28 décembre 2025
55 ANS DE COMBATS POUR LA PAIX par Pierre Galand
2025 marquait les 55 ans de combats pour la paix dans le monde, par de nombreuses personnes réunies autour de Pierre Galand, co-fondateur du CNAPD (Comité national d’action pour la paix et le développement, devenu ensuite Coordination nationale d’action pour la paix et la démocratie). Dans l’histoire de ces luttes pacifistes, les jeunes générations peuvent trouver des exemples inspirant leurs combats pour un avenir de paix et de démocratie.
Voici des extraits du discours prononcé, à l’improviste, par Pierre Galand le 15 octobre à la CNAPD. Le texte qui suit a été adapté à l’écrit. Sur le site, vous trouverez le discours tel qu’il a été prononcé ainsi que les témoignages de ceux qui ont perpétué cet engagement pacifiste jusqu’à nos jours.
(Introduction et réécriture : G.L.)
Mes chèr.es ami.es,
C’est vrai que j’ai été le premier Président. Mais nous étions des co-fondateurs. C’étaient les organisations de jeunesse et notamment le mouvement étudiant et le mouvement syndical. Pour qu’ils puissent se faire entendre, il fallait qu’ils trouvent quelqu’un qui collaborait avec tous. J’étais Secrétaire général d’Oxfam. Ils m’ont demandé d’être le président de la coordination parce qu’Oxfam représentait à la fois le développement et le désarmement. En effet, notre principe de base était: « pour avancer, il faut deux jambes : une pour le désarmement, une pour le développement ».
Pourquoi ce thème-là ? Tout simplement parce que les Nations Unies ont été créées sur ces deux piliers : la paix et le développement. Et pourquoi en 1970 ? Parce qu’on est après 1968, c’est-à-dire qu’ il y avait dans nos milieux de jeunes une révolte sur des objectifs clairs : l’achat des AMX-15 (qui étaient les chars nouveaux de l’époque), l’achat des C-130 (qui étaient les gros porteurs des avions), la FN et la production de fusils qui partaient partout dans le monde et qu’on dénonçait.
Avec des syndicalistes, nous sommes parvenus à démontrer qu’il y avait des doubles caisses d’armes qui partaient avec une adresse officielle. Quand elles arrivaient dans un pays donné, on enlevait la première caisse et en-dessous se trouvait la caisse marquée de la vraie destination. Un jour, M. Harmel, ministre des Affaires étrangères, était en train de jurer la main sur le cœur qu’il n’y avait pas d’armes dans l’avion qui partait pour le Biafra, que c’était pour l’humanitaire. Voilà que l’avion se fracasse… Il était plein d’armes. Cela, c’est la Belgique. C’est une hypocrisie permanente…
Mobilisations contre la guerre du Vietnam
En 1970, on approche de la fin de la guerre du Vietnam. A l’époque, le Vietnam était la Palestine d’aujourd’hui. Le monde entier se mobilisait pour ce pays. Une anecdote : des objecteurs de conscience comme Jean Van Lierde partaient en Allemagne, l’un d’entre eux déguisé en soutane. Qu’est-ce qu’ils faisaient ? Ils allaient acheter les armes qui allaient servir pour le FLN, en Algérie. Lui qui était un pacifiste, qui était allé en prison et qui avait dû travailler dans la mine parce qu’il avait refusé de prester son service militaire. Mais en même temps il était capable de comprendre que les mouvements de libération, pour l’émancipation des peuples, choisissaient eux-mêmes les moyens pour cela. S’ils avaient besoin d’armes, on pouvait leur apporter des armes.
Ce qu’Oxfam n’a jamais fait. Nous avons choisi une autre voie. Nous apportions notre soutien à tous ces mouvements de libération afin qu’ils puissent démontrer qu’ils sont capables de gérer l’Etat. Et donc, on leur apportait des sacs à dos de santé, des sacs à dos d’éducation, des vélos pour transporter les vivres. On a envoyé des vélos partout : au Mozambique, en Angola, etc. Nous étions devenus des spécialistes du vélo !
