13 janvier 2026
Théâtre National UNE PARTITION DE LA BRELGITÉ par Françoise Nice
Dans la grande salle du Théâtre National à Bruxelles, combien étions-nous ? Salle pleine, en tous cas, pour voir « Brel », le spectacle dansé et mis en scène par Anne-Teresa De Keersmaeker et son comparse chorégraphe et danseur lui aussi, Solal Mariotte.
Ce n’est pas la première fois qu’ATK fait se rencontrer danse et chanson.
Elle l’a fait avec un cd de Joan Baez, avec une autre autrice-compositrice, et la voilà sur scène avec Solal pour nous offrir leur perception de l’univers de Brel. Et leur proposition de Brelgité est formidable.
Ils étaient deux danseurs-chorégraphes, l’une qui a transhumé par les parages de la danse classique avant de mettre son travail et son nom au sommet de l’art de la danse contemporaine avec « Rosas danst Rosas » en 1983. Il y a Solal, et lui plus jeune, qui connait le break dance.
« Ils étaient deux, et Fanette m’aimait ». Ils étaient trois, puisque leur spectacle est une forme d’hommage amical au grand Jacques. Mais le grand Jacques, c’est qui pour vous ? Aïe Marieke, de Bruges à Gand, est-ce qu’on te connait encore ? et à Vesoul ? là où on est allés, bien sûr…
Ce soir-là, au Théâtre national, cette chorégraphie à trois, sur des textes et musiques de Jacques Brel, avec quelques photos de lui projetées en fond de scène, et une ou deux vidéos où l’on retrouve son « incroyable présence scénique » (dixit le texte de présentation par la Cie Rosas) , dans l’ici et maintenant de la représentation, nous étions bien plus nombreux que le chiffre de la billetterie.
Car retrouver une vingtaine de chansons de Brel, c’est retrouver des paroles et musiques entendues des centaines de fois dans l’enfance. Ah, voilà que les mélodies ressurgissent et sont d’emblée identifiables, ah voilà que des bouts de rimes et des images, des atmosphères ressurgissent. Et « c’était au temps ou Bruxelles dansait », c’était au temps où …pour chacune des spectatrices et spectateurs, aucun doute, ce « Brel » résonne puissamment en convoquant nos souvenirs, nos expériences. Avec des larmes, avec des rires, avec les grandes dents du grand Jacques qui semblait hennir en donnant toute sa force.
Belle idée de cette chorégraphie : en projetant le texte des chansons au bas de l’écran en fond de Anne Teresa de Keersmaeker et Solal Mariotte ont fait fort : ils ont aussi évité de paraphraser, de doublonner, d’illustrer les chansons. Par leurs gestes tantôt discrets tantôt légèrement expressionnistes, par leurs choix chorégraphiques sensibles et ajustés, ce beau duo nous a fait rouvrir notre malle aux trésors. Et (re)découvrir la chanson poétique, sentimentale et politique de Jacques Brel, construite sur des mélodies qui tournent et tournent encore dans nos cervelles. D’emblée, avec « Sur la place », tout s’installe, et avec délicatesse. A les voir danser « La valse à mille temps », la partition du rythme qui s’emballe est séduisante, irrésistible. De même avec « Quand on n’a que l’amour », où la danse d’Anne Teresa évoque à la fois un carrousel ou le tourbillon d’un danseur soufi.
Je ne peux pas paraphraser, mais simplement dire tout mon bonheur d’avoir retrouvé des chansons où je reconnais l’explosion de bonheur de « Mathilde est revenue », le débit vachard, sarcastique et bien vu pour écrire « Les bourgeois ».
Sur le plateau nu, la scénographie oscille surtout entre gris, noir, blanc, avec quelques étincelles blondes, et les irruptions de Jacques Brel par la grâce des archives filmées, et par tous les soins qui ont été donnés à la bande son par Alex Fostier et FranceBrel/fondation Jacques Brel composent un magnifique spectacle de chansons interprétées par la force des corps.
Dans ce bijou d’hommage à Jacques Brel, s’insinue doucement, au milieu des refrains, cette question aussi de notre identité, ou plutôt de notre rapport à ce vlakke land, ce plat pays. Mais baste, foin de grommellement sans fin sur nos identités, avant tout l’émotion et le plaisir de retrouver les univers forts en style et en sens que chanta Brel : « Veux-tu que je te dise, Gémir n’est pas de mise aux Marquises ».
Ce soir -là, la semaine dernière au Théâtre National, au sortir de ce « Brel », mis en danse par Anne Teresa de Keersmaeker et Solal Mariotte, il y avait une atmosphère de bonheur très perceptible, de public vraiment ravi, sous le charme.
Ce « Brel » créé à Bruges et joué à Avignon l’an dernier continue sa tournée. Et à Forest-Bruxelles, au siège de la Cie Rosas, se prépare, du 31 janvier au 22 février, tout un festival de danse (1).
Françoise Nice,
sur sa page FB et dans l’Asympto, avec l’aimable autorisation de l’autrice
(1) voir http://www.rosas.be
(Photo de couverture Anne Van Aerschot )


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