15 avril 2026
LE PATRONAT FRANÇAIS SE PAYE L’EXTRÊME DROITE (ET VICE VERSA)
« Les mouches changent d’âne », dit le dicton populaire – pour exprimer l’opportunisme et la versatilité de celleux qui, en toutes occasions, suivent d’abord l’inclinaison naturelle de leurs intérêts. On assiste ainsi aujourd’hui, en France, en direct et en technicolor, au ralliement du CAC 40 au Rassemblement National.
À l’invitation de Bernard Arnault (PDG de LGMH, première fortune de France), Marine Le Pen vient en effet de rencontrer au restaurant Drouant, le 6 avril 2026, les patrons de TotalEnergies, Accor, Capgemini, Engie, Renault, en plus de Cyrille Bolloré (le fils de) et de l’ex-patron d’Axa Henri de Castries (1).
Avec un menu d’affaires à 48 euros, ce n’est évidemment pas cela qui va les ruiner.
Mais c’est plus cher à la carte. Par exemple, le tourteau servi en entrée avec une fine tartelette et une gelée granny-smith céleri (28 euros) ou le bar vapeur servi en plat avec une poêlée de cèpes (52 euros). Dans ce cas, comptez plutôt une centaine d’euros par convive – y compris une trentaine de Côte du Rhône servis au verre. Ne jamais oublier de défendre la filière vinicole française – comme à la buvette (gratuite) de l’Assemblée Nationale.
Symboliquement, ce repas est néanmoins un tournant politique majeur.
Bardella et Le Pen doivent d’ailleurs aussi rencontrer le bureau exécutif du Médef le 20 avril prochain. On ne sait pas encore dans quelle cantine, mais il y a peu de chance que ce soit le « self-service » de l’IKEA de Villiers-sur-Marne ou de Franconville (sic).
En France, les affaires se règlent toujours au restaurant (sauf pour Gérard Larcher, le Président du Sénat, qui a préféré amener son propre resto au boulot) (2).
Si l’on considère le grand patronat en tant que classe sociale, l’extrême droite n’est pourtant pas nécessairement son premier choix politique.
En France, son « candidat » naturel a d’abord été Emmanuel Macron – un banquier d’affaire(s) qui venait du sérail Rothschild, et qui avait explicitement fait appel grand patronat international pour financer sa campagne électorale.
Macron, poussé au pouvoir par absolument tous les médias bourgeois, les en a particulièrement bien remerciés, puisque le patrimoine des 500 plus grandes fortunes françaises a plus que doublé en neuf ans de Macronisme, passant tranquillement de 571 milliards d’euros en 2017 à 1128 milliards d’euros en 2025 (et de 25 % du PIB à 42). Merci qui ?
Ce soutien sans faille aux très, très riches est d’ailleurs la seule « cohérence » interne d’un double quinquennat par ailleurs très antipopulaire et très chaotique. Macron et sa famille politique ressortent ainsi complètement essorés et cramés de cette séquence politique. Et pour cause.
Élus en mode « ni… ni… » en 2017, avec des cadres venant du centrisme, des libéraux et de la droite du PS, Macron a, dans les faits, toujours conduit une politique résolument de droite. Plébiscité pour « faire barrage » au Rassemblement National, grâce à la grande famille électorale des castors, il lui a plutôt servi de marchepied – jusqu’à provoquer une dissolution qui aurait directement pu conduire Le Pen et Bardella au gouvernement – c’est ce qu’avait d’ailleurs annoncé 27 « sondages » sur 27. Encore raté, caramba !
Mais si le patronat français, en tant que classe sociale, préfère généralement les libéraux aux fachos, l’extrême-droite a toujours bénéficié en son sein de quelques très solides soutiens de la part d’hommes profondément réactionnaires.
Je pense par exemple au milliardaire Pierre-Édouard Stérin (j’adore les prénoms composés, un marqueur très sûr de bourgeoisie « à la française »), qui a financé pour 150 millions un programme « Périclès » destiné à permettre l’accession de l’extrême-droite au pouvoir.
Ou encore à l’ancien PDG d’EDF, Henri Proglio, le premier à avoir publiquement « normalisé » ses relations avec l’extrême-droite.
Et je pense évidemment aussi à Vincent Bolloré (et fils), qui ont transformé H24 CNews en véritable machine de propagande réactionnaire et raciste … en contaminant au passage l’ensemble du champ médiatique. Avec quelques transferts réguliers de son personnel « journalistique » vers le service public.
Bel exemple de cette contamination, le « lapsus » révélateur de la journaliste Claire-Élisabeth Beaufort (… encore un prénom composé 😉 ), qui, ce 12 avril 2026, à la fin de l’émission qu’elle coanimait sur France Info avec deux autres « anciens » de la chaîne bolloréenne, a lâché : « Vous restez sur CNews, merci Paul, merci Nathan… ». Qu’ajouter de plus à cet aveu spontané ?
