FOIRE DU LIVRE ET GRATUITÉ par Bernard Hennebert

Pour écouter l’article de Bernard lu par Jean-Marie Chazeau, cliquez sur le lien ci-dessous :

J’espère que l’on se souviendra aussi de l’édition 2026 de la Foire du Livre de Bruxelles (1) parce qu’elle célèbre les dix ans de son accès gratuit. Lorsqu’on parle de gratuité pour la population, on cite généralement l’école et les transports en commun. On y associe rarement, dans une réflexion globale, les activités culturelles. Comme si ce qui concernait la vie artistique n’était pas essentiel.

Les gratuités sont bien entendu très utiles aux populations précaires, mais pas que… Sinon, pourquoi, à leurs débuts, Le Louvre à Paris, et à Bruxelles, les musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, pratiquaient-ils la gratuité quotidienne pour tous ? Actuellement, à Washington, la majorité des plus grands (et beaux, et accueillants) musées du monde continuent de faire vivre ce même avantage.
Tout comme tant de musées à Londres – ou comme une quinzaine de musées de la ville de Paris, dont son musée d’Art Moderne.

En 2016

Toutes les disciplines culturelles se posent la question du recours à la gratuité « pour tous ». À Bruxelles, le Foire du Livre est née en 1969. Il a fallu attendre 2016 pour qu’elle mette fin à son entrée payante.
À « La Libre » du 20 janvier 2016, alors que les premiers visiteurs arpentent les allées de la Foire, le coordinateur général, Gregory Laurent, expliquait le pourquoi de ce chamboulement économique. L’idée était sur la table depuis plusieurs années. C’était le « rêve » d’une Foire nouvelle, avec l’intention de relancer l’événement, et de sensibiliser des publics plus jeunes « car on a beau proposer une programmation culturelle alléchante et riche à leur destination, on se rend compte que le prix d’entrée reste un frein à la venue de certains ».

Il s’agit du premier événement littéraire gratuit de cette envergure en Belgique. Le but en serait-il « la culture pour tous » ?
« C’est un slogan facile, or le frein reste économique. Il faut faciliter l’accès au livre ».
Mais comment s’y retrouver avec cette diminution volontaire des rentrées, due à la mise en place de la gratuité ?
« Comme on garde les mêmes subsides et les mêmes éditeurs, il a fallu rationaliser certains coûts. Il faut savoir qu’on gagne aussi sur d’autres aspects comme les taxes de la ville, une équipe moindre, les frais de billetterie et de logistique ».

Les résultats ont répondu à ces attentes, et la gratuité de l’entrée deviendra la norme les années suivantes : fréquentation en nette augmentation ; public plus diversifié et également plus jeune ; la « nocturne » particulièrement familiale ; triplement du public scolaire par rapport à l’édition précédente. Près de la moitié des personnes sondées à l’entrée indiquent que c’est la première fois qu’elles viennent.

Il faut aussi constater la défection de quelques visiteurs, inquiets de ne plus pouvoir savourer l’ancienne tranquillité de l’époque du « payant » moins turbulente. Enfin, grande satisfaction des exposants, qui ont jusqu’à doublé leur chiffre d’affaire par rapport à l’édition de 2015. « Je ne suis pas sûr que les jeunes lisent moins, je crois qu’ils lisent autrement ».

La tirelire du musée de la gravure…

En 2024

En 2024, pour la 53ème édition, Jacques Besnard interroge Gregory Laurent dans La Libre du 14 mars. Il me semble intéressant de constater comment l’organisateur parle de cette gratuité huit ans après sa mise en place: ce qu’elle coûte et ce qu’elle rapporte.
Gregory Laurent explique: « La première année, on n’a pas demandé d’aides supplémentaires, ni augmenté le prix du m2 pour les exposants, on a fait quelques économies sur les impressions, les équipes chargées de la billetterie. On y est arrivé. Il y avait plus de monde, plus de retombées positives, et du coup, plus d’exposants, et donc plus d’aides des pouvoirs publics. Et maintenant, on travaille à l’année sur d’autres missions.
Sur « L’objectif lire », on rencontre des gens en processus d’alphabétisation, on va dans les prisons, dans les écoles, auprès des seniors. On travaille avec des associations, des auteurs, des traducteurs et des médiateurs. C’est tout une nouvelle version du projet qui en est ressortie. Notre mission n’est pas de faire du profit, mais de faire venir le public au livre, et le livre, au public. »

En 2025

L’année suivante, le même journaliste interviewe à nouveau le même commissaire général pour La Libre du 19 février 2025.
Jacques Besnard: « Craignez-vous une baisse des subsides? Une diminution des subventions pourrait-elle mettre en péril la gratuité de l’événement? » Gregory Laurent, inquiet concernant certaines subventions dont l’octroi n’est pas encore confirmé au moment où se déroule cet entretien : « La gratuité, c’est mon projet. Je ne veux pas revenir dessus. Ce serait dommage d’envoyer un mauvais signal et de revenir en arrière. Le livre a besoin d’aller chercher de nouveaux publics. »
Pour la Foire du livre, je constate qu’à chaque fois qu’elle se déroule, des journalistes reviennent sur le sujet de la pérennisation de sa gratuité, ce qui leur permet de rappeler au public qu’elle continue d’exister.