Autre exemple : nous allions chercher des soldats américains dans les bistrots à Francfort, en train de se saouler parce qu’ils devaient partir au Vietnam. Nous sommes parvenus à les persuader qu’il y a une filière pour s’exfiltrer et ne pas aller au combat. Nous les amenions en Belgique, chez Antoine Allard (fondateur d’Oxfam en Belgique), qui avait une propriété à Knokke-le-Zoute. Les soldats y passaient la nuit puis on les transportait en Hollande, en Suède et ils arrivaient au Canada, où, grâce à Oxfam, on a payé une radio qui a servi à mobiliser les mères des soldats américains. Ce sont elles qui ont appelé à la fin de cette guerre absurde.
Régulariser les sans-papiers

Pierre entouré d’autres anciens présidents du CNAPD
Une autre histoire : on est alertés par un charbonnier qui se trouve à Etterbeek et qui nous dit : « ils ont pris deux Marocains et ils les ont mis dans l’avion, ils sont repartis au Maroc ». On se mobilise et on envoie un baron allemand qui travaille à la Commission européenne, c’était un anar complet. Avec lui, nous sommes allés chercher ces Marocains, on les a ramenés, on a tenu une conférence de presse et on a dit au ministre de l’époque : « voilà, ils sont de retour, ce n’est pas pour les renvoyer, vous faites une mauvaise politique ». On a fait un gros tabac là-dessus. A l’époque, cette opération et sa mise en lumière ont été faites par le journal Pour. Nous sommes ainsi parvenus à obtenir une régulation des sans-papiers. Et surtout, on a mis en place une filière pour la régularisation des étudiants qui venaient chez nous et qui n’avaient pas de bourse d’étude. Nous avons mis au point un système qui a permis de régulariser des milliers et des milliers d’étudiants. Après cela, la Belgique a régularisé plusieurs fois les sans-papiers.
Aujourd’hui, la différence c’est que vous êtes devant un mur quand vous appelez pour obtenir la régularisation de cent vingt mille personnes qui sont dans nos entreprises, qui sont dans nos rues, qui sont sans-papiers.
Voilà donc le chemin qui a été parcouru dans les années 1970. La première action que le CNAPD a mené à l’époque c’était de faire fermer la Jung Welfare, une immense foire pour les jeunes, au centre-ville, près de la Gare du Nord. On s’est mobilisé avec toutes les organisations de jeunesse pour faire fermer la foire, la veille de l’ouverture. C’étaient des combats qu’on gagnait.
Manifestations contre les missiles, contre Brasil Expo
Cela a amené le CNAPD à être assez structuré, assez fort, au bon moment, c’est-à-dire lorsque nous avons décidé de nous battre contre l’implantation des fameux missiles Pershing et Cruise. Ce furent les toutes grandes manifestations de la fin des années 1970, début des années 1980. Et, c’est vrai que, quand vous parvenez à mobiliser, avec le VAKA en Flandre, près de 400.000 personnes dans les rues de Bruxelles, vous avez l’impression d’être du bon côté du manche, que vous être en train de secouer le cocotier et que ça marche. Et qu’on vous écoute.
A l’époque aussi, une nouvelle fois avec les journalistes de POUR, nous avons fait irruption dans les bureaux de Brasil-Expo, près de la Gare Centrale, dans la Tour Sabena. Nous avons tout simplement évacué tout le matériel de bureau par les fenêtres ! De là, nous avons remonté la rue de la Loi pour entrer en plein Conseil des ministres. On leur a fait une leçon sur ce qui se passait au Brésil. On leur a dit : « vous avez accueilli Brasil-Expo ici en Belgique. Ce sont des salauds. Là-bas ce sont des militaires, ce sont des crapules et vous êtes en train de soutenir ces crapules ». Et la meilleure, c’est qu’on est parvenu à se faire entendre. Ils n’ont pas fermé la foire, mais on a foutu la discorde, ça je peux vous le dire ! Avec l’aide du père Jan Talbe, chercheur à l’UCL, nous avions trafiqué des chaussures dont les talons s’ouvraient, dans lesquels nous avions mis des boules puantes. Le jour de l’inauguration, on est tous rentrés, on a dispersé ces boules… Cela puait ! Aujourd’hui, la police de Bruxelles serait là pour vous matraquer, vous foutre en taule.
