L’ITALIE OU LE PACIFISME PLURALISTE par Hugues Le Paige

« L’Italie répudie la guerre en tant qu’instrument d’atteinte à la liberté des autres peuples et comme mode de solution des conflits internationaux » (Article 11 de la Constitution de 1948)
Ce bannissement de la guerre fut un geste fort des rédacteurs de la charte fondamentale de la République italienne qui, des libéraux aux communistes en passant par les démocrates-chrétiens, revendiquaient alors l’ antifascisme qui marque l’ensemble du texte de 1948. C’est d’ailleurs bien cet antifascisme fondateur que Giorgia Meloni refuse toujours de reconnaître et de partager.

Les affrontements verbaux récents entre Donald Trump et le Pape Léon XIV sur les guerres au Proche et au Moyen Orient ont remis à l’ordre du jour les spécificités du pacifisme qui irrigue profondément l’identité italienne. On sait que Trump s’en est pris avec virulence au Vatican reprochant au Pape ses propos sur la guerre en Iran. « Le pape Léon est faible face au crime, et sa politique étrangère est désastreuse » avait notamment réagi Trump après que celui—ci ait dénoncé « la diplomatie de la force, d’un seul individu ou d’un groupe d’alliés comme si la guerre était à nouveau à la mode ». De son côté, le Pape Robert Francis Prevost persiste et signe et poursuit ses prêches en faveur de la paix, du multilatéralisme et du droit international. Et il franchit un nouveau pas en dénonçant « la croissance des dépenses militaires dans le monde et en particulier en Europe qui a été énorme cette année. On ne peut qualifier de « défensif », ajoute-t-il, un réarmement qui augmente les tensions et l’insécurité, qui appauvrit les investissements dans l’éducation et la santé et enrichit des élites qui n’ont que faire du bien commun ». (1)
Cet affrontement a obligé Giorgia Meloni à prendre ses distances avec celui qu’elle considérait comme son interlocuteur privilégié. Mais la cheffe de la coalition de la droite et de l’extrême droite ne pouvait faire autrement à la fois en raison de l’importance de la papauté pour les Italiens et d’une opinion publique opposée à plus de 80 % à la politique guerrière de la Maison Blanche. Après les manifestations massives de l’automne dernier contre le génocide à Gaza, l’opposition aux politiques bellicistes américaines et israéliennes a aussi gagné des franges importantes de l’électorat de Meloni.

Ce nouvel épisode met encore une fois en évidence l’importance du mouvement pacifiste en Italie, un pacifisme que l’on pourrait qualifier de pluraliste tant ses origines couvrent un large spectre du panorama politique. L’une des premières raisons du pacifisme italien découle évidemment du drame qu’a représenté le fascisme et sa course mortelle à la guerre. Mais ensuite les deux grands ensembles populaires, communistes et chrétiens, et leurs réseaux respectifs qui ont dominé la scène politique de 1945 à 1990 ont défendu un pacifisme certes distinct mais pas incompatible. Le PCI, comme tous les partis communistes occidentaux, a largement basé sa propagande et son mode de recrutement sur le combat « pour la paix ».
Et cela, avec la même énergie durant la guerre froide que par la suite lors de la détente est-ouest. Un mouvement pour la paix largement illustré par des intellectuels prestigieux ( Picasso en France, Guttuso en Italie en ce qui concerne les arts plastiques) et qui a su mobiliser des franges importantes de la population en particulier dans la jeunesse. L’autonomie du PCI vis-à-vis de Moscou a largement crédibilisé son combat contre la guerre nucléaire.
Dans les années 60 et 70, ce pacifisme était inséparable des luttes anti impérialistes et de libération nationale ( empires coloniaux, Vietnam…). Mais il a aussi été centré sur la course aux armements et le développement de l’arsenal nucléaire. Si la Démocratie Chrétienne en tant que telle est restée traditionnellement atlantiste et anticommuniste, une partie de sa base populaire n’était pas insensible aux arguments pacifistes. Mais ce sont plutôt dans les mouvements de jeunesse, paroissiaux et culturels que s’est développée la mouvance anti-guerre. Dès 1961, la marche pour la paix et la solidarité des peuples relie Assise à Pérouse et marque de son empreinte le mouvement non-violent. C’est là qu’apparait pour la première fois le drapeau arc-en-ciel que l’on retrouve encore aujourd’hui dans toutes les manifestations pacifistes et sur bien des balcons de la péninsule. Le départ de la marche dans la ville de Saint-François marque l’origine du mouvement mais rapidement les communistes et les mouvements progressistes laïcs y sont associés. On y remarque aussi la présence de la Communauté de Sant’ Egidio, créée en 1968 à Rome par Andrea Riccardi dans la foulée de Vatican II et qui va jouer un rôle fondamental en marge et au sein de l’Eglise (2).

