MON JOURNAL DU LIBAN (XIII) : UN AÏD SANGLANT par Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les regroupe ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).

23 mai. Je m’endors souvent la nuit en écoutant des podcasts. Dernière chose entendue hier, avant de sombrer dans le sommeil, la voix de Maurice Pialat disant : « Deux paires de fesses sous les draps, voilà à quoi ressemble le cinéma français depuis la Nouvelle Vague. Je préfère le porno. Au moins, il n’y a pas de drap. » L’a-t-il dit, ou l’ai-je rêvé ?

24 mai. Quatre familles ont été prises pour cible par l’aviation israélienne hier soir dans la localité de Sir el-Gharbiyeh, au Sud-Liban.
Le bilan du massacre s’élève à 11 morts et 8 blessés, en majorité des femmes et des enfants. Parmi les personnes tuées figure Zaynab Ayyad, que l’on voit sur la photo portant son bébé, lequel a été blessé. Le jeune Ali Osama Ma‘touk (photo) a également été tué, tandis que la jeune Fatima (photo) a été secourue des décombres.
Ce drame illustre une fois de plus l’extrême sauvagerie de l’armée israélienne, qui cible des zones résidentielles, massacrant des familles entières et laissant des scènes de destruction massive dans les villes et villages du Sud-Liban.

25 mai. À peine la grue avait-elle commencé les opérations de déblaiement dans la localité de Doueir que l’armée israélienne a de nouveau menacé la zone, entraînant l’interruption des travaux de sauvetage et le retrait des équipes de secours.
Depuis plus de vingt heures, Suzanne Hteit demeure ensevelie sous les décombres de sa maison, tandis que sa famille vit des moments d’angoisse et d’impuissance, entre peur et espoir. Même les tentatives de sauvetage des personnes coincées sous les ruines n’échappent pas aux menaces israéliennes, dans une scène qui résume la tragédie vécue par les habitants du Sud-Liban sous le feu.

25 mai. Ahmad Ali Tahmaz, agriculteur et éleveur de moutons âgé de 50 ans, a été tué après qu’un drone israélien a ciblé sa moto dans sa localité de Doueir, au Sud-Liban.

25 mai. À Deir el-Doueir, au Sud-Liban, le deuil s’est transformé en tragédie.
Les deux sœurs, Assria et Sobhiya Mohammad Zaino Kansou, ont été tuées par une frappe israélienne ayant visé leur maison. L’attaque est survenue alors qu’elles se préparaient à recevoir les condoléances après le décès de leur mère, survenu plus tôt dans la matinée.

25 mai. À Machghara, dans la Békaa-Ouest, des survivants ont été retrouvés après les violentes frappes menées par l’aviation israélienne, qui a ciblé la localité par près d’une dizaine de frappes successives. Un bilan provisoire fait état de cinq morts et de onze blessés, dont des enfants.

25 mai. Les dégâts dans la ville de Bint Jbeil, au Sud-Liban, causés par les agressions israéliennes.
Selon des données et cartes aériennes obtenues par la municipalité de Bint Jbeil jusqu’à la mi-mai 2026, avec indication que ces estimations nécessitent une enquête de terrain précise après le retour des habitants.

Électricité
• Station municipale – quartier Al-Hawa : destruction totale
• Station municipale – Al-Birka : destruction totale
• Réseau interne : destruction totale
• Réseau d’Électricité du Liban : destruction totale
• Stations principales de transformation : destruction totale
• Éclairage public : majoritairement détruit totalement

Eau
• Réservoir de 900 m³ : destruction totale
• Réservoir de 2000 m³ : dommages partiels et destruction du système d’énergie solaire
• Réservoirs de Aïn Hara, Al-Debbech Al-Ahmar et Maroun : dommages partiels
• Réseaux internes de distribution d’eau : destruction totale

Zones urbaines et commerciales
• Destruction totale : plus de 80 %
• Destruction partielle : plus de 15 %
• Total des zones touchées : plus de 95 %
Bâtiments
• Bâtiments totalement détruits : plus de 1800
• Unités résidentielles détruites : plus de 3500
Commerces
• Magasins totalement détruits : environ 500
• Magasins partiellement endommagés : au moins 200

