EMPRISE par Sophie Tlk

Brigitte Macron a déclaréJe suis désolée si j’ai blessé les femmes victimes, c’est à elles et à elles seules que je pense“. Elle fait ici une opposition entre “femmes victimes” et “militantes féministes” : comme si toutes les militantes féministes n’avaient jamais été victimes de violences et comme si les victimes ne devenaient jamais militantes. Négation, criminalisation, division. Et jamais un mot pour la victime d’Ary Abittan.
Le non-lieu n’est en aucun cas un acquittement. Les lésions de la victime constatées par un médecin, elles, sont bien réelles. Et selon le ministère de l’intérieur : seules 6% des plaintes pour viol aboutissent à un condamnation de l’agresseur. Brigitte Macron aimerait que nous restions des victimes bien lisses, taiseuses, dans le rang que nous a octroyé le patriarcat. Je fus une victime et je suis une militante féministe : je ne me tairai pas. Je vais vous raconter mon histoire.

C’est l’histoire banale d’une fille qui rencontre un garçon. Il la frappe, la torture psychologiquement, la rabaisse, mais elle reste et ne sait pas pourquoi. C’est une histoire banale jusqu’au jour où elle préfère mourir que rester avec lui. Commencer par la fin en écrivant à la troisième personne, pour prendre de la distance sur l’une des expériences les plus douloureuses de ma vie. Je sais que l’on peut survivre plus d’une minute étranglée contre un mur, les pieds à 10 centimètres du sol. Je sais que l’on peut survivre à un coup de poing dans le nez en tombant dans une armoire en bois. Je sais que l’on peut survivre à la strangulation pendant son sommeil parce que l’on a refusé un rapport sexuel. Je sais que l’on peut passer plus de quarante-huit heures sans dormir parce que l’on a peur de l’autre. Mais parce que certaines ne survivent pas, j’ai décidé de vous écrire mon témoignage. Et parce que beaucoup d’entre vous ne comprennent pas la raison pour laquelle je suis restée si longtemps. Je tenais ici à vous parler de sujet complexe que l’on appelle : l’emprise.

C’est une histoire ordinaire. Malheureusement ordinaire. J’avais 23 ans. J’ai rencontré cet homme alors que je recherchais un emploi dans la capitale. Lorsque j’avais enfin décroché un CDI, il m’avait proposé de m’installer chez lui en attendant que je trouve un appartement. Dès les premiers mois, il fut réticent à l’idée que je trouve une colocation. Je travaillais dans une petite agence événementielle et au bout de trois mois j’avais eu la bonne idée de proposer sa candidature à ma responsable pour un poste aux ressources humaines. Il fut embauché. Nous travaillions entre cinquante-cinq et soixante-dix heures par semaine. Il prenait régulièrement de la coke et sous l’emprise de drogue ou d’alcool, monsieur devenait violent. Le premier coup tomba sans sommation au bout de trois mois de relation. Dans mon nez. Ma chute, dans un placard en bois. Je pense que ma première erreur fut de mettre cela sur le compte des stupéfiants ou de l’ébriété.
Onze mois plus tard je n’avais plus le droit de porter de short ou de jupe. Si un mec m’abordait, c’était forcément moi “la pute” qui l’avait allumé. J’étais, selon lui, trop sociable et trop souriante. Il fallait que j’agisse « à la parisienne ».

Au bout d’un an, je devais faire face à un déferlement de colère lorsque j’avais un rendez-vous chez l’esthéticienne. Et oui, si tu te fais épiler, c’est forcément que tu vas voir ailleurs, tu ne le fais pas pour que cela soit plus esthétique en maillot de bain, ou pour ton confort personnel, c’est forcément que tu es une fille facile qui cherche à se faire sauter.
Un an et demi après le début de notre relation, lorsqu’il quittait l’appartement, il me coupait internet, entre temps Facebook avait fait son apparition et il était hors de question que j’y aille sans sa surveillance. J’étais au chômage, j’avais été licenciée un an auparavant de la boîte pour laquelle nous bossions. J’avais appris qu’il avait témoigné contre moi lorsque mon ancienne responsable avait engagé la procédure. Nous avions eu une violente altercation à ce sujet et il avait fini par me dire que c’était pour mon bien car je ne m’épanouissais pas au sein de l’entreprise. Il fut licencié trois mois après moi. Justice.

Cela faisait onze mois que je passais des entretiens sans grand succès. Avant chaque rendez-vous, il me répétait que je n’étais pas capable, pas faite pour le poste, que je n’avais pas assez de maturité ou d’expérience.
Cet été-là, je passais un entretien dans une entreprise pour un poste en contrat professionnel et ainsi pouvoir reprendre mes études en master.
Nous avions eu une dispute et j’étais parti à Versailles une semaine chez une de mes amies. Et malgré toutes ses tentatives de prise de contact, je n’avais pas cédé. Ainsi il n’eut aucune occasion de me faire perdre confiance en moi. À la fin de la première semaine, j’avais un nouveau poste et j’avais trouvé une école de commerce. Je profitais de la seconde semaine pour trouver un appartement.

Quinze jours plus tard, je débutais ma nouvelle vie, nous étions toujours en couple. Il venait tous les jours à la sortie de mon école de commerce ou de mon lieu de travail. Des petites visites surprises destinées à me prendre la main dans le sac à parler à un autre homme. Depuis que j’avais repris les cours et commencé un nouveau job, mes crises d’angoisse, de spasmophilie, de claustrophobie, d’agoraphobie, qui avaient fait leur apparition un an auparavant, s’étaient raréfiées. En une année, j’avais perdu presque dix kilos. Je pesais 51kg pour 1m73. Parfois il m’arrivait de me regarder dans un miroir et de me dire « tu n’es qu’une conne, pourquoi tu restes avec cette merde qui te dénigre et te juge constamment, qui te prive de tes libertés ». Et ici je m’adresse à toi.

