DE L'ERRANCE... par Monique Gabrielle (sur Facebook)
https://www.asymptomatique.be/de-lerrance-par-monique-gabrielle-sur-facebook/

© Asymptomatique.be

DE L'ERRANCE... par Monique Gabrielle (sur Facebook)

Publié le 20 mai 2022 par Contribution extérieure

Catégorie :

Roulée en boule, un peu ivre, à peine indignée, elle suivait du vieux divan défoncé, un débat politique sans beaucoup de tenue.
Elle décrochait.
Au carrouf du quartier, le progrès n’avait pas fini de la surprendre.
Il faudrait désormais, puisque le gérant affranchi l’avait décidé, ou s’était soumis pour soumettre à son tour, allez savoir, taper le n° correspondant au pain acheté. 853, par exemple, avant de le trancher ou pas. D’une fente sortait un ticket enduit de colle à placarder sur le sachet en papier recyclable. Des tas de gens fraudaient. Ah bon ? Le prix du blé importé s’emballerait-il ? Et si le n° tapé ne correspond pas au sachet ? Hé bien, répond le jeune homme très investi, réassortisseur de rayons, une alarme se déclenchera à la caisse.
On croit rêver.
Hier, elle n’avait pas retrouvé sa carte mobib, celle qui lui permet de circuler dans les transports en commun, masqué ou pas, d’ailleurs des discussions étaient en cours pour démuseler définitivement les vaccinés, ou pas. Elle avait beau chercher, retourner les choses y compris ses vieilles méninges, s’épouvanter d’effroi, elle aime cette expression, en se traitant de tous les noms, elle n’arrivait pas à mettre la main dessus.
Perdue ? Vraiment ? Mais où ?
Allez hop ! Pas d’alternative, direction la gare du Midi, et fissa, sinon comment se déplacer sans elle.
Seigneur-Marie-Josette ! Une semaine qu’elle n’avait pas mis le museau dehors. Et tout ce qu’elle redoutait était là qui lui sautait à la gueule : l’odeur, le vacarme, la lumière aveuglante, la phobie de sortir du trou.
Le défi était de taille : réfréner la pulsion de ne pas remonter, quatre à quatre, enfin n’exagérons rien, les trois étages en pierre de l’immeuble.
Sur les trottoirs, ça grouillait de gens, de trottinettes, de vélos, de poussettes.
Enfonce bien ton béret.
Le bruit va te rendre folle.
Tram. Immersion. Orientation. Machine. Robot. Ticket.
Votre CI, s-v-p. Voilà.
Duplicata :10 euros.
Au revoir. Merci.
Et ça repart en sens inverse. Churchill.
Elle pense à de Gaulle.
Arrêt. Descendre.
Et si on marchait un peu, on the sunny side of the street, puisqu’on y est, après tout, dans cette fureur ?
Tu me suis, smartphone ? Même si je n’ai pas activé les données mobiles ? Bien sûr que tu me suis. D’ailleurs, pense à te faire pousser des ailes, un jour tu passeras par la fenêtre.
En attendant, compte mes pas.
Et ça commence fort : un homme vient de vomir sa xième bière sur le trottoir.
Ne pas regarder, se mettre en apnée.
Plus loin, abordage des terrasses prises d’assaut. Des hommes, en majorité, dont la moitié le nez dans l’écran. Ils sont bronzés les vieux nantis, cramoisis presque, devant un verre de blanc bien frappé, et regardent en baissant un peu leur Ray Ban, la vieille endive qui slalome.
* L’île s’impose. Le ponton en bois délavé, la saintoise qui prend le large et trace vers Petite Terre, quand personne n’y venait grouiller, sinon le gardien du phare qui repérait en moins d’une seconde l’iguane parfaitement immobile.
Boutique.
Un pantalon en lin de seconde main.
Un peu délavé, un peu fatigué, un peu flottant. Bleu/mauve/prune.
On porte des vêtements comme ça, qui nous parlent et nous ressemblent.
Elle se laisse séduire.
Il faudra le faire resserrer à la taille.
3 heures.
Elle va déambuler 3 heures.
Elle va les tuer, les piétiner, les massacrer, les détester, les maudire, tout en retournant sur ses pas, mais à l’ombre cette fois.
Chez l’épicier vacciné re masqué, qui vient de se taper une grippe du feu de dieu qui l’a cloué au lit pendant une semaine, elle s’achète une bouteille de vin clair qui pétille à peine.
Les bulles du pauvre, pense t’elle.
Un semblant de belle vie.
Monter, les trois étages.
Ne pas s’accrocher à la rampe poisseuse.
Faire l’effort.
Rester digne.
Serrure, deux tours de clés.
La revoilà dans le trou du rat perché.
Désinfection des mains.
Elle se met aussitôt à fureter dans les poches des vêtements suspendus, car le doute subsiste. L’obsession est là qui la rattrape pour retrouver ce qu’elle sait quelque part ne pas avoir égaré. Et la voilà, la mobib plastifiée, bien rigide, bien rangée dans son petit étui en cuir, planquée dans la poche d’une veste en velours côtelée doublée de fausse fourrure.
Le rat perché sourit.
Faire sauter le bouchon de la bouteille.
S’asseoir.
Se déchausser.
Au diable, les baskets à deux balles.
Elle sait qu’elle perd la boule, que ses neurones se font la malle, que ses synapses collapsent.
Elle ne s’aime pas comme ça, dans cette manière de ne plus se souvenir. Elle abomine sa vieillerie, ses errements, ses absences.
Elle ne sait plus très bien quand cela a commencé, cette façon troublante de ne plus se souvenir.
- T’es à l’Ouest, ma vieille.
- T’aurais pas vu mon verre, des fois ?
- ...

