L’ITALIE À LA BOTTE DE “DIEU, FAMILLE, PATRIE” / trois chroniques d’Hugues Le Paige

Aux élections de ce dimanche, l’Italie de Gramsci et de Berlinguer, où le Parti Communiste faisait encore 33% des voix en 1976, risque aujourd’hui de basculer à l’extrême-droite.
Le journaliste et réalisateur Hugues Le Paige (ex-RTBF, Revue Politique) est un des plus fins observateurs de la politique italienne “vue de gauche”.

Il avait signé en 2005 un remarquable documentaire “Il fare politica – chronique de la Toscane Rouge (1982-2004)”, où il compilait plus de vingt ans de dialogues filmés avec des militants de la gauche italienne.
Il vient de publier en une semaine, sur son blog personnel, trois chroniques qui donnent une saisissante image du scrutin actuel.
Longtemps réduite à une lutte entre le Parti Communiste et la Démocratie Chrétienne, illustrée au cinéma par les films de Fernandel et les personnages de Don Camillo et Peppone, la vie politique italienne a complètement explosé après la chute du Mur de Berlin et les années de plomb des Brigades Rouges.
Le PCI s’est auto-dissout, il a retrouvé ses ennemis d’hier dans le même Parti Démocratique, Berlusconi et ses bimbos ont vampirisé la droite, l’extrême-droite s’est réincarnée dans trois partis différents, la gauche radicale a été balkanisée et le mouvement Cinq Étoiles a une nouvelle fois rebattu toutes les cartes politique.
Face à cet incroyable melting-pot, même la vie politique belge semble parfois plus compréhensible…
Merci à Hugues d’avoir autorisé cette triple publication, car une chose est néanmoins sûre : les fachos italiens sont aujourd’hui aux portes du pouvoir.

Claude Semal le 25 septembre 2022

 

 

L’Italie à la veille d’un avenir noir…

La dynamique de la campagne et tous les sondages concordent : le 25 septembre, lors des législatives anticipées [1], la victoire semble promise à l’extrême droite des Fratelli d’Italia et à ses alliés de la Lega souverainiste et raciste flanqués du berlusconisme vieillissant.
Cent ans après la marche sur Rome et l’avènement de Mussolini (avec la complicité de la droite libérale et de la monarchie), Giorgia Meloni, héritière du néofascisme [2], pourrait occuper le poste de Première ministre.
Son parti est crédité de 24 à 25 % des suffrages et a pris nettement le dessus sur la Lega de Salvini en perte de vitesse (12 %) et sur Forza Italia à la traine (7 à 8 %).
Grâce à une loi électorale particulièrement inique (mais voulue en son temps par le Premier ministre PD Renzi) avec 44 % des voix, la coalition de la droite et de l’extrême droite pourrait rafler 70 % des sièges et serait même en mesure de modifier la constitution avec une véritable menace sur les institutions démocratiques traditionnelles.

Son programme se décline sur le triptyque « Dieu, Famille, Patrie » avec toutes les atteintes possibles et imaginables sur les principes d’égalité et de solidarité.
Et pourtant d’une manière contradictoire, un sondage récent[3] indique que dans l’ordre de priorité des préoccupations des Italiens figure d’abord le « renforcement du soutien économique pour les familles en difficultés » (87 %) et « l’introduction d’un salaire minimum » (78 %) alors qu’à titre de comparaison « l’augmentation des dépenses militaires » est reléguée en dernière position ( 33 %).
Sans doute le succès et la crédibilité de Meloni s’expliquent-ils par le fait qu’elle ait été seule[4] dans l’opposition face au gouvernement Draghi.
On ne voit pas, à dix jours du scrutin, ce qui pourrait renverser la tendance même si on compte encore plus de 30 % d’indécis. Et ce n’est pas le fort taux d’abstention prévisible (jusqu’à 40 % ?) qui défavorisera la coalition de droite. Bien au contraire, c’est le centre gauche qui en souffrira d’abord.
Le PD d’Enrico Letta (21 à 22 % selon les sondages) a pâti d’une campagne pas toujours lisible. L’accord avorté avec le libéral Calenda (Azione) qui choisit ensuite de s’allier avec son meilleur ennemi, Matteo Renzi (Italia Viva), pour former un « troisième pôle » dit « centriste » (7 %) a brouillé les pistes.

