« AMAZONIA » : CLAIR-OBSCUR DE LA GRANDE DISTRIBUTION par Françoise Nice

Au Théâtre des Martyrs à Bruxelles, les deux spectacles à l’affiche en ce début d’année nous parlent des plaisirs-plaies avec lesquel.les on vit ou l’on crève. Et de la lutte contre différentes formes d’aliénation et d’asservissement. Deux réussites.
Il y a « ces filles-là », d’Evan Placey, la première mise en scène de la comédienne France Bastoen. Il y a aussi « Amazonia », co-écrit par Aurélien Labruyère qui l’interprète et par Jean-Baptiste Delcourt qui le met en scène. Tout, tout, tout et vite, vite, vite. Mais l’envers de cette industrie de la distribution au plus pressé, c’est l’enfer social, là-bas, dans les entrepôts, l’asservissement extrême – physique et moral – des travailleuses et des travailleurs pour répondre au plus vite à nos besoins (entretenus par la pub), à nos désirs de possession.

Chez « Amazonia », le recrutement est dur, et les exigences de prestations minutées et impitoyables. Chaque maladresse est répertoriée par une machine électronique, un contremaître non contestable. De l’autre côté, il y a nous qui attendons qu’on sonne à la porte ou qui courons au bureau de poste installé dans une librairie (qui vend de moins en moins de journaux papier) pour obtenir, enfin, notre colis.
Qui l’a préparé, qui est allé.e sur les chaînes et les hauts rayons des entrepôts? Et dans la grande industrie de la distribution, qui a vu passer cet aspirateur, ce livre-là sur le « feel good » ou cette pièce de Molière au programme de notre fils jeune ado ? qui ?

En adeptes du théâtre documentaire, inspirés par un livre d’Annie Ernaux, Aurélien Labruyère et le metteur en scène Jean-Baptiste Delcourt ont mené l’enquête, recueilli des témoignages, rencontré Christian Porta, un syndicaliste CGT qui a travaillé en lanceur d’alerte si l’on veut. Le spectacle ajoute un peu de fiction à son parcours.
Dans « Amazonia », après l’accident de travail d’une collègue, l’histoire aboutit au tribunal.

Dans un seul en scène plus que convaincant, Aurélien Labruyère interprète plusieurs personnages : l’ouvrier qui est passé d’un licenciement collectif dans une boulangerie industrielle au travail de préparateur de commandes chez Amazonia. Salaire horaire brut de 10,67 euros. Il joue aussi la personne chargée du recrutement, l’un ou l’autre petit chef qui vomit ses ordres. Ensuite au tribunal du travail, il est l’avocat du plaignant, du défendeur, et le juge.

Du réalisme à une incursion dans l’onirisme en forêt amazonienne, « Amazonia », avec la scénographie, les bruitages et voix off de Mathieu Delcourt et les éclairages aussi sobres qu’efficaces de Marc Leclaircie, ce spectacle sur l’envers du décor de la grande distribution est une fable humaniste. Sans cris ni pathos, sans drapeau ni mégaphone, Aurélien Bruyère et Jean-Baptiste Delcourt amènent au théâtre un document bien incarné qui évoque l’univers de celles et ceux qu’on y voit trop peu, dans les travées comme sur la scène.

Françoise Nice

« Amazonia »,  de Jean-Baptiste Dumas et Aurélien Labruyère, jusqu’au 25 janvier au Théâtre des Martyrs.
Bord de scène le 20, et le 24, arpentage du livre « Critique populaire de l’exploitation » de Nicolas Latteur. (Photos Matthieu Delcourt)

Hasard du calendrier, la trois (RTBF) a diffusé vendredi 16 le très émouvant documentaire du réalisateur Thierry Michel sur les dernières années de la lutte des travailleurs de Cockerill-Arcelor Mittal en région liégeoise. « L’acier a coulé dans nos veines », version courte, à revoir sur Auvio. https://auvio.rtbf.be/…/l-acier-a-coule-dans-nos-veines…

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