MON JOURNAL DU LIBAN (IV) : ISRAËL ET L’HÉRITAGE COLONIAL par Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban (1). Il y a quelques jours, il a été réveillé par les bombardements israéliens. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde – que les lectrices et lecteurs de l’Asympto ont déjà pu apprécier en d’autres circonstances. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. J’en publie de larges extraits ci-dessous. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je le ferai jusqu’à la fin de la guerre (C.S.)

21 mars. Terrorisme : le miroir interdit

Il y a des mots dont le sens semble évident — jusqu’à ce qu’on observe attentivement la manière dont ils sont utilisés. « Terrorisme » est de ceux-là. Généralement associé à des acteurs non étatiques, il est rarement appliqué aux États, même lorsque leurs actions produisent des effets comparables, voire plus destructeurs.
Si l’on retient une définition simple — l’usage de la violence contre des populations civiles à des fins politiques — alors certaines pratiques étatiques méritent d’être interrogées. Lorsque des puissances militaires comme Israël ou les États-Unis mènent des bombardements qui détruisent des quartiers entiers, touchent des hôpitaux, des écoles, des camps de réfugiés, peut-on encore parler d’« opérations militaires » sans questionner leur nature ?
Quand des drones ciblent des journalistes, des secouristes ou des familles, c’est une manière d’imposer la domination par la peur, de faire comprendre à des populations entières qu’elles ne sont jamais en sécurité, nulle part.

Le langage joue ici un rôle décisif. Des termes comme « frappes ciblées », « dommages collatéraux » ou « légitime défense », utilisés par les auteurs de ces actes, visent à en atténuer la portée et à instaurer une distance entre les mots et les réalités humaines qu’ils recouvrent.
Dans le même temps, les acteurs qui résistent aux agressions coloniales sont fréquemment qualifiés de « terroristes », ce qui a pour effet de délégitimer et disqualifier leurs actions sans en interroger les causes profondes ou examiner les contextes dans lesquels elles émergent.
Il en résulte un renversement troublant : ce ne sont plus seulement les actes qui définissent le terrorisme, mais la position de celui qui les commet — et surtout de celui qui les nomme. Car au fond, la question dépasse le simple usage d’un mot. Elle engage la crédibilité même des principes que les États invoquent — droit international, droits humains, protection des civils. Peut-on s’en réclamer tout en tolérant que certaines violences échappent systématiquement à toute qualification critique ? Refuser de poser cette question, c’est accepter une hiérarchie implicite des vies et des souffrances. C’est admettre que la violence serait condamnable lorsqu’elle vient d’en bas, mais tolérable — voire légitime — lorsqu’elle vient d’en haut.

22 mars. Le ministre israélien de la Défense a ordonné la destruction de tous les ponts au-dessus du fleuve Litani, au sud du Liban.
Détruire des ponts, ce n’est pas seulement entraver des déplacements : c’est couper des villages, empêcher les secours d’atteindre les blessés, bloquer l’acheminement de nourriture, isoler des familles entières. C’est transformer la géographie en arme et la vie civile en champ de bataille.
Ces frappes s’inscrivent dans une doctrine connue : exercer une pression maximale sur l’environnement civil pour atteindre des objectifs militaires, au prix de populations entières prises en otage.
Détruire des infrastructures civiles est contraire au droit international. Mais alors, où sont les condamnations, les rappels au droit ?
Ailleurs, ce genre d’attaques serait immédiatement qualifié pour ce qu’il est : une violation du droit international humanitaire. Mais ici, l’agresseur étant Israël, les condamnations des chancelleries occidentales, donneuses de leçons, se font discrètes, voire inexistantes.

23 mars. Un secouriste, Hassan Sleiman, a été tué et quatre autres ont été blessés lorsqu’une frappe israélienne a ciblé leur ambulance dans le village d’Aïtit, au sud du Liban.