Et puis un jour, je fus contaminée par ton cynisme. C’était ta troisième crise d’épilepsie en ma présence. Les deux premières fois j’avais pleuré, j’étais complètement affolée, j’avais appelé les pompiers et t’avais accompagné à l’hôpital. Ta mère et toi vous m’aviez hurlé dessus en me traitant d’idiote.
Tu refusais de reconnaître que tu étais épileptique car toi, « tu n’étais pas un handicapé ». Tu parlais de migraines ophtalmiques. Ce matin-là de décembre, tu as commencé à convulser. Je t’ai regardé et je n’ai eu aucune émotion. Je me suis souvenue. Souvenue des humiliations, des étranglement, des tromperies, des rapports sexuels imposés sous la menace, des mensonges.
Je me suis levée du lit, je me suis dirigée vers mon téléphone j’ai appelé les pompiers. J’ai fait ce que j’avais à faire. Pas plus. Je me suis dirigée vers la machine à café, j’ai mis la dosette, j’ai appuyé sur le bouton, et j’ai siroté ce savoureux café en te regardant convulser, baver. Tu m’avais contaminée. Imprégnée de ton ignominie, de ton cynisme, de ta violence et tu allais crever de ça. Au final, et c’est assez ironique, ce jour-là tu as fait une double crise et je t’ai sauvé la vie en appelant les pompiers, mais crois moi, je ne l’ai pas fait en raison d’un quelconque affect pour toi, je l’ai fait pour ne pas que l’on m’accuse de non-assistance à personne en danger, pour ne pas avoir ta mort sur la conscience, parce que supporter ton existence, c’était déjà bien assez.”

17 ans après, je me rappelle seulement de l’épreuve que fut cette relation, aucun bon souvenir ne me revient en mémoire. Mais avec le recul, j’ai enfin trouvé la réponse à cette fameuse question « pourquoi suis-je restée ? ». Il avait compris que j’accordais une grande importance à ce que les autres pensaient de moi, que rien ne me révoltait plus que l’injustice et que l’on ne croit pas en moi.
Je perdais une énergie considérable à essayer de gagner sa confiance sans comprendre qu’il tentait de me contrôler. Me contrôler en doutant de moi, en me faisant perdre confiance en moi, en me coupant de mes proches.
J’ai réussi à le quitter le jour où j’ai réalisé que ce qu’il pensait de moi n’avait aucune importance et que je n’étais pas responsable de son comportement violent.

8 janvier 2010. Après sa énième tentative de contrôle sur ma vie, j’ai pris la décision de tout arrêter. Je lui annonçais le soir même que c’était terminé. Il fit comme à son habitude, me bloqua contre le mur, la main autour de ma gorge et l’autre levée, prêt à m’en coller une, espérant que la peur de le quitter me dissuaderait de toute tentative d’abandon.
« Si tu frappes, frappe fort, très fort, que je ne me relève jamais, car je préfère mourir que rester avec toi ». Ce furent mes mots… à 25 ans. Il recula.
Voyant que la terreur ne fonctionnait pas devant ma détermination, il simula la tristesse. J’ai perdu deux ans de ma vie et je me suis promis que jamais plus personne ne me volerait du temps. « Rattraper le temps perdu » … quel est le connard qui a inventé une telle expression ? Le temps que l’on perd – ou bien que l’on nous vole – ne se rattrape pas.

Alors il m’avait fallu échapper à tout ça. Par n’importe quel moyen. Être une autre. Ou plutôt être soi-même derrière une autre identité.
J’étais redevenue Lilou, le petit surnom duquel m’affublait ma mère lorsque j’étais enfant. Ne plus être Sophie, celle qui avait accepté les coups, les humiliations, les insultes.
Être Lilou, pour ne plus être Sophie, celle qui était soi-disant “une pute” selon lui. Je voulais être moi à travers Lilou, parce que cette “sale conne” de Sophie avait été salie.
Avant de LE rencontrer, mon prénom était chargé de tout l’amour que mes parents avaient pour moi, de tout le respect que mes amis me portaient, chargé de naïveté, de passion, de joie, de générosité. Sa salive avait rongé mon prénom comme l’acide dissout un cadavre. C’était décidé : pendant dix ans, Sophie se planquerait derrière Lilou.

Aujourd’hui je ne me cache plus. Je sais que je ne suis pas la seule à qui il a fait subir cela et je veux qu’il vive avec la peur de voir sa chère réputation salie… car seule cette peur peut le dissuader de violenter d’autres femmes. Mon témoignage n’est pas courageux, j’en ai juste plus rien à foutre.
Plus rien à foutre des parasites qui pensent que je l’ai “mérité”, que “j’exagère”, qu’on “doit laisser la justice faire son travail“.
Celles et ceux qui ne témoignent pas ont peur et craignent, en plus de leur agresseur, ce genre de réactions… ces personnes nostalgiques d’un vieux monde, toujours les premières à accuser les victimes de mensonges ou à faire prévaloir la “présomption d’innocence” pour protéger les bourreaux.

C’est un homme blanc, bourgeois, vivant dans le 16ième arrondissement. Il n’a pas eu un père violent. C’est même l’inverse, son père était l’opposé de lui. Il a grandi dans une famille aimante qui lui a tout donné, tout passé. Ce n’est plus aux victimes d’avoir honte. Je remercie mon ancienne collègue de travail qui, en janvier 2010, m’a ouvert les yeux et probablement sauvé la vie. Je remercie tous mes amis et ma famille qui m’ont aidée à me libérer de cette emprise. Toutes nos luttes en même temps, toute notre rage à chaque fois.

Sophie Tlk (sur FB)

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