Letta a axé toute sa campagne sur le vote utile (« Ce sera nous ou Meloni ») et en gauchissant — très — légèrement son programme pour se démarquer du pôle centriste, il a finalement favorisé les Cinque Stelle qui ont choisi, eux, un axe nettement plus social, notamment sur le revenu de citoyenneté très populaire dans le Sud et la lutte contre la précarité de l’emploi.
Le mouvement de Giuseppe Conte qui, par ailleurs, s’est démarqué de l’atlantisme à outrance de la quasi-totalité de la classe politique italienne et de ses médias est désormais crédité d’un score inespéré de 12 à 13 % des suffrages.
Soit dit en passant, alors que l’Italie a toujours compté un puissant mouvement pacifiste alimenté par les traditions communistes et chrétiennes, il lui est devenu quasi impossible aujourd’hui de s’affirmer sans être taxé de suppôt de Poutine.
Même le Pape François en fait les frais. Le débat sur la recherche de la paix est désormais banni dans un contexte politico-médiatique écrasé par un atlantisme qui est sans doute l’un des plus agressifs en Europe.
Pour en revenir au scrutin, plus que jamais, il apparait que seule une grande coalition de centre gauche associant notamment le PD et les Cinque Stelle était en mesure de faire barrage à l’extrême droite.
En se voulant le premier défenseur de Mario Draghi, Enrico Letta a exclu cette alliance avec les Cinque Stelle coupables d’avoir contribué à la chute du gouvernement en juillet dernier. Le prix à payer sera lourd.

À gauche rien n’a vraiment évolué : Sinistra Italia et les Verdi Europei qui ont conclu une alliance technique avec le PD ne sont pas certains d’atteindre le seuil électoral de 3 % qui leur garantit des élus.
Et la gauche radicale de l’Unione Popolare (qui rassemble de petits groupes comme Rifondazione Communista et Potere al Popolo et qui a obtenu le soutien de Jean-Luc Mélenchon…) demeure une candidature de témoignage (1 % selon les prévisions).
La droite et l’extrême droite ont donc toutes les raisons d’être confiantes, mais même une large victoire ne leur assurera pas des lendemains qui chantent. Les divergences sont nombreuses entre les alliés notamment en politique étrangère et en particulier en ce qui concerne l’Ukraine.
Giorgia Meloni a choisi de s’aligner sur l’atlantisme le plus radical alors que l’on connait les sympathies et les complaisances de Salvini vis-à-vis de la Russie de Poutine que Berlusconi considérait, lui, comme un ami personnel. Sur l’Europe la connivence de Meloni avec les régimes illibéraux de l’Est ne sera pas sans poser problème. La gauche et le centre gauche feront bien de ne pas compter seulement sur les erreurs et les déchirements potentiels de leurs adversaires. L’Italie risque d’être plongée dans une longue période noire. Si c’est le cas, il sera vital pour la démocratie qu’une opposition de gauche soit capable de se reconstruire. Les augures ne sont guère favorables.

Hugues Le Paige le 15 septembre 2022

[1] Voir les Blog Notes des 14 et 17 août 2022 : https://leblognotesdehugueslepaige.be/italie-le-desastre-annonce/

et https://leblognotesdehugueslepaige.be/italie-le-desastre-des-organise/
[2] Au cours de la campagne, Meloni a revendiqué pour son parti le symbole de la flamme tricolore, héritage direct du MSI ( Mouvement Social Italien crée en 1946 par d’anciens dignitaires fascistes). Meloni s’est déclarée « fière de ce symbole » qui, précisons-le, représente la flamme qui éclaire le tombeau de Mussolini.
[3] La Repubblica 09/09/22
[4] A l’exception de Sinistra Italiana

Italie : la campagne de Russie

Qu’à trois jours du scrutin du 25 septembre la question russe [1] soit au centre des débats électoraux italiens, rien que de très normal et légitime. Surtout après les dernières déclarations de Poutine sur la mobilisation partielle et ses menaces sur l’utilisation de l’arme nucléaire. Ce qui l’est moins, c’est l’instrumentalisation de la thématique depuis le début de la campagne électorale.

