MON JOURNAL DU LIBAN (VIII) : UN ASSASSINAT CIBLÉ par le cinéaste Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban.
C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les publie ici chaque semaine dans l’Asympto
(C.S.).

17 avril
. Mehdi Abou Zeid fait partie des secouristes et ambulanciers tués lors d’une frappe israélienne sur Nabatieh, au Sud-Liban. Son épouse vient de publier ceci :
« Que puis-je dire, que puis-je exprimer ?
Ce n’était pas ce que nous avions prévu… Nous devions rentrer et recommencer à zéro, et tu devais rester mon soutien toute ma vie, mon amour.
N’est-ce pas toi qui m’avais dit que nous ne nous séparerions jamais ? Alors pourquoi m’as-tu laissée ?
Reviens-moi… prends toute ma vie, mais reviens-moi.
Je t’aime jusqu’à la mort et jusqu’à la fin du monde…
Toi qui es mon père, mon frère, mon bien-aimé et mon compagnon…
L’amour de mon âme, martyr. »

17 avril. Liban. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu il y a à peine 24 heures, l’armée israélienne a commis une série de violations. Plus de 20 obus d’artillerie ont été tirés en direction de villages libanais.
Une équipe de la Défense civile a été ciblée dans la localité de Kounine, blessant trois secouristes. Une voiture et une moto ont également été visées sur la route Kounine – Beit Yahoun, causant la mort d’une personne et faisant un blessé.
Parallèlement, des opérations de dynamitage ont été menées dans plusieurs villages frontaliers, tandis que les drones israéliens ont poursuivi leur survol intensif de l’espace aérien du sud du Liban.

18 avril. Zahraa Qassem Abboud a été tuée à la suite de la frappe israélienne qui a visé un immeuble à Aïn el-Mreissé, à Beyrouth.
Pendant des jours interminables, sa famille et ses proches ont fouillé parmi les ruines, appelant son nom, s’accrochant à un mince espoir de la retrouver vivante. Ils ont attendu, ils ont souffert, jusqu’à ce que ses restes soient retrouvés.
Et tant d’autres familles attendent encore de retrouver leurs proches disparus.

18 avril. Quarante-huit heures à peine après l’annonce du cessez-le-feu entre le Liban et Israël, les faits sur le terrain en révèlent déjà la fragilité.
Israël a violé la trêve à de nombreuses reprises, multipliant les actions hostiles : bombardements d’artillerie sur plusieurs localités du Sud, dynamitage systématique de villages frontaliers, frappes de drones visant aussi bien des secouristes que des civils, interdiction faite aux habitants d’une cinquantaine de villages de regagner leurs foyers… Ce qui devait être une accalmie s’apparente en réalité à une prolongation déguisée des hostilités. Le cessez-le-feu de dix jours, présenté comme une opportunité pour apaiser les tensions, apparaît déjà compromis. Non seulement sa prolongation semble incertaine, mais il pourrait ne même pas survivre jusqu’à son terme.
Israël avait déjà violé des milliers de fois le précédent cessez-le-feu annoncé en novembre 2024, ce qui nourrit aujourd’hui une profonde méfiance quant au respect de ce nouvel accord.

Dans ce contexte, si ce cessez-le-feu venait à échouer, la responsabilité en incomberait aux Israéliens, au vu des violations répétées dès les premières heures. Benjamin Netanyahu, en particulier, a peu d’intérêt à une désescalade durable, dans la mesure où la fin des hostilités pourrait raviver les procédures judiciaires en attente contre lui. Son acceptation du cessez-le-feu est en réalité davantage le résultat de pressions exercées par Donald Trump que d’une réelle volonté d’apaisement.
En attendant la suite des événements, dans le Sud-Liban, de nombreux habitants déplacés, qui avaient cru pouvoir rentrer chez eux après l’annonce du cessez-le-feu, se retrouvent une nouvelle fois confrontés à l’instabilité. À peine revenus, ils doivent déjà envisager de repartir. Les valises, à peine défaites, sont de nouveau prêtes, dans l’attente d’une reprise des bombardements qui, pour beaucoup, ne fait guère de doute.