Santé
• Hôpital Salah Ghandour : dommages partiels
• Hôpital gouvernemental de Bint Jbeil : dommages partiels
• Centre de secours de Bint Jbeil (près du vieux cimetière de la ville) : dommages partiels
• Centre de l’Autorité sanitaire islamique : destruction totale
• Centre des Scouts Al-Rissala : destruction totale

Écoles et universités
• 13 établissements éducatifs endommagés
• 9 établissements avec dégâts partiels
• 4 établissements totalement détruits
Dégâts partiels :
• École secondaire Saïd Amin
• Ancienne école officielle des garçons
• Lycée de Bint Jbeil
• Institut technique de Bint Jbeil
• École des Sœurs
• Institut Al-Afaq
• École des Aveugles
Destruction totale :
• École Al-Baraa
• Université libanaise
• École des besoins spéciaux (préparatoire)
• Institut CIS

Infrastructures et environnement
• Routes : destruction dépassant 90 %
• Étang/Bassin de Bint Jbeil : dommages partiels
• Espaces verts : destruction dépassant 70 %, y compris les pins et oliviers
• Centre de traitement des déchets : dommages partiels
• Abattoir municipal : dommages partiels

Mosquées et lieux de culte
• Grande mosquée – destruction totale
• Mosquée Imam Ali destruction totale – quartier Al-Jamimaa
• Mosquée Al-Hawa destruction totale
• Mosquée Imam Al-Sajjad destruction partielle – quartier Al-Sayyah
• Complexe Imam Al-Askari – destruction partielle – près de l’étang
• Mosquée Al-Saghir (entièrement)
• Mosquée Zayn al-Abidine (entièrement)
• Mosquée Al-Houda (entièrement)
• Mosquée Al-Qaim (partiellement) – Al-Ouensar
• Mosquée Fâtima Al-Zahra (partiellement) – Al-Wadi
• Mosquée Imam Al-Mahdi (entièrement) – Al-Dawra
• Mosquée Chahine (entièrement) – Ras Al-Aïn
• Mosquée Imam Al-Hassan (partiellement) – près de l’étang
• Mosquée Aïn Ebel (partiellement)
• Mosquée Salah Ghandour (entièrement)
• Mosquée Bint Jbeil Al-Fawqa (entièrement) – quartier Al-Jamimaa
• Mosquée du vieux marché (entièrement)

Institutions publiques et services gouvernementaux
• Sérail gouvernemental : dommages partiels
• Centre des affaires sociales : dommages partiels
• Bâtiment de la municipalité : dommages partiels
• Bibliothèque publique : dommages partiels
Marché public :
• Place du marché : destruction totale
• Marché couvert : destruction totale
• Souk Al-Fawqani : destruction quasi totale

Sports et jardins
• Grand stade : destruction totale
• Terrain de basket : destruction totale
• Terrain de mini-football : destruction totale
• Piscine municipale et piscine de l’Union : dommages partiels
• Jardin des Martyrs : destruction totale
• Jardin Maroun Abboud : dommages partiels
• Jardin de l’école Jamil : dommages partiels

26 mai. Ciblé par une frappe israélienne, le secouriste Ali Youssef Mazeh a été tué alors qu’il travaillait sur une pelleteuse dans sa localité de Tayr Falsayh, au Sud-Liban.

26 mai. Le secouriste Ali Abbas Najdi a été tué à la suite d’une frappe israélienne délibérée visant le centre de la Défense civile à Srifa, au Sud-Liban.

26 mai. « Je ne partirai pas », disait-il malgré les menaces israéliennes.
Hassan Mansour, resté dans sa localité de Machghara, dans la Békaa-Ouest, a été tué hier avec son épouse et sa fille lors d’une frappe israélienne.

 

26 mai. Les cibles des frappes israéliennes.
Ici à Charnieh, dans la localité de Bourj El Chemali (Tyr).