Ce qui se passe ainsi pour ce secteur lié au livre, on le constate, selon mes observations, également pour les festivals de musique, mais pas vraiment dans le domaine des musées… Il faudrait donc interroger ces derniers et les rédactions des journaux afin de découvrir pourquoi toutes les disciplines artistiques, à ce propos, n’ont pas droit à même politique éditoriale. Ce sujet ne me semble pas anecdotique puisque beaucoup considèrent que le but de la gratuité est de faire découvrir les activités concernées à des publics élargis et nouveaux. C’est en partie loupé si les médias n’annoncent pas à chaque fois cette gratuité d’accès.

… La monnaie virtuelle du Musée Permeke

Ce type de rappel régulier permet aussi à certains de mieux prendre conscience que pareils avantages sont rarement acquis pour l’éternité, que des évolutions sociétales ou politiques peuvent les remettre en question. Qu’il s’agit donc de les protéger et de montrer le plus souvent possible que les usagers culturels y tiennent.

Cette année-là, dans Le Soir du 8 mars 2025, Jean-Claude Vantroyen rappelle également cette gratuité d’accès : « C’est sans aucun doute pour cela que (cette Foire) a rencontré, ces dernières années, un grand succès populaire, jusqu’à 80.000 visiteurs ». Et 2025 est un bon cru avec encore davantage de visiteurs: environ 85.000. Il y a donc une certaine unanimité sur le constat du succès.

« Une pratique merveilleuse »

Mais quelques mois plus tard, pour faire des économies budgétaires, une des recettes conseillées par quelques experts au gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles consisterait, en culture, « à limiter les gratuités à ceux qui en ont vraiment besoin ». Cette mesure n’est pas envisageable à court terme pour la Foire du livre puisque la convention 2023 – 2027, qui lie celle-ci au ministère de la culture, lui interdit même les entrées payantes.

D’ailleurs, à Alain Lallemand, un autre journaliste du Soir, Tanguy Roosen, le président de l’ASBL, déclare pour l’édition du 18 septembre 2025 du quotidien: « (L’accès gratuit est une pratique) merveilleuse parce qu’on a vraiment eu un intérêt de la part de nouveaux publics, mais aussi d’éditeurs qui se sont rendus compte qu’il est rare, aujourd’hui, qu’un événement littéraire de la taille de la Foire de Bruxelles soit gratuit. On a souhaité cette gratuité et on la défend ».

Mais ceci ne résout pas un problème de taille : les coûts augmentent, comme la location du lieu ou les frais de transport et d’hébergement des auteurs invités. Les subventions, globalement n’augmentent pas, et ont parfois même tendance à rétrécir. Et la fréquentation en hausse ne se traduit pas par une hausse des rentrées financières puisque l’accès est gratuit.
Un vrai dilemme, car restaurer une entrée payante provoquerait sans doute une diminution de la fréquentation. Et les éditeurs, dont beaucoup sont également en santé précaire, demanderaient probablement une diminution du loyer de leurs stands…

En 2026

L’édition 2026 de la Foire célèbre les dix ans de son accès gratuit. Un « pari réussi » selon Manoé Peeters qui signe un article dans Le Soir du 12 février 2026. La région de Bruxelles est sans nouveau gouvernement depuis les dernières élections, soit plus de six cents jours, situation qui complique singulièrement l’accès aux subsides. Alors, l’organisation adapte à sa façon la tirelire que divers musées mettent en évidence à la sortie de leurs locaux, les jours de gratuité : « Pour préserver l’accès libre (à la Foire du Livre), l’organisation amorce une réflexion sur son modèle économique. Nouveauté cette année : lors de l’inscription obligatoire, mais toujours gratuite, les visiteurs pourront, s’ils le souhaitent, apporter un soutien financier libre ».
Et pourquoi pas prévoir en plus de jolies tirelires aux sorties de la Foire pour rappeler et fêter les dix ans de sa gratuité?

Elle imiterait ainsi le Musée d’Art et d’Histoire de Genève (MAH) qui a supprimé en 2022 sa tarification normale, pour tenter cette autre formule où le public aide l’institution culturelle en fonction de ses moyens et de son humeur. En 2026, cette initiative se poursuit (1)
En Fédération Wallonie Bruxelles, quelques musées, qui sont gratuits chaque premier dimanche du mois, ont aussi recours à cette façon d’impliquer leur visiteurs. Notamment le Centre de la Gravure de La Louvière. Mais je n’ai plus de monnaie dans ma poche ! À Jabbeke, le musée Permeke s’intéresse à votre argent immatériel et vous avez le choix de lui offrir 5, 10 ou 15 euros.

Bernard Hennebert

(1) Du 26 au 29 mars 2026 à Tour & Taxi : https://flb.be/

(2) : https://la-luc.blogspot.com/search?q=tirelire

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