
25 juin 2025
SOLSTICE D’ÉTÉ DANS L’ENCLAVE par Gwen Breës
C’était le solstice d’été. Le soleil brillait. Short et sandales. Les terrasses étaient remplies, on pouvait enfin siroter un verre en profitant de la douceur des soirées.
Au 624ème jour, une bonne partie des Terriennes et des Terriens était angoissée par l’accélération folle de l’actualité. Mais comme chaque année, on allait bientôt pouvoir mettre le cerveau sur pause. Les grandes vacances approchaient, annonciatrices de détente, loin des tourments du monde.
Que se passait-il dans l’enclave ? Depuis une dizaine de jours, elle avait été éclipsée médiatiquement par d’autres bombardements, et simultanément privée de connexion internet par une frappe aérienne.
C’était une guerre d’usure, qui venait probablement d’entrer dans sa phase la plus critique. En misant à la fois sur la lassitude du public face à la répétition des décomptes morbides, et sur la multiplication des fronts – l’un chassant l’autre des radars, comme autant de diversions –, elle avait réussi à invisibiliser le sort de l’enclave. Et plus encore, celui des territoires occupés, où le processus d’accaparement des terres était davantage basé sur des formes de harcèlement quotidien moins “spectaculaires“.
Il était toujours possible de trouver des infos sur ce qui se passait là-bas, bien sûr. Mais cela demandait un effort supplémentaire. Chercher sur des médias spécialisés. Ou sur les réseaux sociaux, dont les algorithmes ne facilitaient pas la visibilité de ce type de contenus, sans doute jugés trop tendancieux. Dans le monde virtuel, il y avait des termes à écarter et des combinaisons de mots à éviter. Encore fallait-il deviner lesquels. Mais pour être visible, il semblait préférable de choisir des mots anodins comme palmiers, cocktails ou pieds nus dans le sable chaud. Alors on testait ça.
Orteils en éventail, donc, on pouvait surfer sur son smartphone et débusquer les rapports quotidiens d’ONG locales. Telle B’Tselem, qui avait répertorié 1214 personnes tuées dans l’enclave entre le 13 juin, date de l’attaque en Perse, et le 21 juin, solstice d’été, marqué par un ciel bleu propice à l’insouciance et aux flâneries.
Parmi ces 1214 victimes, 231 avaient été fauchées en allant chercher des colis d’aide alimentaire. “La combinaison d’une famine de masse délibérée et d’une stratégie manipulatrice destinée à déplacer la population selon les plans d’occupation de l’armée s’avère être un piège mortel pour les habitants“, répétait B’Tselem à qui voulait bien l’entendre, les pieds dans l’eau.
La moyenne des personnes éliminées dans l’enclave atteignait désormais 152 par jour, dépassant la cadence des 613 jours précédents. Même en cumulant les fronts, l’armée restait donc efficace ! Son gouvernement en était fier. Dieu aussi, paraît-il. Quant aux supporters de la “seule démocratie” du Proche-Orient, qui suivaient les événements avec le même éloignement géographique que nous, ils y voyaient une mission quasi biblique, menée par des militaires héroïques, lavés de tout reproche. Le cynisme, l’aplomb et le racisme même pas voilé de ces propagandistes locaux, ajoutaient une couche d’abjection à l’ignominie de la situation et à l’indifférence de nos gouvernements – comme à celle de nos médias, désormais focalisés sur un autre front, et déjà un œil rivé sur la météo.
C’était aussi une guerre d’opinion, dans laquelle il fallait composer avec des influenceurs, des organisations et même certains médias passant leur temps à nier froidement les preuves, à enjoliver les horreurs, à instiller le doute, à réécrire le réel.
Ils cherchaient inlassablement à délégitimer les mobilisations pour la justice et la paix, qu’ils présentaient comme le fruit d’une sorte de pathologie honteuse qui masquerait en réalité une profonde haine raciale.
Quand ils n’insultaient pas les gens, ils les enjoignaient à détourner leur regard. Dans n’importe quelle autre direction. Pourquoi pas vers des plages, des transats ou des cocotiers. Face écran, dos tourné au réel.
Même nos lectures leurs étaient suspectes. Le journal Haaretz figurait ainsi en bonne place sur leur liste des “ennemis de l’intérieur”. Pourtant, dans ce climat d’indifférence grandissante, Haaretz faisait plus que jamais partie des sources d’information importantes sur la vie dans l’enclave.
Il nous renseignait notamment sur la taille de sa zone habitable, considérablement rétrécie depuis le mois de mars – le périmètre des “safe zones” était désormais limité à 18% du territoire. Il nous apprenait que les ordres d’évacuation continuaient de tomber plusieurs fois par semaine, créant de nouvelles “no-go zones” (appellation plus policée des “kill zones”) qui ne redevenaient ensuite jamais accessibles. 680.000 personnes avaient ainsi été contraintes de quitter leur domicile au cours des trois derniers mois. Et la majorité des 2 millions d’habitants de l’enclave était baladée sans cesse entre “safe zones” et “no-go zones“… ce qui était d’autant plus stressant que les “safe zones” s’avéraient être tout, sauf “safe” – drones et bombardiers y menaient régulièrement des incursions.
Haaretz expliquait que les gens survivaient ainsi, entassés dans des tentes de fortune. Avec un grand nombre de malades et de blessés. Sans aucune intimité. Cela provoquait des situations telles que le partage d’une seule toilette pour 200 habitants. Des femmes refusaient de se doucher, par peur d’être vues par des hommes. Certaines prenaient des mesures pour interrompre leurs règles, faute de produits d’hygiène. L’eau se faisait rare. Les rongeurs, les parasites et les maladies infectieuses prospéraient rapidement. Mais c’était ça, ou prendre le risque de poser un orteil dans une “no-go zone” et se prendre un tir de sniper.
“Il n’existe plus aucun endroit sûr”, résumait pour sa part l’ONG « Breaking The Silence ».
Voilà ce qu’on pouvait apprendre à distance, en cet été naissant, du huis-clos qui se jouait dans l’enclave. Palmiers, cocktails, et sable chaud.
Gwen Breës, sur sa page FB et dans l’Asympto, avec l’aimable autorisation de l’auteur
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