MON JOURNAL DU LIBAN (III) : QUE FAIRE ? par le cinéaste Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban (1). Il y a quelques jours, il a été réveillé par les bombardements israéliens. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban.
C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde – que les lectrices et lecteurs de l’Asympto ont déjà pu apprécier en d’autres circonstances. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. J’en publie de larges extraits ci-dessous. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je le ferai jusqu’à la fin de la guerre (C.S.)

16 mars. Ministère libanais de la Santé :
« Depuis le début de l’agression israélienne contre le Liban, 38 membres du personnel de santé ont été tués et 69 autres blessés. »
S’attaquer à ceux qui soignent les blessés et sauvent des vies constitue une violation grave du droit international humanitaire. Les médecins, infirmiers, secouristes et ambulanciers sont protégés par les Conventions de Genève, et les cibler peut relever du crime de guerre au sens du Statut de Rome de la Cour pénale internationale.

17 mars. Sud Liban
L’aviation Israélienne poursuit ses raids sur la ville de Khiam (الخيام), tandis qu’un bombardement d’artillerie vise simultanément la zone.
Ce qui a été expérimenté à Gaza — destruction méthodique des infrastructures, écrasement de quartiers entiers — commence à se reproduire au Sud-Liban. Les mêmes logiques, les mêmes justifications, le même mépris du droit international.
Il ne s’agit pas de “frappes ciblées”, mais d’une stratégie assumée de terreur.

17 mars. Joe Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme et personnalité politique d’extrême droite et partisan de Donald Trump, a démissionné de son poste mardi pour protester contre la guerre en Iran. « Je ne peux pas en bonne conscience soutenir la guerre en cours en Iran », a écrit Kent dans une lettre de démission postée à X. « L’Iran n’a posé aucune menace imminente pour notre nation, et il est clair que nous avons commencé cette guerre à cause de la pression d’Israël et de son puissant lobby américain ”

18 mars. Le monde a regardé sans broncher les Israéliens perpétrer un génocide à Gaza pendant deux ans. Devant les hôpitaux pulvérisés, les quartiers rayés de la carte, les civils ensevelis sous les décombres, les grandes puissances ont aligné des mots creux pendant que les bombes, elles, ne s’arrêtaient jamais. Alors pourquoi, aujourd’hui, ce même monde bougerait-il pour le Liban ?
Pourquoi réagirait-il maintenant, alors que les mêmes méthodes sont reproduites, presque à l’identique ? Des frappes ininterrompues qui rasent des zones entières. Des populations civiles prises au piège. Des infrastructures vitales détruites. Le droit international piétiné avec une constance mécanique.
L’impunité accordée à Israël à Gaza a créé un précédent. Elle a envoyé un message limpide : tout est permis à cet État et à son armée. Bombarder, assiéger, affamer, détruire — sans conséquence. Le silence d’hier est le permis de tuer d’aujourd’hui. Le Liban n’est pas une exception. Il est la suite. Et tant que cette impunité ne sera pas brisée, tant que les responsables ne seront pas réellement inquiétés, il n’y aura ni limite, ni frein. Seulement une répétition de la destruction, de Gaza au Sud-Liban, avec la complicité des puissances qui continuent à fournir les armes aux criminels de guerre.

19 mars. En Cisjordanie, les Israéliens ne se contentent plus d’occuper le territoire palestinien — ils écrasent, fragmentent, tuent, avec la certitude que rien ne viendra les arrêter. Les raids nocturnes, les exécutions extrajudiciaires, les arrestations massives, les humiliations quotidiennes aux checkpoints : tout cela relève d’une mécanique coloniale parfaitement assumée, où la vie palestinienne est réduite à une variable négligeable, où chaque village, chaque rue peut devenir une cible. À cette violence d’État s’ajoute celle des colons israéliens, devenue systémique. Des groupes armés attaquent des villages, incendient des maisons, brûlent des oliveraies et agressent des civils sous le regard complice des soldats israéliens. Des familles sont chassées de leurs terres, des communautés entières vivent sous la menace permanente de pogroms. Là encore, aucune poursuite, aucune sanction.
Ce qui se joue aujourd’hui en Cisjordanie — et aussi au Liban — n’est pas périphérique. C’est une faillite morale majeure du système international. Car à force de tolérer l’inacceptable, on finit par le normaliser. Et lorsque le massacre devient une banalité, c’est l’idée même de justice qui s’effondre.