24 mars. Les Israéliens ciblent désormais quotidiennement les secouristes qui interviennent sur les sites bombardés au Sud Liban. Aujourd’hui, à Nabatieh, deux jeunes secouristes sont tombés alors qu’ils accomplissaient leur mission humanitaire : Ali Hassan Nizar Jaber et Joud Mohammad Sleiman

24 mars. Israël et l’héritage des empires coloniaux

Depuis sa création en 1948, Israël a été soutenu et protégé par les puissances occidentales, d’abord les anciennes puissances coloniales, puis les États-Unis, à travers un réseau d’alliances politiques, militaires et idéologiques. Ce soutien inconditionnel relève de calculs stratégiques profondément enracinés dans l’histoire coloniale et dans les logiques de domination globale. Les empires déchus, Royaume-Uni et France en tête, ont vu dans Israël la dernière incarnation de leur influence au Proche-Orient, un territoire où leurs intérêts économiques et géopolitiques pouvaient se maintenir malgré la décolonisation.
Cette complicité s’est illustrée très tôt, notamment lors de la guerre de Suez en 1956, où Israël, la France et le Royaume-Uni ont mené une opération militaire conjointe contre l’Égypte de Nasser pour reprendre le contrôle du canal de Suez.
Israël jouait alors le rôle de bras armé des anciennes puissances coloniales, tandis que Londres et Paris défendaient leurs intérêts impériaux, au mépris du droit international et de la souveraineté égyptienne.
La France a poursuivi son soutien stratégique en fournissant à Israël le savoir-faire nucléaire nécessaire au développement de son arsenal atomique, dans les années 1950 et 1960. Cette collaboration discrète mais déterminante a permis à Israël de devenir la seule puissance nucléaire du Moyen-Orient, consolidant sa position militaire tout en maintenant la région sous une menace permanente.

En 1967, lors de la guerre des Six Jours, Israël a lancé une offensive contre l’Égypte, la Jordanie et la Syrie, occupant la Cisjordanie, Gaza, le Sinaï et le plateau du Golan. Malgré l’ampleur de cette agression, les puissances occidentales ont couvert Israël sur le plan diplomatique et ont continué de lui fournir des armes et du matériel militaire, tout en bloquant ou atténuant les résolutions critiques au sein des instances internationales. Les États-Unis, qui allaient devenir le principal garant d’Israël, ont renforcé l’aide militaire et politique, inscrivant cette alliance dans une logique de puissance globale.
Avec l’avènement de la Guerre froide, Israël est devenu un pivot stratégique pour l’Occident, une base avancée au cœur d’une région riche en ressources et instable politiquement. Chaque guerre, chaque expropriation, chaque destruction de villages ou bombardement sur Gaza et la Cisjordanie a été toléré, sinon couvert, par un silence complice. Ce calcul pragmatique — « la stabilité géopolitique d’abord, la morale ensuite » — a généré une culture de l’impunité qui perdure aujourd’hui.

Au-delà du pragmatisme, cette complicité s’alimente d’une instrumentalisation idéologique : Israël est présenté comme un « îlot de démocratie » et un rempart contre le terrorisme, une narration qui simplifie et falsifie la réalité. Toute critique devient suspecte, accusée d’antisémitisme ou de légitimer le terrorisme, enfermant la conscience critique dans un piège moral. Cette construction idéologique se traduit dans les faits par un soutien inconditionnel aux gouvernements israéliens successifs, y compris ceux qui pratiquent l’expansion territoriale, la ségrégation et le génocide.
En plus des gouvernements occidentaux, Israël peut désormais se prévaloir du soutien des mouvements d’extrême droite européens et américains, qui trouvent dans ses pratiques un modèle et une justification.
Des partis et organisations ultranationalistes, prônant la xénophobie et la fermeture des frontières, s’inspirent de la rhétorique sécuritaire israélienne et de sa gestion ségrégationniste vis-à-vis des Palestiniens pour légitimer le racisme de leurs propres programmes politiques. Ces alliances idéologiques révèlent que le projet sioniste, loin d’être isolé, s’inscrit dans un réseau transnational de normalisation de l’oppression, où la violence et la discrimination deviennent des outils acceptables lorsqu’ils servent un intérêt stratégique ou identitaire.

