MERDECOSUR, UN ACCORD AU PURIN

Avec des centaines de tracteurs et des milliers d’agriculteurs dans les rues de Bruxelles, voilà une manifestation qui ne risquait pas de passer inaperçue.
Les forces de gendarmerie font toujours moins les malins devant des tracteurs géants équipés de chasse-neige, tirant des remorques de fumier transformées en canons à merde, que devant des manifs de métallos et d’enseignants. On se demande bien pourquoi.

La collision entre l’épidémie de « Dermatose Nodulaire Contagieuse » (DNC) en France, avec l’abattage systématique des troupeaux de bovins pour seule thérapie gouvernementale, et la signature imminente de l’accord de libre-échange MERCOSUR entre l’Union Européenne et quatre pays d’Amérique Latine, a replacé l’explosive question paysanne au cœur de l’actualité.
Elle pose de façon aigüe la question du choix, des contenus et des modalités de nos productions agricoles.
Elle pose la question de la souveraineté alimentaire, et des conséquences sur notre santé de la qualité des produits que nous mettons dans notre assiette.
Elle pose la question de la finalité de nos échanges commerciaux internationaux – au-delà d’une certaine doxa libre-échangiste érigée en principe économique universel.
Elle repose enfin la question du fonctionnement de la démocratie et de la souveraineté populaire, puisque l’Assemblée Nationale en France a rejeté à l’unanimité ce traité MERCOSUR – que la Commission Européenne s’apprête pourtant à ratifier, avec la complicité probable d’Emmanuel Macron.

Ce monde marche décidément sur la tête.
Il se met au service du seul pouvoir de la finance et de la cohorte de ses petits serviteurs. Et tout le monde finit un jour par s’en apercevoir.
Qu’y-a-il de plus absurde que de voir les gouvernants du Monde se rendre en pèlerinage à Belèm, pour participer à la COP 30 au Brésil, et décréter ensuite, la bouche en cœur, qu’il devient « urgent » et « impératif » de « décarboner » tous nos modes de production.
Pour voir dès le lendemain les mêmes, exactement les mêmes, décréter qu’il est « normal » qu’une côtelette ou une tomate fasse 12.000 kilomètres avant d’atterrir dans votre assiette. Non, ce n’est pas « normal ». C’est absurde, immoral et même criminel, car indépendamment d’autres considérations sanitaires, ce transport inutile a évidemment un coût environnemental élevé – et qui finira nécessairement par menacer l’existence même de la planète. Et, accessoirement, de celleux qui l’habitent.

Reprenons point par point.

1. Les vaches sont des êtres sensibles et vivants. Ce ne sont pas des objets (même si la finalité de l’élevage est de les transformer en steaks hachés).
Le principe de base, quand un animal d’élevage est malade, devrait donc être de l’isoler et de le soigner. Pas d’abattre systématiquement des centaines de ses congénères, par ailleurs en bonne santé. Ne pas confondre médecine vétérinaire et massacre à la tronçonneuse.

2. En cas d’épizootie (le nom d’une épidémie chez les animaux), des campagnes de vaccination devraient être rapidement organisées pour préserver les troupeaux.
Problème : la France ne dispose plus sur son sol des laboratoires capables de les fabriquer, et elle est donc obligée de les importer – quand on veut bien lui en fournir. La DNC est pourtant la cinquième épizootie qui ravage la France en quelques années, après plusieurs épisodes de grippe aviaire et la « langue bleue » des moutons. On ne peut pas dire que le gouvernement n’a pas été prévenu.
Ce qui manque ici, c’est un État-stratège, capable d’anticiper les problèmes, et de créer et financer les filières stratégiques publiques nécessaires à leur résolution. Ce que les macronistes et les libéraux refusent par principe, au nom du libre-marché et de la privatisation de tous les outils industriels.

