs.be/ata/pdf/ata32.pdf
Cet outil fut utile aussi par sa diffusion auprès des parlementaires pour développer une prise de conscience qu’il était impératif de faire évoluer le petit frère belge du CSA de France.
Cet exemple montre à quel point un tel ménage à trois est difficile à démettre par des citoyens: culture, boissons alcoolisées, médias.

6 : Chut! c’est du placement de produit

Quelle audace: l’expo de 70 ans de la RTBF ose évoquer un tout petit peu la publicité, y consacrant une photo « historique » avec un mini commentaire. Bon, heureusement, elle ne nous a quand même pas fait le coup du « Il y a des spots publicitaires qui sont de véritables œuvres artistiques »… Redevenons un peu sérieux.
Comme clamerait Cyrano dans sa tirade du nez : c’est un peu court!
Il y aurait énormément à révéler à propos de ce moyen de financement des médias, mais restons dans le sujet précis de cette exposition.

Puisque la RTBF nous rappelle qu’en 1989 la publicité commerciale est donc arrivée sur ses antennes, elle devrait aussi indiquer en quelle année la publicité non commerciale l’a précédé – et quels étaient à cette époque-là les partis politiques au pouvoir qui ont donné un tout premier feu vert.
Il y a deux « oublis » encore davantage significatifs. Ils permettent un flou qui ne

favorise pas la prise de conscience du fait qu’il y a de plus en plus de formes envahissantes de la publicité. Pourquoi ne pas indiquer sur ce panneau de l’exposition la date où le parrainage (ou sponsoring) a fait son apparition?
Celui-ci n’est pas comptabilisé dans le nombre de minutes que le contrat de gestion permet à la RTBF d’accorder à ses antennes à la stricte publicité. Officiellement, le “parrainage” n’est pas de la publicité.

C’est une sorte de don fait à média avec, en contrepartie, une forme de remerciement où le nom du donateur est cité à l’antenne. Ainsi, un court programme ou la bande annonce du programme du lendemain est réalisé « AVEC » l’aide du sponsor Machin.
Souvent, lorsqu’un gouvernement décide de supprimer “la publicité”, les médias de service public trouvent la parade en remplaçant celle-ci par ce type de “mécénat”.
C’est le cas en France depuis qu’en 2009, le président Sarkozy a été à l’initiative de la suppression de la publicité après 20H sur France Télévisions (France 2, France 3, etc.).
C’est également le même scénario qui s’est concrétisé quand l’actuel gouvernement PS-MR-ECOLO de la Fédération Wallonie Bruxelles a opté pour une mesurette de diminution de la publicité à la RTBF. Elle a été supprimée dans l’émission de radio matinale, « Matin Première », sur La Première, alors qu’elle était maintenue aux même heures sur La Deux (qui est suivie par un public potentiellement un peu plus dépendant aux messages commerciaux).

Le second silence de l’exposition consiste à omettre que, en plus de la publicité et du sponsoring, la RTBF a reçu l’autorisation d’utiliser du “placement de produit” à l’intérieur même de ses programmes, depuis le 19 décembre 2009.
Une arme pour annihiler le droit du public de zapper des pub grâce la pause “pipi” ou “frigo” entre les programmes. Pourtant, sur ce dernier sujet, la documentation ne manquerait pas pour y consacrer un panneau entier, et passionnant !
Par exemple : La commission Européenne permet le placement de produit mais chaque pays peut concrétiser différemment cette possibilité. La Fédération Wallonie Bruxelles est bien plus “incitatrice” que la France.
Cette dernière ne le permet que dans les fictions et les clips musicaux.
À l’inverse, chez nous, il n’est interdit que dans les journaux télévisés et les émissions pour enfants. Peut-être qu’elle ne le fait pas, mais la RTBF pourrait en prévoir dans les autres programmes d’information que les JT, la diffusion de la messe, les émissions de médiation, les débats politiques ou de société, etc.

7 : Au plus proche de ses publics?

Il y a bien un « s » au mot « public » sur le panneau intitulé « Au plus proche de ses publics ».
Hélas, la RTBF semble de moins en moins proche de la partie de son public qui souhaite qu’elle redevienne un vrai service public – puisqu’elle ignore complètement celui-ci dans cette expo censée raconter ses 70 ans.
L’on retrouve exactement la même tendance dans le livre publié en 2013 à l’occasion des 60 ans de la RTBF par Élodie de Sélys chez Racine, « Vos années télés » (sous-titré « La belle histoire de la télévision belge »).
Cette tendance à fouler au pied un public critique n’est pas dans les gènes de la RTBF, mais s’est révélée après que Jean-Paul Philippot en soit devenu administrateur général le 18 février 2002. Tant dans ce livre de près de 200 pages que dans l’exposition créée dix ans plus tard, c’est le silence sur nombre d’initiatives menées par des usagers qui, qui avaient pourtant été entendues par les directions antérieures.

