« Du côté de chez elles » UN FABULEUX QUATUOR par Françoise Nice

Dans les propositions de spectacles à voir ces années-ci, les traversées de l‘histoire via des trajectoires individuelles (ou l’inverse) sont nombreuses, ou est-ce moi qui vais volontiers vers ces univers -là ? ou y a -t-il un impérieux besoin collectif de se raconter, de tenter de s’y retrouver dans une actualité qui fait peur, qui fait mal, qui fait perdre ou trembler nos repères au moment où nos vieux parents nous quittent ? (En littérature aussi, les jeux entre l’intime, le collectif, le politique ont beaucoup de succès). Sur les scènes belges, on a vu « Comme un poisson sans bicyclette » de Virginie Thirion, « Marie et les oiseaux » de Thomas Deprijck et Antoine Laubin, pour ne parler que des créations récentes.

Et maintenant au Théâtre national à Bruxelles avant Tournai et Namur, Valérie Bauchau et Magali Pinglaut se déploient formidablement dans « Du côté de chez elles ». Leurs récits croisés ont été recueillis et écrits par Isabelle Pousseur. Elle signe aussi la mise en scène, avec la contribution de Jean-Baptiste Delcourt : « avec ces trois amies-là, je suis le 4e œil » explique-t-il.
La mise en scène est aussi habile qu’enjouée dans la scénographie belle, inventive et efficace de Mathieu Delcourt. L’espace de la scène est divisé en deux, à gauche une grande table familiale et des ramures de cerfs et chevreuils plein les murs, à droite un grand tableau noir qui se fait aussi table pour les réunions de la famille, des amis, des camarades, où l’école de la vie se fait à l’école et sous cette table, là où Magali la petite fille apprend à dialoguer, analyser, discuter, tout en étant sensibilisée et éduquée par la forêt toute proche de son village du Berri.

On pourrait croire qu’il y a deux univers, dont l’un serait le parfait contraire de l’autre. Le monde de la grande bourgeoisie néocoloniale et financière et d’autre part, le monde ouvrier, tout juste émancipé des campagnes avec l’essor industriel.
Cette opposition est là, bien sûr, et les contrastes sociaux comme les rares similitudes nous sont joués, mis en parallèle et souvent montrés sur le mode comique voire hilarant. Des rires, des coups de colère partagés entre ces deux filles devenues femmes qui ne se seraient pas rencontrées s’il n’y avait eu le Conservatoire de Bruxelles et le début d’une longue amitié. Avec l’aide d’Isabelle Pousseur et de Jean-Baptiste Delcourt, les souvenirs les plus éclairants des deux parcours ont trouvé leur forme théâtrale.

Et pour les quatre compères, il y a beaucoup d’amitié, de communes inspirations ou de différences que l’amitié vient mettre en perspective. La petite histoire se mêle à la grande, Valérie Bauchau comme Magali Pinglaut ont des aïeuls qui ont vécu le monde d’avant les indépendances, au Tonkin comme au Congo. Un père anobli pour avoir, après l’assassinat de Patrice Lumumba, aidé le pouvoir belge à garder son emprise financière sur le Congo du fidèle Mobutu.

Pas question de résumer ici les deux histoires de ces deux jeunes femmes qui se sont rencontrées par leurs études et leur amour du théâtre. Il suffit, vraiment, de s’asseoir dans la salle, de laisser une hôtesse vous embarquer avec tous les soins dus à un public présumé de donateurs du théâtre. L’hôtesse vous annonce le spectacle à venir.

Le rideau rouge s’ouvre, et c’est parti. Avec Magali Pinglaut qui surgit dessous la table de ses parents. Emerge de ses souvenirs, de ces images de là, où enfant elle entendait tout le brouhaha de sa mère et de son père, instituteurs et animateurs d’une troupe de théâtre amateur. Un milieu de communistes, anarcho-libertaires aussi, où l’objectif premier n’était pas Staline et l’URSS, mais d’atteindre et d’élargir ses connaissances, savoir discuter et argumenter. Eloge de l’apprentissage et de la conquête des savoirs, tablées fraternelles et chaleureuses. Magali se souvient de cette époque, comme aussi de sa grand-mère championne et que le sport sauva dans l’Indochine en guerre et en famine.

Autre table, autres moeurs. Loin du village berrichon, dans la salle à manger ornée de ramures et de bois de cerf et chevreuils, Valérie vient ranimer l’univers immobile et poussiéreux où la règle numéro un de la sociabilité était de se taire, ou de murmurer. Pendant que le père cherchait la fortune et la pleine propriété du chateau familial. Une petite fille y conçut plusieurs éclats de colère, ce fut son chemin d’émancipation.

Ce qui est beau, fort, habile, c’est qu’on y découvre les chemins pour se faire grandir, s’arracher au milieu des origines, aux contraintes, aux obligations et limites du monde que nos parents nous ont donné. Deux témoignages sur l’émancipation, des interrogations sur la culpabilité transmise presqu’inconsciemment, que l’on vienne d’une famille qui interdit et musèle ou d’une famille avec des parents en héros positifs.

On sort de ce fabuleux duo avec des images fortes et belles, quand Magali Pinglaut vient manger chez Valérie et ses parents, ou quand Valérie découvre à la mer du nord l’univers de non-privilégiés de sa « bonne ». Autour d’un brasier de bûches au centre du plateau, avec la grand-mère Madeleine qui conte aux enfants.

Emaillé de sensibilité et d’amitié, de clins d’œil au public, de drôlerie, de regards croisés, d’inversion des personnages, – Valérie joue Magali, Magali joue Valérie-, chaleureux et vif, le savoir-faire des deux comédiens et des deux metteur.e.s en scène joue un quatuor très impressionnant pour servir le théâtre. Et nous parler de nos vies, de nos familles. Au loin, pas loin du tout, le poids de l’histoire a modelé nos possibilités d’exister.

Françoise Nice

« Du côté de chez elles », texte collectif et mise ne scène d’Isabelle Pousseur, avec la collaboration de Jean-Baptiste Delcourt. A voir le 8 avril à Tournai, et du 21 au 30 avril à Namur. (Photos Margot Briand et Mathieu Delcourt)
Autre production du Théâtre Océan Nord, « Eloge de l’altérité », de et par Isabelle Pousseur, à retrouver au Théâtre océan Nord du 17 au 25 avril. L’occasion de marquer encore votre attachement et votre soutien au théâtre de la rue Vandeweyer à Schaerbeek.

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