SEUL LE PRIX NE RÉTRÉCIT PAS ! par Bernard Hennebert

Pour écouter l’article de Bernard lu par Jean-Marie Chazeau, cliquez sur le lien ci-dessus :

Est-ce que certains croient que la culture n’est pas un produit – alors qu’elle s’achète ?
Toujours est-il que certaines pratiques commerciales, qui existent dans le reste de la vie économique, restent quelque peu cachées dans le domaine artistique. Rangées sous le tapis ? On n’emploie pas la même appellation pour les nommer… Et lorsque les médias enquêtent sur ces façons de faire, ils ne donnent guère d’exemples concrets de ce que peuvent subir les usagers culturels dans leur secteur.
Pour les lecteurs de l’Asymptomatique, j’avais déjà abordé ce sujet en consacrant un article aux « ventes forcées » avec des exemples qui pouvaient étonner dans les domaines de l’édition, des musées et de la musique (1).
Aujourd’hui, je vous propose un autre exemple, celui de la shrinkflation (en français : réduflation) au moment où la presse vient de dénoncer, durant ces vacances de Pâques 2026, la marque Milka dont les œufs en chocolat avaient été vidés de leur contenu, alors que leur prix était maintenu tel qu’auparavant. Le poids d’un paquet est passé de 100 à 81 grammes.

Plus que des coquilles !

C’est au cours de l’automne 2023 qu’est apparu tant en France qu’en Belgique l’anglicisme « shrinkflation ».
Que signifie-t-il ? En pleine inflation, l’industrie agroalimentaire, tout en ayant déjà augmenté ses prix, se lance dans une seconde étape : réduire discrètement le poids de ses produits vendus pourtant souvent plus chers.
Face à cette pratique, Franck Bouaziz dans Libération du 6 janvier 2024 explique que le ministre de l’économie Bruno Le Maire a expédié à Bruxelles un projet d’arrêté pour en valider la conformité avec le droit européen avant d’être applicable en France : « Le texte prévoit d’imposer à la grande distribution de faire figurer une mention « pour ce produit, la quantité est passée de X à Y et son prix maintenu».
Le 10 septembre 2025, La Libre publie un article de Vincent Schmidt intitulé « Réduire la quantité d’un produit sans en modifier le prix : la Belgique veut en finir avec la shrinkflation » où il explique que Rob Beenders (Vooruit, parti socialiste flamand), le ministre fédéral de la protection des consommateurs, appelle les entreprises à adopter sur ce sujet une transparence volontaire et une communication à destination des consommateurs.

Ce magouillage est récurrent, et particulièrement dans le commerce alimentaire. Les œufs de Pâques en chocolat de Milka ont été vidés en 2026 de leur contenu. Ce ne sont plus que des coquilles. Nos dents croquent l’enveloppe de chocolat et tombent sur un trou vide. L’association de consommateurs Testachats a dénoncé là un cas flagrant de shrinkflation. Pourtant il n’est pas punissable car l’emballage de ces sucreries indiquait le nouveau poids net du produit. Mais quel consommateur lambda a l’occasion de comparer lorsqu’il fait ses courses l’ancien et le nouvel emballage d’un même produit?

Après une « vente couplée »

La shrinkflation existe aussi dans le secteur culturel, et de tout temps. Mais qui en prend conscience? Et qui nomme cette pratique de ce nom?
Les musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB) imposaient déjà une « vente couplée » à leurs visiteurs en les forçant économiquement à visiter ensemble deux de ses musées (le musée d’Art Ancien et le musée Fin de Siècle) par la vente d’un même ticket dénommé « Collections ». Aucun ticket n’était prévu pour visiter séparément chacun de ces deux musées.
Mais début janvier 2024, voilà que le musée Fin de Siècle n’est plus accessible aux visiteurs pendant plusieurs années (cette situation perdure en 2026). Alors, que se passe-t-il avec le montant à payer pour admirer uniquement le nouveau veuf qu’est le musée d’Art Ancien?
L’offre étant réduite de moitié, le prix du ticket pratiqué jusque-là (10 €) a-t-il diminué? Non, il reste inchangé. Cela ne ressemble-t-il pas étrangement à une opération culturelle de « shrinkflation »?

Derrière cette porte, il y avait une cafetaria

Il s’agit de la reprise d’une stratégie mercantile qui s’était déjà déroulée treize ans plus tôt et que j’avais d’ailleurs dénoncée dans une carte blanche « Un musée pour le prix de deux » publiée par La Libre du 10 mars 2011 (2).
À l’époque, dans les bâtiments de ces MRBAB, rue de la Régence, étaient situés, aux étages, le Musée d’Art Ancien, et, dans les sous-sols, le Musée d’Art Moderne. Il y avait un seul prix d’entrée et il était valable pour tout le bâtiment à découvrir le même jour, soit 8 €.
Mais en février 2011, ce second musée est fermé abruptement. Le prix du ticket reste inchangé alors qu’il ne permet plus de visiter que le musée d’Art Ancien.

Des contre exemples

Cette attitude qui se répand est parfois une forme d’augmentation tarifaire du simple au double. Elle contraste avec ce qui se passe parfois ailleurs, où la réduction d’espace à visiter va de pair avec une réduction significative du prix de l’entrée.
Par exemple, en Bretagne, le Musée des Beaux-Arts de Rennes fut en travaux de mars 2008 à février 2010. Le premier étage, qui accueillait la collection permanente des peintures (Jordaens, Rubens, Gauguin, etc.), était totalement inaccessible. En période « normale » le ticket aurait coûté 4,45 €. Durant ces travaux, il fut ramené à 1,05 €.