Quelques exemples?
La RTBF Liège qui accepte de ne plus couper dans le générique de fin des films de « L’Écran Témoin », avant le débat qui s’en suivait.
Les sourds et malentendants, qui organisent une manifestation qui traverse Bruxelles jusqu’à Reyers pour, aux grilles d’entrée du service public, s’opposer au projet de remplacer la traduction gestuelle en direct dans les JT par la mise en place d’un télétexte.
La création de toute une série d’émissions après les revendications de citoyens ou des groupes de pression, notamment par des pétitions : l’agenda culturel « Javas », l’agenda qui annonce des activités d’éducation permanentes, « Ça bouge », etc.
Et tout particulièrement, la naissance (en semaine) d’un JT quotidien des enfants, « Les Niouzz », qui a nécessité un combat continu pendant trois ans durant ce que l’on a nommé “l’affaire Dutroux”.

Non, l’histoire de la RTB(F) ne fut pas que celle du show-business.

En fait, l’administrateur général de l’époque, Cristian Druitte, a reconnu au micro d’une émission matinale de la RTBF que, pendant ce temps-là, la RTBF avait une autre priorité : la création en télévision d’un JT du matin.
Le but de celui-ci : capter un public plutôt âgé dès potron-minet, qui resterait sur le service public au moins jusqu’au JT de la mi-journée pour suivre ses programmes … et ses publicités.
En 2023, voilà donc 23 ans que la RTBF considère ces « Niouzz » comme l’un de ses fleurons. On dit : merci qui? D’où l’utilité de mettre en lumière diverses contestations du public, allié de ses succès, et parfois d’en tenir compte concrètement.

Il y a aussi tout le combat d’usagers pour pousser le monde politique, à un moment où Richard Miller était le ministre titulaire de la RTBF, à introduire dans le contrat de gestion de la RTBF (2002-2007) des obligations nouvelles :
– Développer un service de médiation qui doit répondre au courrier d’un public de manière circonstanciée endéans les trente jours ouvrables ;
– Diffuser d’une émission de médiation au moins dix fois par an en radio et en télévision ;
– Obligation de préciser à l’antenne, pour les émissions d’information, s’il s’agit d’une rediffusion ou d’une diffusion différée ;
– Consacrer une soirée par an, en radio et en télé, à l’éducation aux média ; `
– Naissance de la règle des cinq minutes (suppression de la diffusion d’écrans publicitaires et de parrainage, durant les cinq minutes qui précèdent et suivent les émissions spécifiquement destinées aux enfants); etc…

Médiatiser dans une exposition et dans un livre ces avancées dues à l’attention et l’action du public montrerai l’intérêt de celui-ci pour la RTBF et constituerait une opération de communication salutaire non coûteuse, pour différencier le service public des concurrents privés. Eh bien, non. Tout ceci est passé sous silence.
Et pire ! Le but serait-il que les usagers de la RTBF se taisent ?
Dans l’exposition et dans le livre, il n’y a même pas cinq ou dix lignes pour informer le public de la possibilité d’envoyer par écrit des « plaintes » ou des « demandes d’information » (seuls types de lettres auxquelles la RTBF est “obligée” de réagir… à condition que vous les l’envoyiez à la bonne adresse, et au seul service ” médiation”… car ni les animateurs, ni les journalistes, ni les membres de la direction ne sont par ailleurs obligés légalement de vous répondre).

La conséquence de cet état de fait a son importance. Lorsqu’on envisage l’avenir de la RTBF, on pense surtout contenu des programmes et évolutions technologiques, mais pas un mot sur le type de relation qui devraient exister entre “l’émetteur” et “le récepteur” – c’est-à-dire entre la RTBF et son public.
Veut-on absolument un public passif qu’on tente uniquement de faire consommer davantage? Ou veut-on que celui-ci soit un allié bénévole mais actif qui participe à la construction d’un véritable service public de l’audiovisuel ?

Bernard Hennebert,
avec son aimable autorisation dans l’Asymptomatique.

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