MON JOURNAL DU LIBAN (X) : GUERRE CONTRE LA TERRE par le cinéaste Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les regroupe ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).

1 MAI L’armée israélienne publie une vidéo documentant ses opérations de destruction et de dynamitage dans la ville de Bint Jbeil, au Sud-Liban.
On rase, on efface, on nivelle. Puis on montre. Comme si l’acte n’existait pleinement qu’une fois exposé, partagé, assumé. Il y a dans cette mise en scène quelque chose de profondément obscène, une volonté de transformer la violence en message : voilà ce que nous pouvons faire, voilà ce que nous faisons.
Exhiber ses propres actes de destruction comme s’ils devaient être vus pour être crus. Mais, à trop montrer ses actes, on révèle autre chose : une grande déficience morale, une incapacité à se penser autrement que dans l’écrasement de l’autre. La force, ici, ne se contente pas d’agir — elle se regarde agir, elle s’auto-légitime.
Et face à cela, le silence du monde pèse lourd. Car ce qui est montré ne cherche pas seulement à impressionner une population locale. Cela interroge un ordre plus vaste : celui qui prétend fixer des limites, poser des règles, définir l’inacceptable. Quand ces limites sont franchies au grand jour, sans conséquence, elles cessent d’être des limites. Elles deviennent des mots vides.
Pourtant, rien ne disparaît complètement. Les villes détruites continuent d’exister dans ceux qui les portent. Les pierres tombent, mais les récits restent. Et parfois, ce sont précisément les images destinées à affirmer une domination qui finissent par témoigner contre elle. Car toute ruine est aussi une archive. À Bint Jbeil, ce qui est en jeu n’est pas seulement un territoire. C’est une idée du monde : un monde où la force déciderait seule de ce qui peut être détruit — et montré — sans jamais avoir à répondre

2 MAI. Accrochée à une colline dominant les paysages du Sud-Liban, Yaroun incarnait une forme de permanence silencieuse, inscrite à la fois dans une géographie singulière et dans une histoire longue. Son nom et son emplacement, évoqués dans des sources anciennes, renforcent l’idée d’une continuité humaine remontant à des siècles, voire à des millénaires.
Le tissu du village racontait cette durée. Les habitations en pierre, construites selon des savoir-faire transmis de génération en génération, formaient un ensemble cohérent, adapté au relief et au climat. Entre ces maisons s’entrecroisaient des ruelles étroites où se mêlaient récits, souvenirs et gestes du quotidien. Les lieux de culte participaient eux aussi à cette mémoire vivante : une église ancienne et une mosquée, au cœur de la vie sociale, traduisaient une spiritualité inscrite dans la durée et la coexistence. À cela s’ajoutaient des vestiges plus anciens encore, fragments discrets d’époques révolues, mais jamais totalement effacées.
Ce paysage, à la fois humain et historique, a été détruit par l’armée israélienne. Les habitations ont été réduites en ruines, puis les engins de chantier ont achevé ce travail d’effacement en nivelant ce qui restait debout. Au-delà des murs et des toits, c’est une mémoire collective qui a été atteinte : celle inscrite dans les lieux, dans les pierres, dans l’organisation même de l’espace.
Les alentours de Yaroun n’ont pas été épargnés non plus. Une forêt ancienne de chênes constituait un élément essentiel du patrimoine naturel local. Cet espace, porteur d’une richesse écologique précieuse, a été ciblé par des munitions incendiaires, provoquant des feux dévastateurs. Une partie significative de cet environnement a ainsi disparu, emportant avec elle un équilibre fragile entre l’homme et la nature.
Ce qui a été atteint dépasse la simple destruction matérielle : c’est un ensemble de strates historiques, culturelles et écologiques qui a été profondément altéré, laissant derrière lui un vide difficile à combler.