19 mars. Que faire ? La question revient, insistante, presque désespérée, face à ce qui se déroule sous nos yeux à Gaza, en Cisjordanie, au Liban. Que peut un citoyen face à une mécanique de destruction menée par un État paria, Israël, armé et protégé par la première puissance mondiale, les États-Unis ? Car il faut commencer par là : rien de ce qui se passe aujourd’hui ne peut être compris sans nommer le rôle central des États-Unis : soutien militaire massif à Israël, couverture diplomatique systématique, blocage des instances internationales… Et c’est précisément pour cela que le sentiment d’impuissance est si profond : il ne s’agit pas seulement d’affronter un État, mais un système de pouvoir global.
Mais ce sentiment, aussi réel soit-il, est aussi entretenu pour nous faire croire que nous ne pouvons rien, que tout se joue ailleurs, dans des sphères inaccessibles. C’est faux — ou plutôt, c’est une manière de neutraliser toute forme d’action. Aucun système d’oppression n’a jamais cessé de lui-même. Il faut une pression organisée, persistante, coûteuse.

Cela commence par les mots. Refuser les euphémismes, refuser les récits qui inversent les responsabilités. Nommer clairement les faits, c’est déjà rompre avec une forme de complicité. Car le langage n’est pas neutre : il prépare, justifie, banalise. Tant que le génocide et les crimes de guerre sont présentés comme des « ripostes », tant que la destruction de sociétés entières est diluée dans des formules plates, rien ne peut changer.

Mais parler ne suffit pas. Il faut sortir de la passivité organisée. Les gouvernements qui soutiennent, directement ou indirectement, ces politiques le font en notre nom. Il faut donc les contraindre à répondre. Interpeller, mobiliser, rendre visible le coût politique du silence. Aucun dirigeant ne change de position par illumination morale : il change quand le rapport de force change. Et ce rapport de force ne tombe pas du ciel, il se construit.
Cela implique de dépasser les réactions ponctuelles et de s’investir dans des actions durables. Les manifestations ont leur utilité, mais elles ne suffisent pas si elles ne s’inscrivent pas dans une stratégie plus large, structurée, continue. Ce qui inquiète réellement le pouvoir, ce n’est pas la colère d’un jour, c’est la persistance d’un mouvement qui ne s’éteint pas.

Dans ce cadre, la pression économique devient un levier central. Lorsque les États refusent d’agir, les sociétés civiles peuvent frapper là où cela fait mal : les intérêts matériels. Boycott, désinvestissement, campagnes ciblées contre les entreprises et institutions impliquées. Ces actions sont souvent disqualifiées comme « radicales ». Mais ce qui est réellement radical, c’est le silence complice des puissances occidentales et l’impunité dont bénéficient les criminels de guerre.
Il faut également soutenir sans relâche le travail de documentation des journalistes, des juristes, des organisations qui accumulent des preuves, construisent des dossiers, tentent d’activer les mécanismes du droit international. Ce travail est lent, entravé, parfois cyniquement ignoré. Mais sans lui, il n’y aura jamais de mémoire, jamais de justice, jamais de responsabilité.

Et puis il y a une question plus fondamentale : pourquoi cela est-il possible ? Parce qu’au fond, une hiérarchie des vies est à l’œuvre. Certaines vies comptent, d’autres moins. Certaines morts émeuvent, d’autres s’effacent. Tant que cette logique n’est pas frontalement rejetée, rien ne change vraiment. Le problème n’est pas seulement politique, il est moral et structurel.
Il faut être lucide : aucune de ces actions ne produira un effet immédiat. Il n’y aura pas de geste décisif, pas de solution simple. Mais l’histoire est claire : ce sont les accumulations de pressions, les mobilisations tenaces, les refus obstinés qui finissent par rendre un système intenable.
Alors la vraie question n’est pas : « que peut-on faire pour arrêter cela ? » La vraie question est : sommes-nous prêts à participer à une force collective capable de rendre cette situation politiquement, économiquement et moralement insoutenable — pour ceux qui la rendent possible et la protègent ?