3. Alors que les européens ont imposé certaines règles sanitaires pour garantir la qualité de leurs viandes et légumes, ce n’est pas le cas d’autres pays impliqués dans le traité Mercosur. Un tiers des pesticides autorisés au Brésil sont par exemple interdits en Europe, et l’usage des médicaments comme hormones de croissance est généralisé dans l’élevage.
Les autorités sanitaires européennes n’ont en outre qu’une très faible capacité de contrôle sur le commerce international : seul un conteneur sur mille est actuellement vérifié.
Le risque est donc grand de voir le marché agricole européen submergé par des produits agricoles sud-américains de moindre coût et de moindre qualité.
D’autant qu’il est écrit noir sur blanc au chapitre 6 du texte que « les signataires s’efforcent (encore) de réduire et simplifier les contrôles sanitaires » (source : Manon Aubry, vice-présidente de la commission du commerce international au Parlement Européen).

4. La France, autrefois grande puissance agricole, se voit ainsi de plus en plus fragilisée. Les subsides européens et les traités internationaux favorisent l’agro-business au détriment des petites et moyennes exploitations agricoles familiales. Pour la première fois, les importations agricoles de la France dépassent cette année ses exportations.

Un meeting du PCF avec Waldeck Rochet en 1950

5. Seule la mise en route d’un plan de développement d’ensemble de la paysannerie, tel qu’il est exprimé dans le programme « l’Avenir en Commun » (1), avec la création de filières pérennes de production et de consommation, peut garantir la souveraineté alimentaire du pays et le développement d’une agriculture familiale, paysanne et bio (c’est-à-dire tout le contraire de l’agro-business).
Ce programme forme un tout cohérant. En généralisant par exemple les cantines scolaires gratuites et bio, alimentées par des maraîchers locaux, et en élargissant ensuite ce modèle aux autres cantines des entreprises publiques, on crée une filière stable de producteurs / consommateurs en circuit court. Un tel système a par exemple déjà été expérimenté avec succès par la mairie communiste de Barjac (3). En Wallonie, on a un autre bel exemple de filière citoyens / producteurs avec la « ceinture alimentaire » dans la région de Tournai (2)(4).

6. La paysannerie a traditionnellement des expressions politiques très contrastées.
Son principal syndicat, la FNSEA, défend généralement les intérêts de l’agro-business et est proche de la droite gouvernementale. Cette situation d’ensemble est assez paradoxale, car la FNSEA défend souvent des positions favorables à l’agro-business… et donc défavorable à la majorité de ses membres !
La Coordination Rurale, le second en importance, a depuis 2022 des liens étroits avec l’extrême-droite et le rassemblement National. Elle est par exemple pro méga-bassines et radicalement anti-écolo (5).
La Confédération Paysanne regroupe 20% des agriculteurs et agricultrices, et est la seule classée « à gauche ». Elle défend notamment l’agriculture bio et les fermes familiales. Le populaire José Bové en a fait partie avant de devenir eurodéputé des Verts.
Mais pour la gauche, arriver aujourd’hui à exprimer politiquement cette colère paysanne reste un enjeu et une terre de mission – alors qu’historiquement, le Parti Communiste Français avait été très implanté dans certains départements ruraux (dans le Centre et le Sud-Ouest) avec un hebdo (« La Terre ») et des élus nationaux reconnus (comme Waldeck Rochet et André Lajoinie).
La France Insoumise laboure elle aussi aujourd’hui ce secteur. Elle a fait élire députée une ouvrière agricole (Mathilde Hignet) ; les député·es insoumis Manon Meunier et Christophe Bex sont actuellement mobilisés auprès des paysans en lutte et relayent leurs revendications à l’Assemblée Nationale ; Manon Aubry combat le MERCOSUR au Parlement Européen ; et Aurélie Trouvé, ingénieur agricole, suit également de près tous les dossiers agricoles.

Claude Semal, le 19 décembre 2025

(1) https://programme.lafranceinsoumise.fr/livrets/agriculture-et-alimentation/
(2) https://www.asymptomatique.be/luttes-paysannes-on-a-marche-sur-la-terre-par-claude-semal/
(3) https://vert.eco/articles/plus-de-bio-et-moins-de-dechets-comment-barjac-tours-ou-paris-ont-reussi-a-transformer-leurs-cantines
(4) https://www.ceinture-alimentaire-tournaisis.com/
(5) https://vert.eco/articles/cest-une-operation-de-saccage-ciblee-en-poitou-charentes-la-coordination-rurale-sen-prend-aux-symboles-des-opposants-aux-megabassines

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