L’alliance des jeunes
Je pourrais vous raconter plein de coups pareils. On créait l’ambiance. Les organisations de jeunesse avaient du corps. C’est-à-dire que, quand vous parliez aux jeunes communistes, aux jeunes socialistes, à la JOC, à la JEC, avec les gens du MIR, du MEP, de l’UBDP, avec les gandhiens, etc, ça faisait du débat. En plus, il y avait des grandes gueules comme Jean Du Bosch, pour ceux qui s’en souviennent, et Jean Van Lierde. Quand vous mettiez ces deux-là autour de la table, il y avait une bagarre. Tout ça parce que l’un voulait provoquer l’autre. Jean Van Lierde était un peu anti-communiste et Jean Du Bosch était plutôt euro-communiste mais il avait un parti derrière lui. Quand on avait fini de travailler sur une déclaration, il disait: « vous direz que je n’étais pas d’accord mais je signe quand même ». Donc on s’entendait bien. Finalement, ça se terminait toujours autour d’un verre de bière !
Des rassemblements progressistes
C’était cela, le CNAPD, il était dans l’air du temps. Les forces politiques parvenaient à créer des rassemblements progressistes. Il y avait des fronts. Et derrière les fronts – ou devant – il y avait des syndicats. Ainsi, lorsque vous organisiez une manifestation, vous pouviez compter sur le service d’ordre syndical. C’étaient des Grecs, des Portugais… Tous des types antifascistes qui avaient mené la lutte chez eux, qui étaient ici réfugiés, ils savaient comment il fallait faire.

Pierre au Tribunal Russell sur la Palestine
Tout cela s’articulait. Petit à petit, on a pu avancer. Début des années 1990, la société a commencé à se déliter, au point qu’on a accepté un génocide en 1994 au Rwanda. Et ça, c’était la déconstruction complète de tout ce qu’on disait par rapport à la coopération, par rapport à la paix. On a été vraiment crapuleux. J’ai fait l’étude des financements du génocide de l’époque – et je peux vous dire que ce qu’il s’est passé, la manière dont on a été complices de ce génocide, on n’a pas encore terminé d’écrire cette histoire-là. Et nous voilà devant un nouveau génocide : celui des Palestiniens, qui se passe de la même manière, complètement hypocrite et scandaleuse. A partir de là, je considère qu’on est rentrés dans une période de plus en plus complexe.
Auparavant, on avait quand même des gouvernements qui nous assuraient une couverture sociale et une couverture associative, il y avait encore un respect pour les corps intermédiaires. Et vous, la CNAPD, comme les ONG, vous êtes les corps intermédiaires d’une société démocratique. C’est pourquoi vous avez l’occasion, aujourd’hui encore, d’être dans ces bureaux. Je ne sais pas pour combien de temps, parce qu’avec les gouvernements d’aujourd’hui, on est exactement dans l’inverse.
L’Etat de droit affaibli
Il y a eu une reculade malgré des résistances extraordinaires – il ne faut pas se tromper : les gens ont résisté, les syndicats ont résisté. Mais on s’est mis dans une position que je résume ainsi : « comment est-ce qu’on recule le moins vite possible ? ». On en est là aujourd’hui : partout en Europe, on a à la tête de nos gouvernements des pouvoirs qui ont perdu réellement la capacité de gérer financièrement un Etat, dans le cadre d’un Etat de droit. Ils ont perdu la main. La financiarisation de l’économie, depuis les années 2000, s’est accélérée à une vitesse sans précédent. Et, depuis les années 2010, FMI et Banque Mondiale ont commencé à nous imposer ce qu’ils avaient appliqué au reste du monde. Dans tous les pays du Tiers Monde, on avait déjà appliqué des « ajustements structurels » qui faisaient qu’on parvenait à contrôler les gouvernements, à leur imposer les lois et l’économie que nous, pays occidentaux et riches, nous voulions. Encore aujourd’hui, c’est comme ça. Cette financiarisation a conduit dès 2007 aux Etats-Unis, l’année suivante chez nous, à la crise des subprimes. On a cru alors que toute l’économie capitaliste était en faillite. On s’en est sortis, mais par des règles de privation, de privatisation et de contrôle sur les citoyens de plus en plus fortes.
