21 mai 2026
DES ESPRITS SANS TÊTE, MAIS PAS SANS VOIX par Claude Semal
J’ai assisté cette semaine au Colloque organisé à Bruxelles sur la restitution au Congo (ou au Kongo) de restes humains ramenés en Belgique durant la période coloniale, et conservés depuis dans divers musées et universités belges – après avoir souvent appartenus à des « collectionneurs privés ».
Les organisateurs préfèrent aujourd’hui parler de « dépouilles », pour rappeler que même réduites à leur plus simple expression (une dent, un crâne, un os) ces « restes » sont d’abord des incarnations symboliques de « personnes », et non de simples « objets d’étude » réifiés.
Mais certains de ces ossements furent ramenés à Bruxelles comme de véritables « trophées » de chasse. Ce fut par exemple le cas, en 1880, du crâne du chef Lusinga, décapité par le « chef d’expédition » Émile Stroms, tête de pont de la colonisation de Léopold II au Congo, ou encore d’une « dent » de Patrice Lumumba, ramené en Belgique en 1961 par l’un de ses tortionnaires. À la demande de la fille de Lumumba, Juliana, cette dernière relique a d’ailleurs été « rendue » au Congo en 2022, pour être inhumée dans un mausolée à Kinshasa.
La majorité de ces crânes et ossements furent toutefois « importés » en Belgique de la fin du XIX éme siècle à l’an 1950, pour de prétendues recherches de « classification anthropologique et raciale ». Cette « collection » rassemble, aujourd’hui encore, près de 480 « références ».
L’étude de la forme et du volume des « crânes » était alors sensée « démontrer » scientifiquement la caractérisation et la hiérarchisation des « races ».
À l’origine, l’anthropologie a ainsi longtemps accompagné en Belgique les théories raciales les plus débiles. Pour la petite histoire, avant de soumettre les populations du Congo à ses fumeuses classifications orbitales, l’anthropologue Émile Houzée (ULB) avait ainsi prétendu « démontrer » la « supériorité » crânienne des « Wallons » (issus des « Celtes ») sur les « Flamands » (issus des « Germains ») – avec, déjà, la douloureuse question de la classification des zinnekes « Bruxellois ».
Décidément, à chaque époque son lot de bêtises et de délires « scientifiques » (ce qui m’inquiète un peu sur ce que l’on dira demain de la nôtre – mais c’est une autre histoire).
Revenons à notre colloque bruxellois. Il faut évidemment le replacer dans une perspective « décoloniale ». La restitution de ces dépouilles (et d’autres objets matériels issus des pillages coloniaux) s‘inscrit en effet dans le cadre d’une « justice réparatrice », qui devrait reconnaître les méfaits du colonialisme pour espérer pouvoir les dépasser.
Ce sujet est particulièrement sensible au Congo, car il convoque à la fois l’intime, le social et le sacré ; la psychologie, la politique et l’Histoire.
Le « culte des ancêtres » est en effet profondément enraciné dans les traditions africaines. Les « esprits » des anciens continuent d’accompagner les « vivants », et les rituels de deuil sont particulièrement codifiés et complexes. Ils participent à la construction du lien social et même à la transmission du pouvoir des « chefs ». Voler un crâne, piller une tombe, ou même s’emparer d’une objet fétiche chargé de « pouvoirs magiques », c’est donc brutalement contrarier tout ce processus.
L’un des intervenants du matin, le Dr Hervé Katolo Kaseta (de l’Université de Lubumbashi et UCL/St Louis) a présenté la mort comme « un voyage », et le respect de la « coutume » comme un « visa » pour devenir un « bon esprit ».
Évoquant la « lignée » d’un des chefs décapités en 1884, il a cité la disparition ou la mort de trois de ses « successeurs » (en 1910, 1982 et 2023) – sous-entendant que seule la restitution du crâne pourrait interrompre ce cycle de morts récurrentes et tragiques.