Certes, dans un pays qui était un interlocuteur important de la Russie et qui dépendait à 40 % de son gaz, les « amitiés particulières » de quelques dirigeants politiques avec Moscou étaient connues et débattues depuis longtemps. Berlusconi revendiquait haut et fort l’amitié de Poutine qui fut plus d’une fois son hôte personnel.
Mais depuis l’invasion de l’Ukraine, le vieillissant leader de Forza Italia a fait assaut d’atlantisme qui correspond à son identité politique traditionnelle.
Plus délicate était la situation de Matteo Salvini qui a dans le passé constamment vanté les qualités du président russe dont il faisait un modèle.
En 2017, le « Capitano » de la Lega avait signé un accord de coopération, taxé par lui « d’historique », avec « Russie Unie », le parti de Poutine. Des soupçons ont pesé sur l’attribution de fonds russes à la Lega, mais jusqu’ici sans preuves. Au cours de la campagne, Salvini a navigué entre indignation et embarras.
Il s’est démarqué de la Russie et a condamné l’invasion de l’Ukraine, mais en critiquant les sanctions envers la Russie et la poursuite des envois d’armement à l’Ukraine.

Sur ce dernier point, il n’est pas le seul : Conte pour les Cinque Stelle, à gauche Sinistra Italiana et les Verdi, l’Unione Popolare Luigi De Magistris, le Mouvement pacifiste italien, l’ANPI (Association Nationale des Partisans Italiens)… et le pape François ont tous, d’une manière ou d’une autre, mis en cause l’envoi d’armes et plaidé pour une initiative diplomatique.
Ce en quoi ils semblent rejoindre une grande partie de l’opinion italienne. Selon un sondage[2], 59 % des personnes interrogées souhaitent un accord de paix basé sur une négociation sur le statut des territoires. L’opinion est par contre plus divisée sur le soutien militaire à l’Ukraine (51 % favorables, 49 % opposés).
Une photo de l’opinion (comme toujours à relativiser) qui contraste avec l’engagement atlantiste sans faille de la majorité de la classe politique (toutes tendances confondues) et des médias qui à quelques exceptions près (Il Manifesto, Il Fatto Quotidiano) pratiquent désormais un journalisme « en treillis ».
L’instrumentalisation de la question russe dans la campagne est à chercher de ce côté. Car si, on l’a dit, de vraies questions doivent être posées sur le positionnement de certains dirigeants politiques italiens et si l’ambassade russe à Rome se réjouit des polémiques[3], l’utilisation de la « question russe » a littéralement confisqué la campagne occupant une place démesurée alors que des thématiques essentielles et dramatiques comme l’environnement et la crise climatique étaient quasi absentes du débat.

Et bien entendu, il ne s’agit pas ici de sous-estimer l’extrême gravité de la situation depuis l’agression russe en Ukraine. Mais la manière dont la question a été abordée durant la campagne s’est transformée en opération purement électoraliste.
Le thème du financement par la Russie de certains partis a occupé une place centrale dans les médias et les débats. Un récent rapport américain sur les financements russes de partis européens avait encore accentué la polémique même s’il s’est avéré, selon Washington, que l’Italie n’était pas concernée. Dénégation confirmée à Rome par le Comité parlementaire pour la sécurité de la République.
L’imprécision des informations est confirmée par l’interview de Kurt Volker, ancien ambassadeur américain auprès de l’OTAN, publiée par La Repubblica[4] et qui est un étrange mélange d’approximations, d’erreurs et d’extrapolations politiques.
Car Volker se base sur les positions de certains partis pour insinuer qu’ils ont bénéficié de l’assurance moscovite : « Les sympathies pour la Russie de la Lega et de Berlusconi étaient connues, dit l’ex-ambassadeur US qui ajoute, “mais le refrain [5] constant est que les Fratelli d’Italia auraient pu aussi profiter d’une aide.”
À la question « Mais cette alarme concerne bien aussi les Fratelli d’Italia ?”, Volker répond “Je n’ai pas de preuves personnelles directes, mais il y a un refrain constant qu’il y a eu quelque assistance. Si on regarde bien leur ligne politique, certains aspects reflètent les positions russes.” On est loin de l’ultra atlantisme (compatible avec son accointance avec les démocraties illibérales) développé par Giorgia Meloni…