Monique Gabrielle (sur Facebook)

L'asymptomatique | DE L’ERRANCE… par Monique Gabrielle (sur Facebook)

DE L’ERRANCE… par Monique Gabrielle (sur Facebook)

Roulée en boule, un peu ivre, à peine indignée, elle suivait du vieux divan défoncé, un débat politique sans beaucoup de tenue.
Elle décrochait.
Au carrouf du quartier, le progrès n’avait pas fini de la surprendre.
Il faudrait désormais, puisque le gérant affranchi l’avait décidé, ou s’était soumis pour soumettre à son tour, allez savoir, taper le n° correspondant au pain acheté. 853, par exemple, avant de le trancher ou pas. D’une fente sortait un ticket enduit de colle à placarder sur le sachet en papier recyclable. Des tas de gens fraudaient. Ah bon ? Le prix du blé importé s’emballerait-il ? Et si le n° tapé ne correspond pas au sachet ? Hé bien, répond le jeune homme très investi, réassortisseur de rayons, une alarme se déclenchera à la caisse.
On croit rêver.
Hier, elle n’avait pas retrouvé sa carte mobib, celle qui lui permet de circuler dans les transports en commun, masqué ou pas, d’ailleurs des discussions étaient en cours pour démuseler définitivement les vaccinés, ou pas. Elle avait beau chercher, retourner les choses y compris ses vieilles méninges, s’épouvanter d’effroi, elle aime cette expression, en se traitant de tous les noms, elle n’arrivait pas à mettre la main dessus.
Perdue ? Vraiment ? Mais où ?
Allez hop ! Pas d’alternative, direction la gare du Midi, et fissa, sinon comment se déplacer sans elle.
Seigneur-Marie-Josette ! Une semaine qu’elle n’avait pas mis le museau dehors. Et tout ce qu’elle redoutait était là qui lui sautait à la gueule : l’odeur, le vacarme, la lumière aveuglante, la phobie de sortir du trou.
Le défi était de taille : réfréner la pulsion de ne pas remonter, quatre à quatre, enfin n’exagérons rien, les trois étages en pierre de l’immeuble.
Sur les trottoirs, ça grouillait de gens, de trottinettes, de vélos, de poussettes.
Enfonce bien ton béret.
Le bruit va te rendre folle.
Tram. Immersion. Orientation. Machine. Robot. Ticket.
Votre CI, s-v-p. Voilà.
Duplicata :10 euros.
Au revoir. Merci.
Et ça repart en sens inverse. Churchill.
Elle pense à de Gaulle.
Arrêt. Descendre.
Et si on marchait un peu, on the sunny side of the street, puisqu’on y est, après tout, dans cette fureur ?
Tu me suis, smartphone ? Même si je n’ai pas activé les données mobiles ? Bien sûr que tu me suis. D’ailleurs, pense à te faire pousser des ailes, un jour tu passeras par la fenêtre.
En attendant, compte mes pas.
Et ça commence fort : un homme vient de vomir sa xième bière sur le trottoir.
Ne pas regarder, se mettre en apnée.
Plus loin, abordage des terrasses prises d’assaut. Des hommes, en majorité, dont la moitié le nez dans l’écran. Ils sont bronzés les vieux nantis, cramoisis presque, devant un verre de blanc bien frappé, et regardent en baissant un peu leur Ray Ban, la vieille endive qui slalome.
* L’île s’impose. Le ponton en bois délavé, la saintoise qui prend le large et trace vers Petite Terre, quand personne n’y venait grouiller, sinon le gardien du phare qui repérait en moins d’une seconde l’iguane parfaitement immobile.
Boutique.
Un pantalon en lin de seconde main.
Un peu délavé, un peu fatigué, un peu flottant. Bleu/mauve/prune.
On porte des vêtements comme ça, qui nous parlent et nous ressemblent.
Elle se laisse séduire.
Il faudra le faire resserrer à la taille.
3 heures.
Elle va déambuler 3 heures.
Elle va les tuer, les piétiner, les massacrer, les détester, les maudire, tout en retournant sur ses pas, mais à l’ombre cette fois.
Chez l’épicier vacciné re masqué, qui vient de se taper une grippe du feu de dieu qui l’a cloué au lit pendant une semaine, elle s’achète une bouteille de vin clair qui pétille à peine.
Les bulles du pauvre, pense t’elle.
Un semblant de belle vie.
Monter, les trois étages.
Ne pas s’accrocher à la rampe poisseuse.
Faire l’effort.
Rester digne.
Serrure, deux tours de clés.
La revoilà dans le trou du rat perché.
Désinfection des mains.
Elle se met aussitôt à fureter dans les poches des vêtements suspendus, car le doute subsiste. L’obsession est là qui la rattrape pour retrouver ce qu’elle sait quelque part ne pas avoir égaré. Et la voilà, la mobib plastifiée, bien rigide, bien rangée dans son petit étui en cuir, planquée dans la poche d’une veste en velours côtelée doublée de fausse fourrure.
Le rat perché sourit.
Faire sauter le bouchon de la bouteille.
S’asseoir.
Se déchausser.
Au diable, les baskets à deux balles.
Elle sait qu’elle perd la boule, que ses neurones se font la malle, que ses synapses collapsent.
Elle ne s’aime pas comme ça, dans cette manière de ne plus se souvenir. Elle abomine sa vieillerie, ses errements, ses absences.
Elle ne sait plus très bien quand cela a commencé, cette façon troublante de ne plus se souvenir.
– T’es à l’Ouest, ma vieille.
– T’aurais pas vu mon verre, des fois ?
– …

Monique Gabrielle (sur Facebook)

Pas de commentaires

Poster un commentaire