Si on change toutefois à présent de registre et d’échelle, c’est qu’après la séquence de ces élections municipales, toute la classe médiatico-politique est déjà le nez dans le guidon pour préparer l’élection présidentielle d’avril 2027 en France – qui a toujours été une structuration majeure de la vie politique dans l’hexagone. Et selon tous les sondages, l’extrême-droite sera encore bien présente au second tour.
Mais surtout, après les 22% de Mélenchon en 2022, « l’autre » candidat à franchir ce seuil pourrait bien être cette fois celui de la France Insoumise.
Or si, sur le papier, le programme de LFI parait comme moins « révolutionnaire » que celui du « programme commun » de la gauche en 1981, il est par contre acquis qu’il sera entièrement financé par le capital et les grosses fortunes françaises – qui disposent aujourd’hui d’un statut fiscal aussi extravagant qu’injuste. La Commission parlementaire conduite par le sénateur communiste Fabien Gay a par exemple révélé que plus de 13.000 millionnaires français ne payent actuellement aucun impôt sur le revenu !
Schnoll, nib, que dalle.
Nous venons ainsi d’assister à l’ahurissant « forcing » parlementaire de la droite et de l’extrême-droite pour refuser la pourtant très homéopathique « taxe Zucman » (une piqure de moustique de 2% sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, ce qui concernerait 0,01 % des contribuables).
On peut imaginer la réaction apocalyptique des plus fortunés s’ils devaient réellement « mettre la main à la poche » pour financer les services publics et la transition écologique !
Comme à d’autres périodes clés de l’histoire (Italie, 1922 ; Allemagne, 1933 ; Espagne, 1936 ; Chili, 1973) l’alliance entre le grand patronat et les partis fascistes est donc d’abord scellée pour combattre « les collectivistes » et mettre au pas les syndicats – avant de devenir un partenaire à part entière de leur exercice dictatorial du pouvoir. Dans la famille « patronat », on laisse toujours son cœur, ses idées et sa morale à l’entrée de son portefeuille. Plutôt Hitler que Blum, as usual.
Confortés par les résultats électoraux de Meloni en Italie ou de Trump aux USA, ces grands patrons rêvent donc aujourd’hui d’une victoire électorale de la droite extrême qui ne toucherait ni à leur fortune ni à leurs taux de profit.
Ce qui ferait au passage définitivement s’évaporer le vernis soi-disant « social » du Rassemblement National – qui a toujours été une imposture, mais qui a favorisé son influence raciste dans les classes populaires.
Le symbole iconographique de cette nouvelle alliance MEDEFO-lepéniste pourrait être la récente couverture de « Paris-Match » (… une autre prise de guerre médiatique de Bolloré !) qui a imaginé une fausse « paparazzade » romantique en Corse entre Jordan Bardella et Maria-Carolina (haha) de Bourbon des Deux-Siciles, héritière aristo et friquée du petit-fils de Louis XIV et « influenceuse » sac-à-main de la jet-set internationale.
En ces temps de grande confusion idéologique, une chose au moins est sûre : celle-là ne sera jamais ni ouvrière d’usine, ni poissonnière au marché de Dieppe.
On connaissait déjà le tropisme bourgeois de la chatelaine de Montretout, qui s’étale toujours dans les tabloïds complices en prenant des pauses souriantes de « mèmère à chats ». Est-ce le nouvel ectoplasme que le patronat et les fachos espèrent nous vendre aujourd’hui : Ken et Barbie à la mode Bolloré – l’alliance du vide le plus absolu, du racisme le plus éhonté et du bling-bling le plus ostentatoire ?
Pas sûr que cet amer philtre d’amour ne fasse oublier aux Français le prix de l’addition et les faux-semblant du scénario.
Claude Semal, le 15 avril 2026.
NOTA BENE : L’extrême-droitisation de la vie politique peut soit passer par le renforcement des partis d’extrême droite (comme c’est le cas pour le RN et Reconquête en France, ou la N-Va et le Vlaams Belang en Flandre), soit par une refonte réactionnaire des anciens partis libéraux (comme c’est le cas pour « Les Républicains » de Bruno Re-Taïaut-Taïaut en France, ou le MR de Georges-Louis Bouchez en Belgique francophone). Les deux pouvant évidemment, hélas, souvent aller de pair.
(1) https://www.humanite.fr/politique/bernard-arnault/marine-le-pen-a-dine-avec-bernard-arnault-et-la-fine-fleur-du-capitalisme-francais-un-tournant-politique
(2) Il a une dizaine de cuisiniers H24 à son service, dont quatre chefs « meilleurs ouvriers de France », et une cave millésimée. Le prototype de la France du ventre et du portefeuille.


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