Voilà la situation dans laquelle nous sommes. Et c’est extrêmement compliqué pour vous, pour moi, pour tous ceux qui pensent encore qu’on est dans une société démocratique. On est là, mais on se dit « est-ce qu’on va réussir encore à survivre ? » C’est vrai pour le mouvement associatif, c’est vrai pour le mouvement syndical, c’est vrai pour l’ensemble de nos organisations d’éducation permanente.
Anticapitalistes, anticolonialistes et antiracistes
Et voilà, vous êtes là, alors je vous admire. Je vous le dis : il faut se battre. Mais il faut avoir une conception nouvelle, et peut-être qu’on ne l’a pas encore trouvée. Il y avait à l’époque un front progressiste. Aujourd’hui, le front n’est pas encore tout à fait construit. On ne s’en sortira pas si on ne parvient pas à créer un front solide d’une gauche progressiste, démocratique, capable d’affronter ceux qui veulent s’approprier l’économie, la richesse, etc. Et ça, c’est un défi majeur, qui repose aussi sur notre conception de la société.
Je pense à Angela Davis, venue en Belgique le 25 avril 2022. Elle disait aux jeunes: « mais vous devez reprendre la compétence de la résistance ». Elle avait discuté toute la journée avec des jeunes du PAC, du MOC et diverses associations féministes, anti racistes, etc. Elle était là, devant mille huit cents jeunes. A la fin, se levant pour partir, elle ajoute : « j’ai oublié de vous dire une chose : si vous voulez gagner, vous devez nécessairement être anticapitalistes, anticolonialistes et antiracistes ».
Retenez cette phrase parce que je pense qu’il y a là un trépied essentiel si on veut redonner vie à nos sociétés, et surtout redonner espérance aux gens qu’ils peuvent regarder les autres comme étant leurs égaux. C’était la force des mouvements de l’époque. On pouvait s’engueuler mais on était fraternels. Recréer de la fraternité, recréer la conception de l’égalité, de la solidarité. Cela représente un travail énorme et il faudra le faire ensemble, sinon on n’y arrivera pas. Parce qu’en face de nous aujourd’hui, les anti démocrates ont pris une avance incroyable. L’Europe est devenue un instrument monstrueux. Madame von der Leyen est à la tête d’une entreprise de destruction de ce qu’est notre humanité.
La Palestine, signe de ralliement
Je vous l’ai dit tout à l’heure : on a commencé avec le Vietnam, puis ce fut un autre sommet, c’était la lutte contre l’apartheid. Et aujourd’hui, la Palestine est devenue, dans le monde entier, le signe de ralliement. En se battant pour la cause palestinienne, on se bat pour nous-mêmes, pour éviter que la Palestine ne sombre complètement à cause du génocide et pour qu’Israël ne soit plus dominé par des fachos.
Il nous faut un plan global. La Palestine est porteuse d’un message et notre action sera la réponse que nous pourrons donner aux Palestiniens, surtout à ceux qui ont été sacrifiés aujourd’hui, dans un moment absolument incroyable où nos Etats, avec tous les principes d’humanisme et de solidarité qu’on prétend avoir, ont accepté le génocide à Gaza, le massacre et l’expulsion des populations dans les territoires occupés. Pour moi, c’est impensable, inimaginable. Vous avez en face de vous des gosses. J’en ai vu plein dans le monde, des gosses si pauvres. Vous voyez leurs côtes, ils ont faim, ils ont les yeux infectés, avec des mouches, etc. On trouvait à chaque fois des solutions. On faisait des campagnes mondiales de soutien à ces populations affamées. Ici, c’est pire. Il y a des gosses en train de crever et à trois kilomètres de là, il y a, bloqués par les Israéliens, des milliers de camions avec tout ce qu’il faut pour les secourir. Cela, c’est la déshumanisation de toute notre humanité. Comment est-ce qu’on va confronter ça ? Moi, je vous souhaite de vous battre, de résister, de créer les noyaux de résistance et de fraternité qui vous permettront de gagner.
Pierre Galand (sur FB)
source : le site « Entre-les-lignes »


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