2 MAI. C’est le quotidien israélien Haaretz qui l’écrit : « Le pillage a fait partie de chaque guerre israélienne. Ce qui est nouveau, c’est l’indifférence totale. »

3 MAI.
Avec le cessez-le-feu, « officiellement toujours en vigueur », voici le bilan des agressions israéliennes pour la seule journée d’hier :

‎ ملخص الإعتداءات الإسرائيلية على الأراضي اللبنانية بتاريخ ٢/٥/٢٠٢٦ — Résumé des attaques israéliennes contre le territoire libanais en date du 02/05/2026

‎ الغارات الجوية (Les frappes aériennes) :
‎عدشيت – Adchit
‎كونين – Kounine
‎قاقعية الجسر – Qaqaaiyet el-Jisr
‎شوكين – Choukine
‎برج قلاويه – Borj Qalaouiyeh
‎الشعيتية – Al-Chaïtiyé
‎قلاويه مسيّرة – Qalaouiyeh (drone)
‎دير سريان – Deir Seryan
‎اللويزة – Al-Louaizeh
‎حاروف – Harouf
‎زوطر الشرقية – Zoutr el-Charqiyeh
‎زوطر الغربية – Zoutr el-Gharbiyeh
‎مجدلزون – Majdel Zoun
‎حبوش – Habbouch
‎الغندورية – Al-Ghandouriyé
‎يحمر الشقيف – Yahmar al-Chqif
‎ميفدون – Mifdoun
‎عبا – Aabba
‎كفرجوز – Kfarjouz
‎بين ياطر وكفرا – entre Yater et Kafra
‎السماعية – Al-Samaaiyé
‎الدوير – Al-Douair
‎صفد البطيخ – Safad al-Battikh
‎فرون – Froun
‎المجادل-سلعا – Al-Majadel – Selaa
‎دير الزهراني – Deir ez-Zahrani
‎الجميجمة – Al-Jmayjmeh
‎زبدين – Zebdine
‎المنصوري – Al-Mansouri
‎ياطر – Yater
‎بلاط – Blat
‎وادي برغز – Wadi Bargas
‎مرتفعات الجبور – Hauteurs de Jbour
‎بصليا – Bsalya
‎شقرا – Chaqra
‎مجدل سلم – Majdel Selm
‎بين الصوانة وخربة سلم – entre Al-Souwaneh et Khirbet Selm
‎قاقعية الجسر – Qaqaaiyet el-Jisr
‎كفرا – Kafra
‎صديقين – Siddiqine

‎ الغارات بالطيران المسيّر (Les frappes de drones) :
‎ميفدون – Mifdoun
‎النبطية – Nabatieh
‎زوطر الشرقية – Zoutr el-Charqiyeh
‎قاقعية الجسر – Qaqaaiyet el-Jisr
‎الشعيتية – Al-Chaïtiyé
‎السماعية – Al-Samaaiyé
‎دير قانون رأس العين – Deir Kanoun Ras el-Ain
‎الشهابية – Al-Chahabiyeh
‎صديقين – Siddiqine

‎ القصف المدفعي (Les bombardements d’artillerie) :
‎مجدلزون – Majdel Zoun
‎المنصوري – Al-Mansouri
‎تولين – Touline
‎قبريخا – Qabrikha
‎فرون – Froun
‎الغندورية – Al-Ghandouriyé
‎شوكين – Choukine
‎ياطر – Yater
‎كفرا – Kafra
‎ميفدون – Mifdoun
‎زوطر الشرقية – Zoutr el-Charqiyeh
‎زوطر الغربية – Zoutr el-Gharbiyeh
‎ارنون – Arnoun
‎يحمر الشقيف – Yahmar al-Chqif
‎الجبل الأحمر-حاروف – Al-Jabal al-Ahmar – Harouf
‎كفرشوبا – Kfarchouba
‎كونين – Kounine

‎ التفجيرات والتدمير (Explosions et destructions) :
‎ميس الجبل – Mais el-Jabal
‎بليدا – Blida
‎حانين – Hanine
‎بنت جبيل – Bint Jbeil
‎الخيام – Al-Khiam (تفجير + إحراق وتجريف منازل / explosions, incendies et bulldozage de maisons)**