La communauté veut lutter contre la pauvreté et pour la paix et va devenir une instance de médiation reconnue qui intervient dans de nombreux conflits internationaux. Riccardi et ses amis vont aussi exercer une influence parfois déterminante au sein du Vatican. Les orientations pacifistes des papes François et Léon s’inspirent certes d’abord des Évangiles mais les réflexions et les contacts avec les penseurs de Sant’ Egidio ne sont pas pour rien dans la formulation de la diplomatie vaticane. Andrea Riccardi, à la suite des déclarations du pape François, réfute, dans le contexte historique contemporain, l’idée d’ « une guerre juste ». Il est rejoint sur ce point par le cardinal Matteo Zuppi, qui fait lui aussi partie de la Communauté de Sant’Egidio, mais qui surtout préside l’influente Conférence épiscopale italienne. Des positions qui ne font cependant pas l’unanimité au sein de la Curie romaine. (3)

Voilà donc pour ce qui est de l’Eglise. De leur côté les « piliers », communistes et chrétiens ont disparu dans les années 90 mais leurs messages pacifistes ont laissé des traces. Le pacifisme contemporain se situe dans leur continuité historique mais il est d’abord aujourd’hui le fait de mouvements multiples, plus ou moins organisés, sans attaches partisanes mais avec une forte capacité de mobilisation. On y retrouve aussi bien des Centres sociaux, des Collectifs de jeunes, l’ARCI ( mouvement culturel créé en son temps par le PCI et aujourd’hui autonome) et des syndicats au premier rang desquels la CGIL. (4) Et d’une certaine manière cette mobilisation est restée forte au fil du temps même si elle a pu souffrir de la disparition des structures politiques permanentes. Dans les années 80, l’Italie a connu des manifestations monstres contre l’installation des missiles américains en Europe. (5)

Les démonstrations furent aussi exemplaires lors des deux guerres du Golfe ( 1991 et 2003). Et plus près de nous, en 2022, l’Italie fut sans doute le seul pays où des dizaines de milliers de manifestants criaient leur solidarité avec l’Ukraine envahie par la Russie tout en exigeant de l’Union Européenne des initiatives de négociation et de médiation. « Non à la guerre de Poutine, non à l’élargissement de l’OTAN » disaient les manifestants. Aujourd’hui le mouvement pacifiste s’oppose radicalement au plan de réarmement européen et un sondage récent indique que 62 % des Italiens estiment qu’il y a des dépenses publiques plus urgentes que l’achat d’armes. Et bien sûr les grandes manifestations de l’automne 2025 en solidarité avec la Palestine ont marqué un tournant. Le vendredi 3 octobre 2025, les organisations syndicales lancent un mot d’ordre de grève générale, mêlant revendications sociales et internationalistes. Une mobilisation qui rassemble plus de cent cortèges dans les villes italiennes. Le lendemain à Rome le fleuve est devenu un raz de marée : deux millions dans les rues de la capitale. (6)

Le mouvement pacifiste a retrouvé alors une puissance qu’il avait perdue depuis au moins deux décennies. Et surtout il a été un catalyseur dans la formation politique de larges secteurs de la jeunesse que l’on a retrouvés en mars dernier dans le combat victorieux lors du référendum sur la réforme de la justice du gouvernement. Giorgia Meloni ne peut plus faire comme si de rien n’était. Mais le mouvement interpelle aussi les partis traditionnels de centre-gauche ( PD et Cinque Stelle) qui ont été obligés de le rejoindre et de sortir de leur tiédeur revendicative. S’il peut poursuivre sur sa voie radicale, ce mouvement pacifiste pluraliste redeviendra, de fait, un acteur politique incontournable.

Hugues Le Paige, le 14 mai 2026
sur son blog et dans l’Asympto, avec l’aimable autorisation de l’auteur

(1) Déclaration le 14 mai à l’ouverture de l’année académique de l’université La Sapienza à Rome.
(2) https://www.santegidio.org/pageID/30008/langID/fr/LA-COMMUNAUT%C3%89.html
(3) Voir à ce sujet les analyses de Sandro Magister, l’un des meilleurs Vaticanistes ( même s’il n’est pas le plus progressiste…) qui a longtemps publié dans L’Espresso et qui aujourd’hui alimente son site « Settimo Cielo » que l’on peut suivre en français sur https://www.diakonos.be/pour-ou-contre-la-doctrine-de-la-guerre-juste-une-polemique-qui-divise-aussi-leglise/
(4) Voir https://leblognotesdehugueslepaige.be/le-pacifisme-a-litalienne-un-exemple-et-un-defi-vital/
(5) Seules celles organisées en Belgique pouvaient se comparer.
(6)https://leblognotesdehugueslepaige.be/la-generation-palestine/

No Comments

Post A Comment