19 avril. Comme lors du cessez-le-feu de novembre 2024, l’armée israélienne profite de la trêve pour raser les villages frontaliers libanais encore vidés de leurs habitants.
Rien qu’hier, au deuxième jour du cessez-le-feu, l’armée israélienne a poursuivi ses actions de destruction dans les localités suivantes (le nombre d’explosions dans chaque localité est indiqué entre guillemets) :

Explosions :
• Khiam (“الخيام”) (5)
• Markaba (“مركبا”) (2)
• Aïta al-Shaab (“عيتا الشعب”)
• Bint Jbeil (“بنت جبيل”)
• Deir Seryan (“ديرسريان”)
• Hanine (“حانين”)
• Chamaa (“شمع”)
• Bayada (“البياضة”) (2)
• Qantara (“القنطرة”)
• Rachaf (“رشاف”)
• Naqoura (“الناقورة”) (2)

19 avril. Malgré l’annonce du cessez-le-feu, l’armée israélienne poursuit son entreprise de destruction au Sud-Liban, rasant et nivelant une zone représentant près de 10 % du territoire libanais. Des villes et des villages entiers sont effacés, en application d’un modèle déjà expérimenté dans la bande de Gaza. Une politique de la terre brûlée, pensée pour rendre tout retour impossible, vider durablement le territoire de ses habitants et y imposer, par la force, une « zone de sécurité » sous contrôle israélien.
Maisons, écoles, infrastructures publiques — tout est systématiquement détruit. L’objectif est clair : empêcher définitivement les populations déplacées de regagner leurs terres, transformer des régions entières en no man’s land inhabitable et redessiner de facto la géographie du Liban.
Les déclarations officielles ne laissent d’ailleurs aucun doute. Le mois dernier, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, affirmait que « toutes les maisons des villages libanais proches de la frontière seront détruites, à l’image de Rafah et Beit Hanoun à Gaza ». Il a ajouté que l’armée israélienne « se déploiera dans une zone de sécurité à l’intérieur du Liban » et « maintiendra le contrôle sécuritaire sur toute la zone jusqu’au Litani », y compris après la fin des opérations militaires.

20 avril. Ni foi ni loi : la barbarie à visage découvert.
La scène est d’une grande violence symbolique. Un soldat israélien s’acharne à détruire une statue du Christ dans le village chrétien de Debel, au Sud-Liban. Pendant quelques heures, certains ont tenté de nier le crime, parlant d’une image truquée générée par intelligence artificielle — un réflexe de déni face à l’évidence. Mais cette fois, même l’armée israélienne a dû reconnaître l’authenticité de la photo.
Alors que reste-t-il ? Une vérité nue : celle d’un acte de profanation délibéré, commis au cœur d’un village chrétien, visant un symbole sacré pour ses habitants. Ce geste n’a rien d’un accident de guerre. Il porte en lui une charge de mépris et de violence culturelle qui dépasse de loin toute logique militaire.
Et ce n’est pas un cas isolé. À cette image s’ajoute une réalité plus large : celle d’un Sud-Liban ravagé, où les églises sont endommagées, les villages détruits et les figures religieuses elles-mêmes frappées. Comment ne pas évoquer le père Pierre el-Raï, prêtre maronite tué à Qlayaa, alors qu’il portait secours à des civils après une frappe ? Là encore, il ne s’agit pas d’un combattant, mais d’un homme d’Église, d’un symbole de protection et de solidarité, fauché en plein acte humanitaire.

Et pourtant, malgré l’accumulation de ces faits, le discours officiel israélien reste inchangé. Les porte-parole de « l’armée la plus morale du monde » continuent de répéter qu’ils ne visent que le Hezbollah, qu’il s’agit d’opérations ciblées.
Mais comment concilier cette rhétorique avec la destruction d’une statue du Christ ? Avec la mort d’un prêtre dans son propre village ? Avec des localités chrétiennes transformées en champs de ruines ? Il ne s’agit pas de bavures isolées, mais d’une logique où tout devient cible : les pierres, les symboles, les hommes. Où la distinction entre objectif militaire et patrimoine spirituel s’efface.
Cette photo ne disparaîtra pas. Elle s’impose comme le témoignage de la brutalité d’une armée génocidaire qui agit au Liban comme en Palestine avec une violence implacable, sans freins moraux.