3 MAI
L’interception, par les forces israéliennes, d’une flottille à destination de Gaza en eaux internationales, suivie de la détention prolongée de militants étrangers, soulève une question simple : jusqu’où peut s’étendre le pouvoir d’un État au mépris du droit international ?
Deux hommes — Saif Abu Keshek, ressortissant hispano-suédois d’origine palestinienne, et Thiago Ávila, ressortissant brésilien — ont été arrêtés loin des côtes israéliennes, dans une zone qui, en principe, échappe à toute juridiction nationale. Pourtant, ils se retrouvent aujourd’hui devant une justice qui prétend juger leurs actes comme s’ils avaient été commis sur le territoire israélien lui-même. Cette extension extraterritoriale du droit pose un précédent inquiétant.
Car derrière les accusations — « aide à l’ennemi », « contact avec un agent étranger », « appartenance à une organisation terroriste » — se dessine une logique bien connue : criminaliser toute initiative visant à briser l’isolement de Gaza et transformer des militants civils en menaces sécuritaires.
La question dépasse le cas individuel. Elle touche au cœur du droit maritime et des principes qui régissent les eaux internationales. Intercepter un navire civil, arrêter ses passagers et les transférer de force vers un système judiciaire national revient à redéfinir unilatéralement les règles du jeu et brouille la frontière entre sécurité et usage arbitraire de la force.
Ce qui se joue ici dépasse le seul cas de ces deux militants. C’est la banalisation d’un mode d’action où la force supplante le droit, et où la juridiction s’étend au gré des intérêts politiques. À force de repousser les limites, ce type de pratiques risque de transformer des exceptions en norme — et d’installer durablement une logique où les règles internationales ne valent que pour ceux qui choisissent de s’y soumettre.

4 MAI. Hajj Hussein Ali Faqih, « Abou Ali », est décédé à l’âge de 87 ans, dans la localité de Srifa, au Sud-Liban, après une période de profonde tristesse consécutive à la destruction de sa maison lors d’une frappe israélienne.
Sa présence quotidienne parmi les ruines de son habitation était devenue, à elle seule, une histoire. Au fil des semaines, il avait pris l’habitude de se rendre chaque jour sur les lieux, s’asseyant ou s’allongeant sur les décombres pendant des heures, avant de quitter les lieux à la tombée du jour.
Il revenait ainsi comme on revient chez soi, fouillant entre les pierres à la recherche d’une vie qu’il y avait vécue, de murs effondrés mais jamais tombés de sa mémoire.
Connu dans la région pour cette fidélité silencieuse aux vestiges de sa maison, Abou Ali s’est éteint, emporté par le chagrin d’avoir perdu à la fois son foyer et son moyen de subsistance.
Il est parti, mais son image — allongé sur les ruines de sa maison — demeure l’une des plus poignantes incarnations de ce que la sauvagerie israélienne fait subir aux civils libanais.

5 MAI. Village de Harouf, Sud-Liban
Le corps couvert de poussière, comme s’il avait été lui-même extrait de la terre, Hassan Ayyash semble surgir non seulement des décombres, mais d’un effondrement plus vaste encore : celui d’un monde où les civils deviennent des cibles et les villages des champs de ruines.
Autour de lui, un enchevêtrement de béton brisé, de câbles arrachés et de murs éventrés. Rien ne tient encore debout, sinon cet homme âgé, fragile en apparence, mais miraculeusement intact. Son regard, fixe et presque incrédule, raconte mieux que n’importe quel discours la violence du moment : la stupeur d’avoir survécu là où, dans le voisinage, tout a été pulvérisé.
Il n’y a chez lui ni cri, ni geste spectaculaire. Juste une présence silencieuse, presque irréelle, comme si la vie s’était obstinée à ne pas céder. Ses vêtements portent la trace de l’effondrement, blanchis par la poussière, témoins muets de ce qui s’est abattu.
Ce genre d’image dérange, parce qu’elle remet un visage sur les mots « frappe », « cible », « dommages collatéraux ». Elle rappelle que derrière chaque bombardement Israélien, il y a des existences concrètes, des hommes, des maisons, des souvenirs réduits en poussière.
Hassan Ayyash n’est pas seulement un survivant. Il est le témoin d’un instant où la mort a tout emporté sauf lui. Et, dans ce contraste brutal — entre la destruction totale et cette vie qui persiste — se loge une vérité difficile à contourner : ce qui est détruit ici dépasse la pierre et le béton. C’est une continuité humaine, une mémoire, une dignité, mises à l’épreuve sous les gravats.