Et il en est de même en région flamande avec le Mu.ZEE d’Ostende, qui a annoncé par voie de presse que du 7 novembre au 14 décembre 2023, il ne pratiquerait pas sa tarification complète à 15 €. Car le public n’aura droit qu’à une « présentation réduite » de sa collection permanente à cause de la préparation de son exposition temporaire consacrée aux natures mortes de James Ensor. Et sa proposition ne manquait pas d’originalité : « Choisissez votre tarif. Vous pouvez vous permettre de payer plus cher ? Aidez les autres à payer moins cher ».

Les visiteurs d’un musée seraient-ils moins critiques par rapport à cette funeste stratégie économique ? Est-elle perçue de la même façon lorsqu’elle est employée dans le secteur culturel ou lors de la fréquentation d’un hypermarché ?
Le « Mais c’est de la culture » ne pousse-t-il pas à penser « Mais ce n’est pas exactement la même chose… » ?

« Il n’y a jamais d’argent »

Pour ce qui se passe depuis janvier 2024 aux MRBAB (Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles), j’avais interrogé par écrit le 10 mars 2024 Thomas Dermine (PS), à l’époque Secrétaire d’état chargé notamment des musées fédéraux belges : « Puisque c’est vous qui fixez les prix des entrées pour visiter les fonds permanents de nos musées fédéraux, puis-je vous demander de mettre le plus rapidement possible fin à cette pratique de shrinkflation ? ».
Le 25 avril 2024, celui-ci me répond par écrit : « Il est compréhensible que les consommateurs veuillent en avoir pour leur argent. Cependant, la tarification finale dépend aussi de la situation financière des musées qui doivent faire face à des coûts fixes croissants, souvent même indépendamment de la surface d’exposition. Il est vrai qu’en janvier, le musée « Fin de Siècle » était fermé et que le prix du billet pour la visite du musée « Oldmasters » n’a pas été réduit à ce moment-là. Cependant, pour ce qui est encore visible (Oldmasters), 10 € n’est certainement pas un prix excessif par rapport à beaucoup d’autres musées. De plus, les tarifs n’ont pas été adaptés ou indexés pendant des années. Les MRBAB envisagent de proposer à l’avenir un billet par (sous)musée et éventuellement un ou plusieurs billets combinés permettant aux personnes souhaitant visiter plusieurs (sous)musées de le faire à un tarif plus avantageux ».

L’entrée du luxueux restaurant des MRBAB, fermé depuis longtemps.

Pourquoi, lorsque un homme politique, au niveau fédéral, compare le prix d’un musée établi à Bruxelles, il le fait avec d’autres en général plus chers (en Flandres), oubliant qu’il y en a beaucoup de moins chers en Wallonie?
N’est-il pas piquant de constater que, justement, le même Thomas Dermine deviendra un peu plus tard bourgmestre de Charleroi, alors que le musée des Beaux-Arts de cette ville (récemment réaménagé, et de belle façon) est gratuit « pour tous » tous les jours ouvrables ?
Il y a donc reconnaissance qu’on est bel et bien en présence d’une pratique de shrinkflation.
La seule façon d’y remédier serait d’accepter, pour la survie de nos musées, de faire banquer les usagers.
Pas un mot sur une meilleure information de l’application de cette stratégie économique auprès des visiteurs, à l’inverse de ce qui se passe dans le reste du secteur économique. Et surtout… aucune réflexion sur d’autres façons de faire des économies comme, pour ne prendre qu’un seul exemple concret, diminuer la bureaucratie de ce type d’institutions fédérales.

Globalement, les usagers ne peuvent pas faire une critique ou une plainte sans que l’éternel même refrain ne leur soit présenté. À la fin, cela devient risible. Le « mais nous n’avons pas d’argent ». Molière pourrait s’en inspirer pour une de ses comédies.
Accepter cette (souvent) fausse excuse n’est pas rendre service aux MRBAB. C’est leur permettre de ne pas se remettre en question, de ne pas évoluer, et surtout de ne pas mieux respecter leur public.
Certes, le pouvoir politique doit constater l’état difficile des finances de ses institutions culturelles fédérales. Mais qu’il s’interroge alors aussi, par exemple, sur la perte d’autres sources de revenus, comme la fermeture de leur restaurant et de leur cafétéria. Les deux très vastes locaux qui les accueillaient sont portes closes depuis plusieurs années.
Bruxelles a déjà perdu son musée d’Art Moderne depuis une quinzaine d’années à cause de la direction des MRBAB. Voilà que leurs visiteurs ne peuvent même plus se sustenter ! On est champion au Guinness Book des étrangetés culturelles.
Au stand géré bénévolement par l’association « Les Amis du musée », dans le grand hall du rez-de-chaussée des MRBAB, on m’a confié, lors d’une de mes visites en ce mois de mai 2026, que beaucoup de visiteurs se désespèrent régulièrement « de ne même pas pouvoir s’acheter un sandwich le midi » (3).

Bernard Hennebert

(1) https://www.asymptomatique.be/tintin-vendu-par-lot-de-trois-par-bernard-hennebert/

(2) https://www.lalibre.be/debats/opinions/2011/03/10/un-musee-pour-le-prix-de-deux-3GP4D6O4SNCLBCZUEOKAOWZ7RA/

(3) NDLR : Je viens de constater également la fermeture de la cafetaria au Musée des Sciences Naturelles. Il semble donc que pour ces musées, la cafetaria soit considérée comme un « coût » plutôt que comme une « source de revenus ». L’inverse du « bar » dans les théâtres et les concerts 😉 (C.S.).

 

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