10 avril 2026
TOC, TOC, TOC ? OUVREZ, POLICE ! par Claude Semal
Vous connaissez tous le célèbre poème du pasteur Martin Niemöller, qui se termine par ces mots : « … Et quand ils sont venus frapper à ma porte, il n’y avait plus personne pour protester ». Il y évoque les arrestations successives des communistes, des syndicalistes et des juifs dans l’Allemagne nazie… parallèlement à l’égoïste passivité du narrateur – qui finit pourtant par connaître le même sort que ces prédécesseurs… quand plus personne n’est là pour pouvoir le défendre.
Comme les « Trois Petits Cochons » de Walt Disney, chacun connait l’importance de vivre « chez soi » en paix et en sécurité, dans un monde où errent encore quelques graveleux « méchants loups ». Et cela, même si, derrière les murs opaques du supposé cocon familial, couvent parfois d’autres formes plus sournoises de violences.
L’inviolabilité du domicile, ce « sanctuaire de la vie privée », est donc l’une de nos plus anciennes libertés publiques. Déjà inscrite dans le droit romain, et reconduite depuis dans toutes les chartes et constitutions des pays libres.
Mais il y a évidemment toujours eu quelques exceptions à cette règle commune.
Si ta maison brûle, les pompiers ont bien sûr « le droit » d’y pénétrer.
Si un crime s’y commet en flagrant délit, les autorités ont évidemment « le droit » de forcer ta porte.
Tous les amateurs de polars connaissent par ailleurs le fameux « … Police, ouvrez ! » pour arrêter un gangster au petit matin (car la nuit, bizarrement, la « loi » commune considère que même les criminels ont « le droit » de roupiller !).
Et tous les fondus de Michael Connelly, d’Henning Mankell et d’Arnoldur Indriðason (j’en suis !), savent aussi qu’avant cela, un juge ou un tribunal ont dû préalablement signer une autorisation de perquisition ou d’arrestation.
Dans de nombreux « romans policiers », c’est même devenu un argument narratif récurrent : « l’inspecteur » opiniâtre en lutte contre les « forces du mal » doit convaincre « le procureur », incarnation du « droit formel » et/ou du « pouvoir politique lâche et corrompu », de lui accorder le fameux « sésame » pour pouvoir forcer la porte d’un supposé criminel.
Quand nous dormons douillettement dans notre lit, nous ne sommes toutefois pas tous et toutes protégé·es de la même manière par les antiques anges gardiens du foyer. Lorsque nos libertés fondamentales sont menacées, elles le sont en effet d’abord pour les plus vulnérables d’entre nous – en particulier, pour les plus pauvres et les plus « étrangers ».
Les lecteurices de la rubrique de Bernadette Schaeck, « Vis ma vie de CPAS », ont par exemple déjà pu prendre connaissance de dizaines d’abus et de violations de la vie privée que permettent aujourd’hui les « visites domiciliaires », dans le cadre des enquêtes préliminaires à l’octroi d’un éventuel « revenu d’insertion » (RI) ou d’une « aide sociale équivalente » (ASE) par un CPAS.
Un assistant social peut par exemple débarquer chez vous à l’improviste, ouvrir votre frigo, renifler vos petites culottes, compter vos brosses à dent, et en tirer les conclusions les plus extravagantes. Un exemple encore cette semaine : vous déménagez dans une autre commune, dans le plus extrême dénuement, suite à une absence totale de revenus… et l’assistant social, observant vos murs nus et l’ameublement minimaliste, ou l’absence de papier dans les WC, va conclure sommairement que « vous n’habitez pas vraiment là » ! Alors qu’il devrait vous aider, et analyser précisément les causes de votre dénuement, il vous pousse au contraire la tête sous l’eau (1).
Ou bien, vous êtes une mère célibataire isolée, et l’assistante sociale « découvre » un slip d’homme dans un tiroir, et en conclut que vous ne vivez pas « vraiment » seule – comme si une demande d’allocation sociale vous interdisait parallèlement d’avoir un copain ou une vie amoureuse ! Outre ces violations blessantes et intrusives de votre intimité, la violence sociale de ces visites domiciliaires réside donc surtout dans l’arbitraire de ses conclusions – puisqu’elle peut déboucher sur une perte totale de vos revenus.
Le second groupe social dont je voudrais vous parler aujourd’hui, ce sont le
s immigrés.
Aux USA, les brutales campagnes de l’agence fédérale ICE (Immigration et Contrôle des Frontières), où des bandes d’hommes masqués et armés ont fait irruption par centaines dans toutes les villes du pays pour traquer « les étrangers », ont remis à la « une » la question de l’immigration « illégale ».
Et les pratiques policières de l’ICE font désormais rêver toute l’extrême-droite européenne.
Cette chasse « aux étrangers » est pour le moins étrange dans une nation qui s’est toute entière construite sur ses vagues successives d’immigrations – et qui s’est bâtie sur le génocide des amérindiens, l’importation de millions d’esclaves africains et l’annexion partielle du Mexique voisin. Cela n’a toutefois pas empêché Trump de faire de la lutte contre « l’immigration clandestine » un de ses principaux chevaux de bataille électoraux.