27 mai. Le ciel du Sud-Liban et de la Békaa est devenu un plafond de feu, traversé par les avions de guerre israéliens qui frappent sans discontinuer villes et villages. D’immenses colonnes de fumée engloutissent les localités, tandis que routes, maisons, commerces et immeubles disparaissent sous les explosions. Une terre entière du Liban vit désormais au rythme des bombardements.
En moins de vingt-quatre heures, les frappes ont fait des dizaines de morts et de blessés. Des enfants, des femmes, des vieillards, des familles entières sont pris au piège d’une campagne de destruction méthodique qui ne distingue ni civils ni infrastructures vitales. Les ambulances hurlent dans des rues couvertes de poussière et de gravats, pendant que les secouristes fouillent les décombres pour tenter de retrouver des survivants. Ce que montrent ces images, c’est la brutalité d’une armée qui transforme des régions entières en champs de ruines. Des quartiers résidentiels sont pulvérisés en plein jour, des centres urbains sont noyés sous d’épaisses fumées noires, et les populations civiles sont contraintes de fuir sous une terreur imposée du ciel.

28 mai. À Adloun, localité côtière du Sud-Liban, six membres d’une même famille — les parents et leurs enfants — ont été brûlés vifs après qu’un drone israélien a visé leur voiture sur l’autoroute. La famille a été ciblée alors qu’elle tentait de quitter son village menacé pour rejoindre une zone plus sûre..

28 mai. Mustafa Kassab a été tué lors d’une frappe israélienne à Tyr. Sa fiancée lui rend hommage : « Toutes les mariées ne portent pas le blanc… certaines portent la douleur d’une patrie en guise de robe, et leur dot est le martyre. Ma dot, c’était toi, ô martyr, âme de mon cœur… »

28 mai. À Tyr, ville millénaire du Sud-Liban, posée entre la mer et la mémoire, les images de ce matin disent ce que les mots peinent à contenir : des quartiers éventrés, des immeubles réduits à des carcasses de béton, des rues où ne subsistent que la poussière et le silence. Atteinte dans sa chair et dans sa mémoire, Tyr porte aujourd’hui sur son visage les marques d’une violence qui dépasse la seule géographie. Ce n’est pas seulement la ville qui a été ciblée par les frappes israéliennes, mais une continuité historique, humaine et culturelle.

28 mai. Fatima Ali Wehbi et sa fille, encore nourrisson, ont été tuées aujourd’hui à la suite d’une frappe israélienne sur Choueifat, au sud-est de Beyrouth.
Leurs noms viennent s’ajouter à la longue liste des civils libanais emportés par les frappes israéliennes.

28. Encore un journaliste libanais victime des frappes israéliennes : Hussam Zedan, tué aujourd’hui à Tyr.

28 Le grand-père Hassan Saadoun et son petit-fils Youssef circulaient à moto sur une route de Tyr lorsqu’un drone israélien les a pris pour cible, les tuant sur le coup.

28 mai. En ce premier jour de l’Aïd al-Adha, l’armée israélienne s’est déchaînée contre les localités du Sud-Liban et de la Békaa, multipliant les frappes aériennes, de drones et les bombardements d’artillerie sur une très large échelle.
Résumé des agressions israéliennes sur le territoire libanais – 27/05/2026
Sud du Liban – raids aériens :
• Kfar Reman — كفررمان
• Nabatieh — النبطية
• Nabatieh al-Fawqa — النبطية الفوقا
• Taffahata — تفاحتا
• Doueir — الدوير
• Louaize — اللويزة
• Jebchit — جبشيت
• Choukin — شوكين
• Shebaa — شبعا
• Tyre — صور
• El Bass Camp — مخيم البص
• Debbine — دبين
• Sarifa — صريفا
• Rashidieh Camp — الرشيدية
• Zibdin — زبدين
• Abbassieh Junction — مفرق العباسية
• Halousiyeh — الحلوسية
• Kfar Jouz — كفرجوز
• Toura — طورا
• Burj Qalaouiyeh — برج قلاوي
• Kfar Sir — كفرصير
• Qlaileh — القليلة
• Houmine al-Fawqa — حومين الفوقا
• Jirjoua — جرجوع
• Zefta — زفتا
• Zawtar al-Sharqiyah — الحمرا-زوطر الشرقية
• Bariqaa — بريقع
• Al Masaken — المساكن
• Kfar Tibnit — كفرتبنيت
• Deir Aames — دير عامص
• Aramta — عرمتى
• Yater — ياطر
• Mleikh — مليخ
• Kfar Houna — كفرحونة
• Ali al-Taher — علي الطاهر
• Habbouch — حبوش
• Yahmar al-Shaqif — يحمر الشقيف
• Meifdoun — ميفدون
• Maarka — معركة
Békaa :
• Wadi Faara — وادي فعرا
• Harbata — حربتا
• Brital Highlands — جرود بريتال
• Bodai Highlands — جرد بوداي
• Samhar–Qaraoun area — بين سمحر و القرعون
• Saghmarr — سحمر
• Hermel Highlands — جرود الهرمل
• Nabi Sariij — النبي سريج