25 mars. Il y a des discours qui révèlent moins une vision du monde qu’un aveu.
Celui de Benjamin Netanyahu appartient à cette catégorie : une parole saturée de peur, d’arrogance et de violence, qui tente de masquer sous le vernis de la “civilisation” une réalité autrement plus brutale.
Car qui parle ici de “barbares” ? Un dirigeant visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, accusé de crimes de guerre et de génocide. Un chef de gouvernement qui dirige un État né, il y a à peine 77 ans, dans la violence coloniale, les expulsions massives et la dépossession d’un peuple. Et c’est cet homme-là qui ose qualifier de « barbare » une civilisation millénaire comme celle de l’Iran. L’inversion est totale. Elle est même obscène.

Quand Benjamin Netanyahu invoque Genghis Khan face à Jésus Christ pour justifier la loi du plus fort, il ne fait pas œuvre d’analyse historique : il proclame une doctrine.
Celle selon laquelle la force prime le droit, la violence prime la justice, et l’écrasement des peuples devient une nécessité morale. C’est une confession politique : il ne croit pas à la justice, il croit à la domination.
Mais de quelle barbarie parle-t-il, au juste ?
Est-ce la barbarie de ceux qui vivent sur une terre depuis des millénaires, héritiers d’empires, de cultures, de savoirs ? Ou celle d’un pouvoir qui bombarde, assiège, affame, détruit des infrastructures civiles, et revendique en même temps une supériorité morale ?

Le mot “barbare”, dans sa bouche, n’est pas une description. C’est une arme. Une vieille arme coloniale. Celle qui permet de déshumaniser l’autre pour mieux justifier sa destruction.
Ce langage n’est pas nouveau. Il rappelle les rhétoriques impériales du XIXe siècle, quand l’Europe justifiait ses conquêtes au nom de la “civilisation”. Il rappelle aussi les heures les plus sombres du XXe siècle, quand certains peuples étaient désignés comme des sauvages à éliminer. À chaque fois, le même mécanisme : transformer l’adversaire en “barbare” pour rendre acceptable l’inacceptable.

Mais il y a une ironie tragique dans ce discours. Car en prétendant défendre la “civilisation”, Benjamin Netanyahu en adopte précisément les négations : la glorification de la force brute, le mépris du droit international, la banalisation de la violence extrême.
Et que dire de cette alliance qu’il revendique avec Donald Trump, présentée comme un rempart du monde libre ? Elle apparaît ici non pas comme une défense de la paix, mais comme une coalition de puissance, persuadée que la loi internationale est un obstacle et non un cadre.
Ce discours n’est pas seulement dangereux pour le Moyen-Orient. Il l’est pour le monde entier. Car il réhabilite une idée que l’histoire avait pourtant condamnée : celle selon laquelle la sécurité se construit par la destruction de l’autre.
Or l’histoire montre exactement l’inverse. Chaque fois que des dirigeants ont prétendu incarner la “civilisation” contre des “barbares”, ils ont ouvert la voie à des catastrophes humaines majeures.
La vérité est plus simple, et plus dérangeante : la barbarie n’est pas une identité. C’est un acte. Et elle commence toujours quand un pouvoir se croit autorisé à écraser des peuples tout en se proclamant vertueux.
En traitant les autres de barbares, Benjamin Netanyahu ne décrit pas le monde. Il révèle le sien.