Selon le Washington Post, 400.000 « clandestins » auraient ainsi été arrêtés depuis son second mandat (trois fois plus que sous Biden), dont 36.000 pour le seul mois de janvier 2026. Mais pour un « clandestin » arrêté, combien aussi de citoyens américains contrôlés dix fois par jour ? Ce qui, en généralisant le délit de « sale gueule », fait régner dans tout le pays un insupportable climat délétère pour les libertés civiques.
Au-delà de la mort tragique par balle de l’infirmier Alex Pretti et de la poétesse Renée Good à Minneapolis, qui protestaient pacifiquement contre ces exactions, c’est toute la population nord-américaine qui subit ainsi au quotidien la violence de ces inquisitions policières.
Et quand une petite fille est arrêtée dans une école primaire pour être mise en prison, c’est toute sa classe qui vit en direct le traumatisme de cette arrestation.
Aussi absurdes et cruelles soient-elles, ces pratiques liberticides sont pourtant aujourd’hui présentées comme des « modèles » par certains gouvernements européens – dont le gouvernement belge.
Le gouvernement Arizona vient en effet de faire approuver en première lecture son projet de loi sur les « visites domiciliaires » pour traquer chez eux les « sans-papiers » et les expédier dans des « Centres de détention pour migrants » (qui, comme c’est déjà le cas en Italie, pourraient être en outre « externalisés » dans d’autres pays).
Cette mesure vise tous les lieux où ils pourraient être hébergés, même provisoirement – ce qui concerne donc aussi par ricochet les domiciles des centaines de Belges qui, par solidarité, logent régulièrement chez eux des « réfugiés » à Bruxelles et en Wallonie.
Les lecteurices de l’Asympto ont pu lire pendant plus d’un an, sous la forme d’une chronique hebdomadaire, le journal de bord de l’une d’entre elles : « Vis ma vie d’hébergeuse » (2).
Ce projet de loi liberticide est porté en Belgique par Anneleen Van Bossuyt, la ministre (N-VA) de « l’Asile et de la Migration », et cosigné par Annelies Verlinden, la ministre (CD&V) de la Justice. Pour rappel, au niveau européen, la N-Va est notamment associée aux « Fratelli d’Italia » de Méloni en Italie et au parti d’extrême-droite « Vox » en Espagne.
Il est soutenu plein pot par les « libéraux », dont le respect des libertés individuelles était pourtant autrefois un des aspects de la doctrine.
Comme le rappelle la pétition du CIRE (3), ce texte est une menace grave sur l’inviolabilité du domicile et le droit au respect de la vie privée. Il est une menace directe contre la solidarité citoyenne, et fait peser sur les citoyen·nes solidaires le danger d’une irruption policière dans leur intimité. Il évoque des critères extrêmement vagues, comme sur la notion de personnes “susceptibles de compromettre l’ordre public”, et aucun recours n’est prévu pour contester la légalité d’une arrestation.
Cette loi est d’autant plus inhumaine et scandaleuse qu’elle est votée au moment où les zones de guerre se multiplient au Moyen-Orient, dans l’arc méditerranéen et en Europe de l’Est, provoquant ainsi des déplacements massifs de population (comme c’est actuellement le cas au Liban) – en augmentant donc mécaniquement le nombre de familles déracinées qui pourraient prétendre chez nous au statut de « réfugiés ».
Rien de mieux à faire, vraiment, que de pouchasser un peu plus ceux qui fuient des pluies de bombes dans des pays dévastés – au lieu de prendre en charge notre part de la « misère du monde » ? Qui peut croire une seule seconde qu’en insécurisant un peu plus celles et ceux qui sont déjà privés de tout, la vie des autres va s’en trouver un tant soit peu améliorée ?
Claude Semal, le 9 avril 2026
Nota Bene. J’avais évoqué la semaine passée la garde à vue de la franco-palestinienne Rima Hassan, députée européenne LFI, en parlant de « barbouzerie ». Je ne croyais pas si bien dire. 1. Tout ce qui évoquait « de la drogue » (et BFM-TV a fait 12 bandeaux en un jour sur ce thème) s’est révélé être 100% une « fake news » et 2. Selon les informations du « Canard Enchaîné », il apparait que les fuites en temps réel vers la presse, au mépris total du secret de l’instruction et de la présomption d’innocence … étaient en fait directement pilotées par un des porte-parole du Ministère de la Justice de Darmanin ! C’est ce qu’on appelle un scandale d’état. Et cela donne une petite idée du torrent de boue et de « fake news » qui accompagnera la prochaine campagne présidentielle de 2027.
(1) STOP AUX FAUSSES INFORMATIONS ! par Bernadette Schaeck
(2) DUBLIN OR NOT DUBLIN par Marie Wiener
(3) https://www.cire.be/ceci-nest-pas-une-fiction/
Lire aussi :
https://www.adasasbl.be/2019/05/09/analyse-des-politiques-sociales-et-migratoires/


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