7 MAI. Scène de la vie quotidienne au Sud-Liban
Les pierres éclatées, les murs éventrés, les flammes qui brûlent encore au sommet des décombres disent une vérité brutale : pour les habitants du Sud-Liban, le cessez-le-feu n’a jamais signifié la fin des agressions israéliennes.
Chaque nuit apporte son lot de frappes, de maisons détruites, de familles déplacées, de morts et de blessés. Des villages entiers vivent sous une menace permanente, condamnés à attendre le prochain missile.
Des familles se réveillent sous les explosions. Des enfants sont arrachés à leur sommeil par les bombardements.
Le drame n’est pas seulement humanitaire ; il est moral et politique. Un ordre international qui tolère des violations répétées du cessez-le-feu, des frappes contre des zones civiles et l’accumulation quotidienne de morts et de blessés perd toute crédibilité lorsqu’il prétend défendre le droit ou la paix.
Les ruines de cette maison sont aussi les ruines d’un discours international devenu incapable de protéger les populations civiles lorsque l’agresseur bénéficie d’une forme d’immunité politique

7 MAI. Pendant des mois, les habitants du Sud-Liban ont vu leurs villages brûler dans une relative invisibilité médiatique. Des maisons pulvérisées, des quartiers vidés, des terres agricoles ravagées, des familles déplacées par centaines de milliers : tout cela existait déjà, documenté par les habitants eux-mêmes et par des journalistes libanais, eux aussi pris pour cible, dont les images circulaient difficilement au milieu du flot des communiqués militaires et des récits sécuritaires. Mais il a fallu attendre qu’un grand quotidien occidental titre enfin : « Enquête : comment Israël raye le Sud-Liban de la carte » pour que cette réalité commence timidement à franchir les frontières de l’indifférence.
Ce retard n’est pas anodin. Il dit quelque chose de profond sur la hiérarchie médiatique des souffrances. Car ce qui se déroule au Sud-Liban n’est ni soudain ni invisible. Les destructions sont massives, répétées, méthodiques. Pourtant, pendant longtemps, une large partie des médias occidentaux a préféré parler de « ripostes contre le Hezbollah », comme si deux forces symétriques se faisaient face dans un affrontement militaire équilibré.
Le même mécanisme avait déjà été observé à Gaza. Il a fallu près de deux années de massacres et de destructions massives pour que certains médias commencent enfin à employer des mots correspondant à la réalité. Comme si la destruction n’existait véritablement qu’au moment où elle recevait l’homologation d’une rédaction occidentale.
Ce décalage entre les faits et leur reconnaissance médiatique produit des conséquences politiques très concrètes. Tant que les destructions restent sous-décrites, elles demeurent politiquement supportables pour ceux qui soutiennent ou couvrent Israël diplomatiquement. Le langage devient alors un instrument d’effacement. On parle « d’opérations », de « frappes ciblées », de « dommages collatéraux », tandis que des villages disparaissent littéralement de la carte.
La une de Libération arrive donc avec un goût amer. Non parce qu’elle serait inutile — au contraire, elle brise une partie du silence — mais parce qu’elle rappelle combien il faut de temps, de ruines et de morts pour que certaines vies deviennent enfin visibles dans le récit dominant. Entre-temps, les habitants du Sud-Liban, comme hier ceux de Gaza, ont subi la double violence de la guerre : celle des bombes et celle de l’effacement.
Car l’une des formes les plus puissantes de la violence moderne n’est pas seulement de détruire un territoire ; c’est aussi de retarder suffisamment la reconnaissance de cette destruction pour que le monde s’habitue à l’inacceptable avant même d’avoir commencé à le regarder.

8 mai. Sud-Liban
Mission d’évacuation de civils de la localité de Mifdoun, piégés sous les frappes israéliennes, menée par la Croix-Rouge en coordination avec l’armée libanaise.
Derrière ces images se cache une réalité devenue habituelle dans de nombreuses localités du Sud-Liban : des familles entières restent bloquées pendant des heures, parfois des jours, sous les décombres de leurs maisons avant que les secours puissent atteindre les lieux. Les frappes israéliennes répétées, la destruction des routes et les risques permanents auxquels sont exposées les équipes de secours transforment chaque opération de sauvetage en course contre la mort.
Dans plusieurs cas, des blessés attendent, coincés sous des plaques de béton, tandis que les secouristes sont empêchés d’intervenir en raison de l’intensité des bombardements ou de l’impossibilité d’accéder aux villages touchés. Et lorsque les secours parviennent enfin sur place, il est parfois déjà trop tard.
Les maisons détruites se transforment ainsi en tombeaux provisoires où leurs habitants, morts ou blessés, attendent qu’on vienne les extraire des gravats.