26 mars. La voix d’Ahmad Kaabour s’est tue, ce 26 mars 2026, mais elle laisse derrière elle une trajectoire inscrite dans l’histoire tourmentée du Liban. Né le 9 juillet 1955 à Beyrouth, dans une famille où la musique n’était pas un luxe mais une respiration — son père, Mahmoud Kaabour, était violoniste — il grandit dans les quartiers populaires de la capitale, là où l’art n’est jamais séparé de la vie.
Très tôt, il comprend que chanter ne sera pas un choix esthétique, mais une nécessité. En 1975, à vingt ans à peine, alors que la guerre civile éclate, il compose Ounadikom. Ce n’est pas une œuvre mûrie dans le confort d’un studio, mais un cri né dans l’urgence — un texte du poète palestinien Tawfiq Ziad mis en musique dans un pays qui bascule. La chanson paraît en 1976 et devient immédiatement un repère, un hymne à la résistance, un serment collectif, repris jusqu’à aujourd’hui, bien au-delà du Liban.
Ce geste initial ne sera jamais renié. Toute son œuvre en découle. Des albums comme Ounadikom (1976), Hob (1982), Nehna el-Nas, Sawtoun A’ali (2002) ou encore Baddi Ghanni Lannas (2010) dessinent une continuité rare : celle d’un artiste qui refuse de séparer la chanson de la condition humaine. Ses textes parlent de la Palestine, du Liban, des anonymes, des mères, des absents — jamais comme des symboles abstraits, mais comme des présences concrètes, presque familières.
Parallèlement, il se forme au théâtre à l’Université libanaise à la fin des années 1970, puis multiplie les expériences scéniques. Il joue notamment aux côtés de Ziad Rahbani dans les années 1980, participe à des pièces, à des œuvres pour enfants, à des productions éducatives — refusant de réserver l’art à une élite. Même au cinéma, lorsqu’il incarne le militant palestinien Wadie Haddad dans le film Carlos d’Olivier Assayas, il reste fidèle à cette ligne : donner un visage aux figures de lutte, les arracher au silence des archives.
Mais ce qui frappe chez lui, au-delà des dates et des œuvres, c’est la constance. Depuis 1975, il n’a jamais cessé de chanter dans des festivals, des écoles, sur des scènes modestes ou internationales, sans jamais se détacher de son point d’origine : Beyrouth, ses fractures, ses fidélités. Même tardivement, il continuait à écrire, comme si la parole ne pouvait jamais être achevée.
Et peut-être est-ce cela, au fond, qui définit le mieux Ahmad Kaabour : un artiste qui n’a jamais considéré son œuvre comme terminée. Il disait que la chanson la plus proche de son cœur était celle qu’il n’avait pas encore composée. Cette phrase, presque simple, éclaire tout : chez lui, l’art n’était pas un monument, mais un mouvement.
Aujourd’hui, sa disparition ne ferme rien. Elle prolonge. Car certaines voix, lorsqu’elles naissent dans la nécessité historique, ne dépendent plus d’un corps pour continuer. Elles circulent, se transmettent, se déposent dans d’autres gorges, d’autres silences, d’autres combats.
Et pourtant, au-delà de l’histoire, il reste aussi ces gestes simples, presque invisibles, qui disent tout d’un homme. En 2022, je l’avais contacté pour lui demander la permission d’utiliser sa chanson Beyrouth dans le générique final de Tales of the Purple House. Il me l’avait offerte, généreusement, sans détour — comme une évidence.
C’est peut-être là, finalement, que réside le plus juste héritage d’Ahmad Kaabour : dans cette fidélité à donner, à transmettre, à faire circuler la voix — jusqu’à ce qu’elle ne lui appartienne plus, et qu’elle devienne, définitivement, celle des autres.

Attaque israélienne contre un pont essentiel au Sud Liban

27 mars. Iran : la guerre ingagnable de Washington et Tel-Aviv.
Trump et Netanyahou ont tenté de vendre l’idée d’une victoire rapide contre l’Iran, victoire qui serait couronnée par le renversement du régime. Or, il apparaît que cette idée repose davantage sur une illusion de puissance que sur une analyse stratégique rigoureuse. Certes, Washington et Tel-Aviv disposent d’une supériorité militaire et technologique indéniable, mais l’histoire contemporaine a largement démontré qu’une telle supériorité ne garantit en rien l’issue d’un conflit, surtout lorsqu’il s’agit d’affronter un État vaste, structuré et préparé à une guerre longue. Face à eux, l’Iran ne cherche pas à remporter une victoire militaire classique ; sa stratégie consiste plutôt à rendre la guerre ingagnable pour ses adversaires. C’est le principe même de la guerre asymétrique : épuiser l’ennemi sur les plans militaire, économique, logistique et psychologique.
Dans cette logique, chaque jour de guerre tend à coûter bien plus cher aux États-Unis et à Israel qu’à l’Iran lui-même. Là où les Américains et les Israéliens mobilisent des systèmes d’armes extrêmement coûteux, l’Iran privilégie des moyens plus simples, plus flexibles et suffisants pour maintenir une pression constante. Cette dissymétrie transforme la puissance américano-israélienne en vulnérabilité, car elle rend le conflit structurellement déséquilibré sur le long terme. À cela s’ajoute un facteur géographique déterminant : l’Iran n’est ni un territoire exigu ni facilement pénétrable. Sa profondeur stratégique, son relief montagneux et l’étendue de son territoire compliquent toute tentative d’invasion ou même de neutralisation complète par des frappes aériennes. Les précédents irakien et afghan ont déjà montré qu’il est possible de détruire rapidement un appareil militaire sans pour autant parvenir à contrôler durablement un pays.