Frappes de drones :
• Nabatieh al-Fawqa — النبطية الفوقا
• Kfar Reman — كفررمان
• Mansouri — المنصوري
• Nabatieh — النبطية
• Deir Kifa — ديركيفا
• Jebchit — جبشيت
• Sharqiya — الشرقية
Bombardements d’artillerie :
• Mansouri — المنصوري
• Kfar Reman — كفررمان
• Saad al-Batikh — صفد البطيخ
• Mahmoudiyeh — المحمودية
• Arnoun — ارنون
• Yahmar al-Shaqif — يحمر الشقيف
• Nabatieh — النبطية
• Wadi Barghaz — وادي برغز
• Balat — بلاط
• Ali al-Taher — علي الطاهر
• Haniyeh — الحنية
• Al-Man — علمان
• Frun — فرون
• Majdal Zoun — مجدلزون
• Sarifa — صريفا
• Nabatieh al-Fawqa — النبطية الفوقا
• Kfar Tibnit — كفرتبنيت
• Deir Qanoun Ras al-Ain — دير قانون رأس العين
• Hadatha — حداثا
• Braachit — برعشيت

29 mai. Ces agressions surviennent en plein Aïd al-Adha, alors que le cessez-le-feu est censé être prolongé, dans un mépris total du temps de trêve et de la vie civile.

29 mai. Après les menaces visant la ville de Tyr, Kamal Qassab, son fils Mustafa et sa fille Céline avaient quitté leur domicile pour se réfugier dans le quartier du port, plus éloigné des frappes. À la tombée de la nuit, ils sont revenus chez eux afin de récupérer quelques affaires indispensables avant de repartir vers un lieu plus sûr.
Mais un drone israélien, qui surveillait, les a pris pour cible. Le père, son fils et sa fille ont été tués ensemble, dans ce foyer qu’ils pensaient retrouver quelques instants seulement.. Que reste-t-il d’une vie ordinaire lorsque rentrer chez soi devient, en soi, une condamnation possible pour toute une famille ?

29 mai. Le déséquilibre n’est pas nouveau, mais il devient presque caricatural lorsqu’il est exposé au grand jour par les médias eux-mêmes.
Qu’une soldate israélienne soit tuée sur un territoire libanais occupé par les troupes israéliennes, et que cela fasse immédiatement l’objet d’un traitement éditorial dans un quotidien comme Le Figaro, relève d’un réflexe médiatique bien rodé : l’événement est isolé, individualisé, dramatisé. Mais dans le même temps, des dizaines de civils libanais tués ou blessés quotidiennement par les frappes israéliennes ne suscitent ni la même mise en récit, ni la même indignation éditoriale, ni la même visibilité continue. Ils deviennent des “dégâts collatéraux”, rarement des vies racontées.
Ce contraste n’est pas seulement journalistique : il est politique. Il façonne une hiérarchie implicite des vies dignes d’attention. Une soldate d’une armée d’occupation devient un visage, une histoire. Les civils libanais, eux, disparaissent dans l’abstraction statistique d’une guerre dite “complexe”. Illustration d’une asymétrie flagrante du regard.
Et pendant que certains médias s’attardent sur les soldats israéliens tués au combat, les bombardements des villes et villages libanais continuent, eux, sans pause narrative — dans un silence médiatique qui pèse autant que les explosions elles-mêmes

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