21 avril. En pleine trêve, alors même que le mot suppose un arrêt des hostilités, l’armée israélienne poursuit méthodiquement la démolition des villages frontaliers du sud du Liban. Maison après maison, infrastructure après infrastructure, c’est tout un tissu de vie qui est effacé — non pas dans le tumulte d’une bataille, mais dans le calme trompeur d’un cessez-le-feu. L’objectif est explicite : instaurer une zone d’occupation à l’intérieur du territoire libanais, matérialisée par une « ligne jaune » qui deviendrait une frontière de fait. Une ligne unilatérale, imposée par la force, redessinant la carte au mépris du droit international et de la souveraineté du Liban.
Les forces déployées sur le terrain ont pour tâche de rendre toute la zone inhabitable. Cela implique de détruire les habitations, de raser les terres agricoles, d’anéantir les infrastructures essentielles — tout ce qui permet à une population de vivre, de revenir, de se réinstaller. L’objectif est clair : empêcher le retour des déplacés, transformer l’exil temporaire en déplacement définitif. Une Nakba libanaise, cette fois.
Les soldats israéliens ont pour consigne de tirer sur les habitants qui tentent de regagner leurs villages. Cela constitue un crime de guerre, un de plus, qui restera impuni, comme les autres. Ce qui se joue au sud du Liban s’inscrit dans une continuité. Après les destructions massives à Gaza et la politique d’expansion en Cisjordanie et au Golan syrien, un même schéma se répète au sud du Liban : créer une réalité irréversible sur le terrain, puis l’imposer comme un fait accompli. Et l’histoire récente a montré qu’une fois ces transformations achevées, il devient extrêmement difficile — voire impossible — de revenir en arrière.

23 avril. La journaliste libanaise Amal Khalil a été tuée par une frappe israélienne dans la localité de Tiri, au Sud-Liban. Une autre journaliste, Zeinab Faraj, qui l’accompagnait, a été blessée. Poursuivies par des drones israéliens qui ont d’abord ciblé leur voiture, les deux journalistes se sont réfugiées dans une maison voisine. Celle-ci a, à son tour, été visée. Lorsqu’une équipe de secouristes a tenté d’intervenir, elle en a été empêchée par de nouvelles frappes de drones. Finalement, Zeinab Farag a pu être extraite, blessée. Mais Amal est restée coincée sous les décombres pendant sept heures, jusqu’à ce qu’une équipe puisse enfin accéder aux lieux. Il était alors trop tard.
Dans le sud du Liban, informer, documenter, filmer, témoigner — tout cela se fait sous la menace constante des frappes israéliennes. Plusieurs journalistes et reporters l’ont payé de leur vie. Amal Khalil faisait partie de celles et ceux qui continuaient à informer malgré tout, avec ce que cela suppose de courage et d’engagement.
Je me permets d’ajouter ici un souvenir personnel. L’année dernière, alors que je cherchais un caméraman maîtrisant les prises de vue par drone, pour une scène de « Tales oh the Wounded Land » Amal Khalil m’avait aidé, simplement et efficacement, en me mettant en contact avec un jeune caméraman. Aujourd’hui, il reste ce souvenir, et le vide qu’elle laisse. Une voix s’est tue. Une présence a disparu. Et il demeure, face à cela, une tristesse profonde — et une grande colère.

23 avril. Une armée d’assassins et de voleurs.
Ce que révèle l’enquête du quotidien israélien Haaretz n’est pas une « bavure » ni une dérive marginale. C’est un système où le pillage devient une pratique ordinaire, où le vol se banalise au point d’être intégré à la routine militaire, et où la hiérarchie détourne les yeux.
Dans le Sud-Liban, des maisons vidées de leurs habitants deviennent des réserves à ciel ouvert. Téléviseurs, tapis, meubles, motos — autant d’objets arrachés à l’intimité des civils libanais et transformés en butin par les soldats israéliens. Ce que décrivent les témoignages, ce n’est pas la confusion d’une guerre chaotique, mais une mécanique froide, répétée, assumée. On entre, on prend, on charge, on repart. Sans se cacher. Sans crainte. Et surtout, sans conséquence.

Car le cœur du scandale est là : dans cette réalité accablante qui traverse les témoignages — les commandants israéliens savent, et ils ne font rien. L’impunité devient un signal. Elle dit aux soldats que tout est permis, que la propriété des autres n’existe plus, que la guerre autorise non seulement à tuer et à détruire, mais aussi à se servir. Ces pratiques ne surgissent pas de nulle part. Elles s’inscrivent dans une continuité. À Gaza déjà, de nombreux témoignages faisaient état de pillages de maisons, de biens emportés comme trophées, de comportements devenus routiniers dans certaines unités. Ce qui se déroule aujourd’hui au Sud-Liban apparaît alors comme la prolongation d’une logique déjà à l’œuvre ailleurs. Une logique où le vol devient anodin, intégré au quotidien des unités. Comme si la guerre avait dissous jusqu’aux derniers repères moraux et créé une zone grise où plus rien n’a besoin d’être justifié. Ainsi se dessine la réalité d’une armée qui, à force d’impunité, s’autorise à tout franchir — jusqu’à effacer la frontière même entre opération militaire et prédation.

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