Enrico Letta, le secrétaire du PD, affirmera de son côté : “La Russie est entrée dans cette campagne électorale” et Luigi Di Maio, dissident des Cinque Stelle et ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Draghi a fait un pas supplémentaire demandant l’instauration d’une commission d’enquête sur les relations entre les partis italiens et la Russie afin de comprendre “si quelqu’un a trahi”. Que la Russie de Poutine voie d’un bon œil l’arrivée au pouvoir de la coalition de la droite et de l’extrême droite ne fait guère de doute. Mais la manière purement instrumentale dont les partis les plus atlantistes ont utilisé la problématique dans le débat électoral a eu comme double conséquence d’empêcher un véritable débat de fond sur la dramatique situation internationale et d’occulter des thématiques vitales pour l’avenir. Cette courte campagne aura sans doute encore accentué la désillusion des Italiens envers les partis politiques. Ce dont l’extrême-droite ne manquera pas de profiter.

Hugues Le Paige le 23 septembre 2022

[1] Voir aussi : https://www.mediapart.fr/journal/international/180922/la-russie-au-coeur-de-la-campagne-electorale-italienne
[2] La Repubblica 20 settembre 2022 : « Aumenta il sostegno all’Ucraina ma metà degli italiani vuole la fine della guerra. E chiede i negoziati »
[3] Ce 22 septembre, elle a publié sur les réseaux sociaux, une collection de photos montrant une série de dirigeants italiens en compagnie de Poutine (mêlant allégrement visites d’état et rencontres privées)
[4] La Repubblica 14 septembre 2022
[5] Souligné par nous

Italie : le droit de vote et l’envie de voter

« Si les choses vont mal (en Italie), nous avons les instruments… » : à la veille de la « journée silencieuse » qui précède le scrutin, c’est la déclaration d’Ursula von der Leyen qui a marqué cette fin de campagne. C’est une menace à peine voilée à l’égard d’un gouvernement eurosceptique qui devrait sortir des urnes.
Évoquant les cas de la Hongrie et la Pologne menacés d’être privés des fonds du plan de relance, la présidente de la Commission Européenne intervient ainsi dans la campagne électorale d’une manière aussi maladroite que contreproductive.
Les plus « européistes » de la péninsule, le centre et le centre gauche, ont dû rappeler qu’il ne saurait y avoir d’immixtion de l’Europe dans le scrutin national.
Et pour Salvini comme pour Meloni, c’est du pain bénit.
Cela permet au premier de cultiver son aversion pour Bruxelles et à la seconde d’affirmer en même temps sa bonne foi européenne et sa volonté de défendre les « intérêts nationaux » de l’Italie. Von der Leyen a sans doute fourni quelques bataillons supplémentaires d’électeurs à la coalition de la droite et de l’extrême droite à qui tous les sondages (et la dynamique de la campagne ainsi que la loi électorale) promettaient déjà la victoire ce prochain dimanche.
Avec 40 % des suffrages, la coalition de la droite et de l’extrême droite pourrait obtenir 70 % des sièges dans les deux chambres et même imposer une réforme constitutionnelle dont le caractère autoritaire inquiète déjà.
Et Giorgia Meloni, devançant largement ses partenaires de La Lega de Salvini et Forza Italia de Berlusconi, tous deux en perte de vitesse, pourrait devenir la première Présidente du Conseil issue du fascisme.
Et cela tout juste un siècle après la Marche sur Rome qui avait porté Mussolini au pouvoir. Le symbole est fort et l’avenir inquiétant.