Par ailleurs, l’Iran a construit sa doctrine de défense autour de la résilience. Ses infrastructures sensibles sont en grande partie enterrées ou dispersées, ses chaînes de commandement sont conçues pour fonctionner même en cas de frappes massives, et ses capacités de riposte ne disparaissent pas après les premiers bombardements. Autrement dit, même affaibli, le pays conserve la possibilité de frapper, empêchant ainsi toute victoire nette et rapide de ses adversaires. À cette réalité militaire s’ajoute une contrainte politique majeure pour les États-Unis : leur difficulté à soutenir une guerre longue. L’opinion publique américaine, marquée par les expériences du Vietnam, de l’Irak et de l’Afghanistan, tolère de moins en moins les conflits prolongés, coûteux et incertains. Or, une guerre contre l’Iran ne pourrait être que longue, ce qui la rendrait progressivement intenable sur le plan intérieur.

Le facteur économique renforce encore cette impasse. L’Iran se trouve au cœur d’une région stratégique pour l’approvisionnement énergétique mondial, et il dispose de moyens de perturber gravement les flux pétroliers, notamment dans le détroit d’Ormuz. Même un blocage partiel suffit à faire grimper les prix de l’énergie et à déstabiliser les marchés mondiaux. Ainsi, le conflit dépasse rapidement le cadre militaire pour devenir une crise économique globale, dont les effets touchent directement les sociétés occidentales. En parallèle, la guerre n’est pas restée limitée à un face-à-face direct. L’Iran s’appuie sur des réseaux et des alliances régionales qui lui permettent d’étendre le conflit, en multipliant les fronts et en exposant les intérêts américains et israéliens dans toute la région. Cette extension rend toute maîtrise du conflit extrêmement difficile et augmente le risque d’enlisement.
Dans ce contexte, Israël lui-même se trouve exposé à une dynamique de pertes profondes. Il perd d’abord une part essentielle de son sentiment de sécurité intérieure : un conflit prolongé expose durablement son territoire à des frappes répétées, installant une insécurité chronique au cœur de sa société. Il voit également s’éroder sa supériorité stratégique régionale, car l’incapacité à neutraliser durablement l’Iran ou ses relais affaiblit son image de puissance dominante. À cela s’ajoute un coût économique lourd, lié à la mobilisation permanente, à la perturbation des activités et à la pression sur ses infrastructures. Sur le plan diplomatique, une guerre longue et destructrice accentue les critiques internationales et réduit ses marges de manœuvre.

Enfin, c’est sa capacité de dissuasion elle-même qui se trouve atteinte : si la guerre s’installe sans issue claire, l’image d’une puissance capable d’imposer rapidement sa volonté s’effrite, ouvrant la voie à de nouvelles contestations. Au final, le piège stratégique est clair : Israël et les États-Unis peuvent infliger des destructions considérables, mais sans parvenir à briser durablement la capacité de résistance iranienne ni à imposer un ordre politique stable. La guerre se transforme alors en épreuve d’endurance, où la question centrale n’est plus la supériorité militaire, mais la capacité à supporter les coûts humains, économiques et politiques dans la durée. Dans ce type de conflit, il ne suffit pas de gagner des batailles pour l’emporter. Si l’objectif est de contraindre durablement l’adversaire, de remodeler son comportement ou de transformer son système, alors la victoire devient hors d’atteinte. Dès lors, la dynamique s’inverse : plus la guerre dure, plus elle érode la position de ceux qui pensaient la dominer. La véritable limite n’est pas militaire, mais structurelle. Et c’est précisément cette limite qui rend une victoire iranienne plus probable.

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Abbas_Fahdel

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