18 mars 2026
Cruel, joyeux et nécessaire LE BERCEAU D’EDDY B. par Françoise Nice
Ah bon ?! il s’appelait vraiment Eddy Bellegueule ? Ah bon, il avait, en plus de quelques autres dissidences, tares (pour les autres), enfin, quelques autres différences d’avec ses parents, d’avec ses copains à l’école ce nom à s’attirer toutes les moqueries, des plus douces aux plus cruelles, toutes assez connes. Ah bon !?! moi qui aime tant l’écriture réaliste, documentaire et autobiographique d’Annie Ernaux, je n’avais pas encore lu ce livre d’Edouard Louis ni aucun des cinq qui ont suivi !
Et voilà que je viens de le découvrir au Théâtre des Martyrs à Bruxelles. J’ai découvert ce roman via l’adaptation théâtrale de Jessica Gazon, avec les comédiennes du Collectif « La bécane », Janie Follet, Sophie Jaskulski, Louise Manteau et François Maquet. Et c’est une découverte qui secoue, chargée de visions aigues et douloureuses, marquées de toutes les souffrances qu’Eddy/Edouard a subies enfant et ado, jusqu’au moment où il rompt les amarres, s’envole vers le lycée d’Amiens et change de nom.
Mais il écrit encore et encore sur ce milieu originel qu’il a choisi de fuir : il a consacré quatre autres livres à son père, à son frère, à sa mère. Au viol qu’il a subi. Publié au seuil en 2014, « En finir avec Eddy Bellegueule » est un cri plein de souffrance et d’humour, de sarcasmes et de visions sans complaisance, et Jessica Gazon et ses quatre compères jouent leur adaptation théâtrale depuis 2021.
Iels en sont à la 50 e représentation. Et iels explosent de belles énergies sur le plateau des Martyrs avec une joie et un sens de l’urgence impressionnants. Dans l’entretien « Bord de scène » qui a suivi la première, Jessica Gazon expliquait que ce sens de l’urgence du témoignage est présent au cœur du livre. Quitter ce milieu, mais en témoigner aussi était un besoin pour Edouard Louis.
Des flots d’insultes homophobes, oui il y en a ; et du mépris, des propos de rejet, d’exclusion pour les plus pauvres parmi les prolétaires, du sexisme à l’encontre des femmes, du virilisme « pour être un homme, faut être un dur », il y en a à foison dans ces 95 minutes de spectacle. Mais du rire aussi, où tout, le pire de l’abjection et la plus louf des scènes de vie est pétri avec le levain du burlesque. Et magie, bel équilibre artistique, l’eau des larmes de souffrance se transforme ou s’accompagne de larmes de rires. Et l’on suit avec effroi l’itinéraire de ce petit garçon dont les villageoises aimaient la délicatesse, mais qui sera brimé, broyé par son père lui-même victime du monde de l’usine, et qui a reporté ses fragilités, ses blessures en se défoulant sur son gamin. Et son épouse. Eddy, qui eut tant à souffrir d’une orientation sexuelle qui fut tant à découvrir qu’à supporter comme une tare dans le milieu machiste où il a grandi. Eddy fut sauvé par sa fuite dans un lycée d’Amiens et par son émancipation grâce à l’écriture. Ecorché, mais plein de conscience sociale et de joie.
« On a tous reconnu dans la trajectoire d’Eddy quelque chose qui nous parle de nos itinéraires » témoignent Jessica Gazon, Janie, Sophie, Louise et François. En mêlant une partie d’eux-mêmes à la matière du spectacle, « en se sentant aussi comédienne que citoyenne engagée » comme le dit Louise Manteau, Jessica Gazon, François Maquet et le Collectif La bécane ont réalisé une œuvre nécessaire et tonifiante. Soutenue par quelques chansons superbement interprétées et l’un ou l’autre solo dansé.
Porté avec sincérité, finesse et engagement, ce spectacle de la Cie Gazon-Nève a été applaudi avec une conviction enthousiaste le soir de la première par un public en partie composé de lycéens venus avec leur école. Et il m’a donné envie de lire les autres livres d’Edouard Louis. Le théâtre et les livres sont des lieux et des outils de libération. « Oui, mais pour un Eddy qui arrive à s’échapper, à s’émanciper, combien n’arrivent pas à s’en dégager ? (des prisons du formatage) » observe Jessica Gazon.
Françoise Nice sur sa page FB et dans l’Asympto
« En finir avec Eddy Bellegueule », un spectacle de la Cie Gazon-Nève d’après le roman d’Edouard Louis, mise en scène de Jessica Gazon, à voir aux Théâtre des Martyrs à Bruxelles jusqu’au 22 mars, et cet été … à Avignon. (Photos Alice Piemme).


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