Giorgia Meloni a habilement conduit sa campagne en pratiquant ce que dans le vocabulaire politique italien on appelle le « doppio petto »[1], le double langage.
Elle a alterné des professions de foi démocratiques et son attachement à ses racines fascistes jamais vraiment reniées. Il s’agissait de rassurer une partie de la droite traditionnelle — et le patronat italien dont elle a désormais l’oreille — et de ne pas perdre sa base militante historique.
Dans une ambigüité permanente que n’auraient pas reniée, en leur temps, les vieux seigneurs de la Démocratie Chrétienne, elle a affirmé son attachement à l’Europe en décrétant en même temps la fin de « l’aubaine » (la pacchia) que l’Italie constitue, à ses yeux, pour l’Union Européenne, revendiquant un statut égal à celui de la France et de l’Allemagne.
Meloni a scrupuleusement opté pour cette méthode de campagne. Sauf pour les sujets de société et de droits civils (avortement, droits des femmes, droit de lgbt, éducation, droits des immigrés notamment) où elle appliquera rigoureusement son slogan « Dieu, Famille, Patrie ».
Il y a d’ailleurs fort à parier que victorieuse Meloni — si elle s’impose à ses partenaires — demeurera dans une ligne socio-économique libérale, proche de celle du gouvernement Draghi qu’elle avait combattu seule dans l’opposition.
Mais que par contre elle voudra imposer sa marque dans les questions sociétales.
La courte campagne, entamée au mois d’août en pleine période de vacances des Italiens, s’achève sur une fausse note eurocrate, mais surtout elle n’a jamais vraiment décollé.

Bien sûr, comme partout ailleurs, l’augmentation générale du coût de la vie, l’inflation, le prix exorbitant de l’énergie ont été au centre des préoccupations et les candidats, toutes tendances confondues, ont promis des aides supplémentaires pour les familles et les entreprises.
Mais les débats sur les questions cruciales de l’environnement et du climat ont brillé par leur absence alors même que la région des Marches (centre du pays) connaissait des intempéries (de moins en moins) exceptionnelles qui faisaient 11 morts.
Le sort de près de 3 millions de ménages italiens vivant dans la pauvreté relative et de près de 2 millions victimes de la pauvreté absolue[2] ont certes été abordés, mais sans que se dessine un plan de redistribution des richesses et de lutte contre les inégalités. Des voix se sont élevées dans ce sens chez certains candidats du centre-gauche et dans les petites formations de la gauche radicale (Sinistra Italiana ou Unione Popolare)[3]. Mais elles ont été couvertes par les propositions de la droite et de l’extrême droite qui ne rêvent que de « flat tax » (taxe forfaitaire libératoire) de 15 à 23 % selon les partis avec ce que cela signifiera pour les budgets sociaux et les services publics. Le tableau est sombre.

Le fascisme n’a sans doute jamais vraiment quitté l’horizon politique italien.
Dès 1946, des dignitaires de la République de Salo[4] ont créé le MSI (Mouvement Social Italien) d’où est issue Meloni. À la fin du XXe siècle, un courant historique révisionniste a mis sur le même pied fascistes et antifascistes considérés désormais comme des combattants également honorables de la guerre civile (1943-1945).
Et en 1994, Berlusconi avait intégré des ministres du MSI dans son gouvernement. La banalisation était déjà en cours.
Si la victoire annoncée se confirme, il restera à la gauche, au centre gauche et au centre à construire une opposition démocratique dont le premier engagement sera la défense de la Constitution italienne de 1948 (l’une des plus progressistes au monde) basée sur l’antifascisme et construite sur le droit au travail. Ce ne sera pas simple.
Le Parti Démocratique de Enrico Letta n’a pas su émerger durant la campagne. Son appel au vote utile ( « Nous ou Meloni ») était un peu court.
De plus, il été handicapé par le lâchage (extrêmement politicien) des centristes Calenda et Renzi (ex Premier ministre PD) engagés dans des démarches essentiellement personnelles. Il a souffert du passif de sa politique sociale libérale des dernières décennies même s’il a tenté d’en prendre tardivement les distances. Et surtout, en refusant toute alliance avec les Cinque Stelle (qui avaient commis le crime de lèse-Draghi en contribuant à la chute du gouvernement), il se privait de la seule coalition en mesure de battre la droite et l’extrême droite.
Pour le PD, les conséquences seront lourdes. Elles risquent de mettre en péril son existence même et, en tous cas, de devoir affronter une crise interne majeure.
Déjà au sein du PD, des voix discordantes se font entendre sur le retour à une éventuelle alliance avec le mouvement de Giuseppe Conte (ndlr : Cinque Stelle).