A contrario, lors d’un autre colloque à Lubumbashi en février 2023, un chef coutumier Wamba, Alexandre Medjedje, et une déléguée la même communauté, ont catégoriquement refusé cette « restitution » en craignant qu’elle n’attire le malheur sur leurs villages.
« Est-ce que ces esprits ne vous hantent pas pour que vous décidiez aujourd’hui de nous rendre ces fantômes ? » avait-il interrogé ? (1) Plus prosaïquement, ce même colloque de 2023 réclamait des « compensations financières » pour ces spoliations coloniales – destinées à financer des besoins sociaux plus urgents comme l’éducation et la santé.
Le colloque de Bruxelles, sans se prononcer sur ce dernier aspect, s’est plutôt concentré sur la restitution effective des dépouilles, avec la création possible d’un lieu mémoriel à Kinshasa, pour y rassembler au moins tous les « restes humains » anonymes.
Ce qui rend ce « dossier » terriblement complexe, c’est qu’il fait se croiser des intervenants très différents qui n’ont visiblement ni le même langage, ni le même imaginaire, ni les mêmes priorités : familles, « communautés sources », chefs coutumiers, militantes décoloniales, autorités académiques et scientifiques, chercheurs, gouvernements et diplomates belges et congolais.
Dans cet improbable dialogue, « quelque chose » parfois se passe, et la même émotion traverse alors tous ces intervenants éclatés.
Comme lorsque les filles et petits-enfants de l’ancien administrateur colonial Van de Ginste, visiblement très affectées, sont venues demander publiquement « pardon » pour les « collections » funèbres de leur père. Avec d’autant plus d’émotion qu’il s’agissait visiblement d’une famille « mixte », qui devait avoir des racines sensibles des deux côtés de la Méditerranée.
Ou lorsqu’une jeune slameuse de Lubumbashi, Jenny, a présenté un court extrait de son projet « Lusinga Song » (3) – nous rappelant ainsi, après l’intervention de Patrick Mudekereza l’après-midi, que la culture est souvent ce territoire magique, où les vivants et les morts peuvent se croiser fertilement, sans trop devoir se marcher sur les vertèbres.
On regrettera par contre l’absence peu compréhensible des autorités politiques belges – qui devaient avoir trop de problèmes avec leurs propres tribus, pour vraiment s’inquiéter des squelettes exotiques qui traînent encore parfois au fond de leurs placards.
Claude Semal le 21 mai 2026
NB : pour l’organisation et les intervenants, outre les personnes déjà citées dans l’article, merci à Yasmina Zian (secrétariat), Leaty Babin (AfriqHope), Patrick Semal (Musée Royal des Sciences Naturelles de Belgique), Laurent Likata (ULB), Lies Busselen (KUL), Jean Kalombo Mulimbi (UNILU et ULB), Noa Maranga Nuaki (vidéaste), Nicole Sopato (directrice Musée National de Lubumbashi), Pr Joseph Ibongo (Université de Kinshasa), Pr Théodore Ndoni Nganzi (Institut National des Arts), Thierry Lusina Ngwele Komesha, Aïsha Drame (directrice Waza), Josephe Ibongo (Pr Université Kinshasa), Jean-Louis Niganda (représentant des chefs coutumiers), Brenda Odimba (Mwazi asbl), Marie-Laurence Hebert-Dolbec (avocate cabinet Jus Cogens), Fernand Numbi Kanyepa (Pr Université de Lubumbashi) et monsieur le représentant de l’Ambassade Démocratique du Congo en Belgique.
NB2 : Dans Paris-Match / Belgique, Michel Bouffioux a déjà consacré plusieurs articles à ce sujet (2).
(1) https://afriquexxi.info/Nous-ne-voulons-pas-de-ces-fantomes-Quand-la-restitution-des-restes-humains
(2) https://www.michelbouffioux.be/2018/05/lusinga-et-300-autres-cranes-d-africains-conserves-a-bruxelles/
(3) Julia collabore sur ce projet avec François Clarinval, qui animait un atelier d’écriture au Congo, et dont j’avais lu, il y a une trentaine d’années, la pièce « OQT » à Bruxelles


No Comments