8 MAI. Sud-Liban : guerre contre la terre
Les destructions israéliennes au Sud-Liban ne se limitent pas aux maisons et aux routes. C’est tout un territoire nourricier qui est méthodiquement frappé, comme si l’armée israélienne ne voulait pas seulement tuer les habitants du Sud, mais aussi rendre impossible leur retour, leur autonomie et leur avenir.
Le dernier rapport du ministère libanais de l’Agriculture révèle l’ampleur du désastre : plus de 56.000 hectares agricoles affectés, près de 18.600 hectares directement détruits, des dizaines de localités rurales ravagées, des vergers arrachés, des oliveraies mutilées, des réseaux d’irrigation anéantis, des serres éventrées. Derrière ces chiffres se dessine l’effondrement progressif d’un monde paysan déjà fragilisé par des années de crises économiques successives.

Au Sud-Liban, l’agriculture n’est pas un secteur abstrait mesuré en pourcentages de PIB. Elle est une mémoire familiale, une continuité entre les générations, une manière d’habiter la terre. L’olivier que l’on détruit n’est pas seulement un arbre fruitier : c’est parfois un héritage vieux de plusieurs décennies, parfois d’un siècle. Le verger incendié n’est pas uniquement une perte financière ; il représente des années de travail patient, une source de subsistance, une stabilité fragile dans un pays déjà étranglé par l’effondrement économique.
Les régions touchées ne sont pas des marges secondaires du territoire libanais. Elles figurent parmi les principales zones productrices d’agrumes, d’olives et de fruits du pays. En frappant ces terres, ce n’est pas seulement une économie locale qui vacille, mais une part essentielle de la sécurité alimentaire nationale. Une guerre qui détruit les récoltes, les systèmes d’irrigation, les troupeaux et les infrastructures agricoles devient aussi une guerre contre la capacité même d’une société à se nourrir.
Les chiffres liés au cheptel donnent eux aussi la mesure de cette destruction silencieuse : près de 1,85 million de volailles, moutons, chèvres et bovins perdus ; plus de 29.000 ruches détruites ; des milliers de tonnes de poissons anéanties. Ce ne sont pas seulement des pertes comptables. Ce sont des cycles de production interrompus, des revenus effondrés, des familles entières privées de leurs moyens de survie.
Et comme souvent, ce sont les plus vulnérables qui encaissent le choc principal. Le rapport souligne que près de 80 % des exploitations agricoles du Sud sont de petites exploitations familiales. Autrement dit, la destruction frappe d’abord ceux qui possèdent le moins de réserves, le moins de protection et le moins de capacité à reconstruire. Chaque champ abandonné signifie une famille déplacée, un revenu disparu, une dette supplémentaire, parfois une émigration forcée.

Le déplacement massif des agriculteurs révèle d’ailleurs une réalité encore plus grave : près de 78 % d’entre eux demeurent éloignés de leurs villages. Une terre non cultivée finit par mourir économiquement avant même d’être détruite physiquement. Les saisons agricoles ne peuvent être suspendues sans conséquences. Un olivier brûlé met des années à repousser. Un verger abandonné peut nécessiter une décennie avant de redevenir productif. La guerre agit ici comme une machine à fabriquer des ruines durables.
Ce qui se joue dépasse donc la seule urgence humanitaire. Il s’agit d’un basculement territorial et social. Quand les campagnes sont dévastées, les communautés rurales se désagrègent. Les jeunes partent. Les savoir-faire disparaissent. Les terres deviennent improductives. La dépendance alimentaire s’aggrave. Et dans un Liban déjà ravagé par l’inflation, la crise monétaire et l’effondrement des services publics, cette destruction agricole ouvre la voie à une précarité encore plus profonde.
Face à cela, les aides annoncées paraissent dérisoires au regard de l’ampleur des pertes. Quelques millions de dollars ne reconstruisent pas des milliers d’hectares brûlés, ne remplacent pas des arbres centenaires ni des saisons perdues. Ils permettent tout au plus de ralentir l’effondrement. Pourtant, malgré les destructions, les agriculteurs continuent de revenir lorsque cela est possible, de nettoyer les champs, de réparer des pompes, de sauver quelques bêtes, de récolter ce qui peut encore l’être. Cette obstination à cultiver malgré tout est devenue une forme de résistance silencieuse.
Car la terre au Sud-Liban n’est pas uniquement un espace économique. Elle est aussi une présence identitaire, affective et politique. Détruire les champs, c’est tenter d’épuiser le lien entre les habitants et leur territoire. Mais les paysans du Sud savent depuis longtemps que l’agriculture, dans les périodes de guerre, devient plus qu’un métier : elle devient une manière de refuser l’effacement.

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