« CES FILLES-LÀ » : LE HARCÈLEMENT CHEZ LES ADOS par Françoise Nice

Cela rit, cela broie : le harcèlement moral chez les ados. A voir à Bruxelles, au Théâtre des Martyrs et ensuite au Théâtre de Poche, la première mise en scène de l’excellente comédienne France Bastoen.
« Ces filles-là », où quand 8 filles, un groupe uni depuis l’enfance débarque en adolescence, avec chacune son téléphone pour boussole dans cette longue zone d’éveil à l’image de soi, à la découverte de son corps et de sa vie sensuelle, érotique, et qui sait, sentimentale. La bulle éclate : sept petites accusatrices et une victime, Scarlett. Sur une suggestion d’Olivier Blin, France Bastoen porte à la scène « Ces filles-là », un texte du canadien Evan Placey, une comédie-ballet dramatique, une fougueuse et spectaculaire mise en évidence de la terrible machine à aliénation que peut être le groupe, quand il carbure au harcèlement moral et sexiste. Sur scène on ne verra pas directement Scarlett, on la devine sans cesse à travers le récit des sept autres. Et l’on voit débouler la force grotesque, grimaçante de cette violence répétitive et des clichés misogynes. Le texte revisite l’histoire des violences faites aux femmes par les images aussi cruelles que débiles que l’on donne d’elles, et d’autant plus quand les clichés sont déversés par les femmes elles-mêmes : « Ah, ça me fait du bien de découvrir que Scarlett n’est pas la plus belle ».

Photo Lara Herbinia

Les insultes lancées sur cette fille sans âge fusent dès la première photo lâchée sur les réseaux sociaux. Des termes macho. Le propos d’Evan Lacey tourne un peu en rond selon moi. Quant aux jeunes gens, ils sont assez peu présents dans ce texte, et leur représentation jouée/dansée par les filles est surtout grotesque et caricaturale. On rit plus d’une fois. L’autre soir dans la salle des Martyrs, il y avait les garçons et les filles d’une école d’Auderghem, et leur prof de français. A la sortie, l’enthousiasme était général, n’annonçait pas de conflit, mais, je l’imagine, sûrement du débat. L’effet de groupe et les clichés masculinistes chez les hommes sont bien là, et gare à celui qui s’y soustrait. Si l’on enferme les « mecs » dans une image ridicule et cruelle à leur tour… on rit tellement c’est gros, mais on tourne en rond, encore et encore. Dans ce spectacle, ce qui m’a surtout impressionnée, grâce à la mise en scène de France Bastoen, à la création mouvement d’Astrid Akay sans oublier le son de Théophile Rey, c’est le bouillonnement d’énergie de toutes les danseuses-comédiennes. Remixées par Théophile Rey, on y entend les voix et les rythmes de Beyoncé, Ariana Grande, et d’autres. Le plateau est nu, occupé par un grand gradin métallique et mobile, où le drame et les rires, le ridicule et le poignant, la bêtise de la rumeur et ses pouvoirs criminels coexistent dans une incroyable et belle vivacité. On passe sans cesse du jeu au sérieux, de la vérité à la parodie, cela rit et cela broie. Mais au bout des années, et riche de la mémoire des combats menés par ses aïeules, Scarlett survivra et triomphera sans doute d’autres tentatives d’assujettissement.

Françoise Nice
« Ces filles-là », mise en scène de France Bastoen, création mouvement d’Astrid Akay. A voir jusqu’au 25 janvier au Théâtre des Martyrs en du 7 au 25 avril au Théâtre de Poche tous deux à Bruxelles. (Photos Lara Herbinia)
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