20 mars. Cette femme centenaire, dont l’âge dépasse celui même de l’État d’Israël, a vu se succéder les guerres — et pourtant, elle est toujours là, debout, enracinée dans sa terre du Sud-Liban. Son existence semble appartenir à un temps plus vaste que celui des cartes politiques : elle est de cette terre comme on est d’une origine, indissociable et irréductible.
Son visage porte les marques des années, mais son esprit n’a rien cédé. Elle ne se raconte pas comme une survivante, mais comme une gardienne de la terre. À travers elle, c’est toute une mémoire qui se transmet : celle des champs cultivés malgré les menaces, des maisons reconstruites après les destructions, des vies poursuivies malgré le vacarme des bombes. Elle n’a jamais quitté sa terre, non par incapacité, mais par choix — un choix renouvelé chaque jour, celui de rester là où l’ennemi sioniste voudrait la voir disparaître ou partir.
Lorsqu’elle parle, ce n’est ni la peur ni la fatigue qui s’expriment, mais une détermination intacte. Elle le dit simplement, presque avec défi : si les Israéliens reviennent, elle les affrontera avec ce qu’elle a — même si ce ne sont que des pierres. Sa parole n’exprime pas une quelconque illusion de puissance, mais quelque chose de plus profond : la certitude que la dignité ne se négocie pas, même face à la force.
Cette femme digne incarne cette résistance du Sud-Liban qui ne se réduit pas aux armes, mais qui vit dans les corps, dans les gestes, dans l’attachement viscéral à la terre. Chez elle, résister, ce n’est pas seulement combattre : c’est refuser de partir, refuser d’oublier, refuser de céder ce qui fait sens. Sa simple présence est un acte de défi : elle est là, et cela suffit à contredire tous ceux qui pensent que le temps finit par user les volontés.
C’est une leçon vivante. Elle rappelle que l’appartenance ne se décrète pas, mais qu’elle se construit dans l’épreuve. Elle montre que la terre n’est pas une abstraction, mais un lien charnel que rien ne peut remplacer. Et surtout, elle prouve que la résistance n’est pas toujours spectaculaire : elle peut être silencieuse, obstinée, enracinée — et pourtant inébranlable.
Cette femme n’est pas seulement un symbole du Sud-Liban. Elle en est l’âme persistante. Une réponse vivante aux agressions continuelles, et un rappel que, face à ceux qui veulent imposer l’effacement, il existe des êtres qui opposent simplement leur présence — et tiennent.

20 mars. Khiam : les leçons de la résistance
Ce qui se déroule depuis environ deux semaines dans le village de Khiam, au sud du Liban, dépasse toute logique et tout calcul militaire classiques. De petits groupes de résistants, disposant de moyens limités, tiennent tête à une puissance militaire israélienne dotée des technologies les plus avancées au monde. D’un côté, une présence réduite, enracinée dans le terrain, contrainte à l’économie de moyens ; de l’autre, une machine de guerre sophistiquée, capable de mobiliser en temps réel des moyens aériens, des drones de reconnaissance et d’attaque, des systèmes de détection thermique et électromagnétique, ainsi qu’une puissance de feu considérable.
Dans les doctrines militaires contemporaines, un tel déséquilibre devrait conduire à une issue rapide : domination du ciel, neutralisation des positions, progression au sol appuyée par une supériorité du renseignement et de la coordination. Tout indique, en théorie, une victoire nette et sans appel. Pourtant, la réalité observée à Khiam contredit ces schémas. Malgré la concentration de moyens, la progression israélienne reste bloquée. Le terrain devient un espace d’incertitude, où la supériorité technologique ne garantit plus une maîtrise totale.

Cela s’explique en partie par des facteurs que les modèles abstraits peinent à intégrer pleinement : la connaissance fine du terrain, la mobilité, la capacité d’adaptation, mais aussi la dimension psychologique. Dans ce type de confrontation, la guerre n’est plus seulement une affaire d’équipements ou de puissance de feu, mais de volonté, d’endurance et de capacité à transformer la contrainte en avantage. Les embuscades, les actions ciblées, la dispersion des unités et l’imprévisibilité contribuent à désorganiser une force pourtant supérieure.
Ce qui apparaît alors, c’est une forme de guerre asymétrique poussée à son paroxysme, où la logique industrielle de la guerre moderne se heurte à une logique de résistance ancrée dans le temps long. L’incapacité à progresser, les pertes humaines et matérielles, ainsi que la répétition des échecs tactiques traduisent les limites d’une approche reposant exclusivement sur la supériorité technologique.

Au-delà de l’analyse militaire, une autre lecture émerge, plus symbolique et plus profonde pour ceux qui la portent. Elle ne se limite pas aux rapports de force visibles, mais s’inscrit dans une vision où l’engagement, la détermination et la fidélité à une cause prennent une dimension presque transcendante. Dans cette perspective, ce qui se joue à Khiam n’est pas seulement un affrontement armé, mais l’expression d’une conviction : que la force matérielle, aussi écrasante soit-elle, ne suffit pas toujours à briser une volonté enracinée.

Abbas Fahdel, cinéaste, sur sa page FB, en direct du Liban

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