Ce dernier pourrait être un vainqueur relatif du scrutin. Après avoir dilapidé leur immense capital électoral conquis en 2018 (près de 33 % des suffrages et 340 élus) en raison de crises diverses, de défections et de scissions, les Cinque Stelle ont mené une campagne fortement teintée de revendications sociales (emploi, conditions de travail, salaire minimum) qui a visiblement attiré des électeurs de gauche.
Conte dont on connait la « souplesse » politique — du jour au lendemain, il a dirigé successivement une coalition de droite (avec La Lega) et un gouvernement de centre gauche (avec le PD) — n’est pas l’homme politique le plus crédible de la péninsule.
Mais son positionnement à gauche durant la campagne est incontestable. Avocat sans faille du « revenu citoyen »[5], cheval de bataille des Cinque Stelle, il a obtenu de larges soutiens dans le Sud[6], qui est le principal bénéficiaire de la mesure que la droite veut effacer.
Cette campagne à gauche promet à Conte un score d’environ 12 %. Elle peut en faire un partenaire incontournable pour une opposition de gauche.
La question centrale sera pour le PD de choisir cette alliance ou de privilégier un accord avec les centristes de Calenda et Renzi, crédités eux aussi d’un score honorable (aux environs de 10 %). De ce point de vue rien n’est joué et les débats futurs risquent d’être animés. D’autant que les succès relatifs des Cinque Stelle et des centristes se traduiront sans doute par des pertes de voix au détriment du PD, tant sur sa droite que sur sa gauche. On a connu au centre gauche des stratégies plus habiles…

Comme on l’a déjà noté dans les Blogs précédents, la gauche est, elle, à reconstruire « da capo », comme on dit en Italie.
La gauche radicale de Sinistra Italiana associée aux Verdi (et alliés techniques avec le PD[7]) a tenté de faire valoir ses revendications sociales et écologistes, mais avec un écho limité. Elle essaiera d’atteindre le seuil des 3 % qui lui permettrait d’obtenir des élus et ensuite d’œuvrer pour une alliance large avec le PD et les Cinque Stelle.
L’Unione Popolare qui rassemble des groupes d’extrême gauche (Rifondazione Communista et Potere al Popolo) ne peut pas raisonnablement espérer atteindre le seuil électoral fatidique. Ce regroupement mené par l’ancien maire de Naples De Magistris a engrangé les soutiens internationaux (Iglesias, Mélenchon et Corbin), mais cela ne suit pas sur le terrain électoral. Cela restera un pur phénomène de témoignage.

Reste une inconnue, qui, elle, peut être déterminante : la participation. Les abstentionnistes pourraient être le premier parti d’Italie. On évoque un taux possible de 40 %. Lors des dernières élections communales de juin dernier, il avait atteint des sommets : parfois jusqu’à 50 %. Tous les observateurs s’accordent pour estimer que c’est la gauche et le centre gauche qui en pâtiront.
Tandis que les électeurs de droite sont mobilisés pour une victoire « inédite », les électeurs de gauche, eux, manifestent leur désillusion face la crise d’un centre-gauche en perte d’identité et dont la seule vocation semble désormais de gouverner quel qu’en soit le prix.
On laissera la conclusion — provisoire — à Norma Rangeri, la rédactrice en chef du « Manifesto » qui dans un récent éditorial écrivait : « Quelqu’un a dit qu’il y avait une action pire que celle d’enlever le droit de vote au citoyen, c’est celle qui lui supprime l’envie de voter ».[8]

Hugues Le Paige le 23 septembre 2022

[1] Le « doppio petto » est à l’origine un costume avec deux rangées de boutons. D’où l’extrapolation politique.
[2] Les chiffres sont en augmentation de 10 % par rapport à 2020. On parle de pauvreté relative quand le revenu du ménage représente la moitié du revenu moyen de la région. Et de pauvreté absolue quand les personnes n’ont pas accès à une nourriture saine, des logements décents, de l’eau propre et à l’éducation. Les disparités régionales sont immenses au détriment du Sud du pays.
[3] Sur les positionnements et alliances des différents partis voir les voir les Blog-Notes précédents des 14 et 17 août et 15 septembre 2022.
[4] République fondée en 1943 par Mussolini dans le Nord de l’Italie encore contrôlé par les nazis.
[5] Plus proche d’un revenu social minimum que de l’allocation universelle
[6] La région la plus touchée par le chômage et les bas salaires
[7] Une obligation dans le cadre d’une loi électorale particulièrement inique
[8] Il Manifesto 20 septembre 2022

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