MON JOURNAL DU LIBAN (XIV) : LES TORTUES DE MONA / COLLABORATION OU RÉSISTANCE par le cinéaste Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les regroupe ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).

30 MAI. Parmi les victimes des frappes israéliennes au Liban figurent de nombreux réfugiés syriens. Ayant fui des années de guerre en Syrie, ils pensaient avoir trouvé un refuge au Liban, où beaucoup travaillent dans le secteur agricole. Ils se retrouvent aujourd’hui à nouveau pris au piège de la guerre. C’est le cas de la famille de Qais Mohammad Al-Bakir et de son épouse Reem Al-Ali, tués hier à Adloun, dans le sud du Liban, avec leurs six enfants : Jaafar, Mohammad, Jana, Roua, Qamar et Thuraya. Huit membres d’une même famille rayés du registre civil par une armée génocidaire qui agit aujourd’hui au Liban comme hier à Gaza (voir photo des enfants ci-dessus).

30 MAI. Encore un secouriste délibérément ciblé par une frappe israélienne : le jeune Hussein Wehbi, originaire de la localité d’Ansar, dans le Sud-Liban. Il avait choisi une voie tournée vers les autres, celle du secours et de l’engagement au service de la vie, et cela a suffi pour en faire une cible légitime aux yeux des Israéliens.

Photo Bilal Kachmar

31 MAI. Cette image n’a rien de spectaculaire, rien qui attire habituellement les caméras du monde. Pourtant, elle dit beaucoup de la réalité des bombardements israéliens qui frappent le Sud-Liban. La violence d’un bombardement ne s’arrête pas aux frontières de la vie humaine. Elle frappe tout ce qui vit. Les animaux deviennent eux aussi des victimes silencieuses de la guerre.
Dans les villes et villages du Sud-Liban, les pigeons font partie du paysage quotidien. Ils occupent les cours, les toits et les places. Leur présence évoque la tranquillité, la vie ordinaire, le rythme paisible des journées. Lorsqu’ils sont retrouvés ainsi, sans vie parmi les décombres, c’est un fragment de cette normalité qui disparaît.
Les bombes et les missiles tuent des hommes, des femmes et des enfants, mais ils détruisent aussi les récoltes, les troupeaux, les arbres, les oiseaux et l’équilibre fragile d’un territoire déjà éprouvé. Chaque explosion propage la destruction bien au-delà de ses cibles immédiates, transformant l’espace de vie en espace de mort.
Quelle peut être la justification d’une violence capable d’atteindre jusqu’aux oiseaux du ciel ? Ces pigeons n’étaient ni combattants ni menaces. Ils étaient simplement là, vivant dans un environnement désormais saccagé par les bombes.

1er JUIN. Résumé des attaques israéliennes sur le territoire libanais pour la seule journée du 31 mai 2026

Frappes aériennes menées par l’aviation israélienne
Sud-Liban :
Dibbine (دبين)
Kfar Tebnit (كفرتبنيت)
Blat (بلاط)
Mayfadoun (ميفدون)
Ansar (انصار)
Al-Abbassiyé (العباسية)
Deir Qanoun al-Nahr (دير قانون النهر)
Yahmar al-Chqif (يحمر الشقيف)
Zrariyé (الزرارية)
Touline (تولين)
Kawthariyet al-Riz (كوثرية الرز)
Borj Qalaouiyé (برج قلاوية)
Ghandouriyé (الغندورية)
Haniyé (الحنية)
Hadatha (حداثا)
Choukine (شوكين)
Tyr (صور)
Carrefour de Maarka–Tyr (مفرق معركة-صور)
Nabatiyé al-Fawqa (النبطية الفوقا)
Rihane (الريحان)
Braachit (برعشيت)
Srir al-Gharbiyé (صير الغربية)
Kawthariyet al-Sayyad (كوثرية السياد)
Ghassaniyé (الغسانية)
Khirbet al-Doueir–Babliyé (خربة الدوير-البابلية)
Qaqaiyat al-Sanawbar (قاقعية الصنوبر)
Froun (فرون)
Houch (الحوش)
Kfar Remmane (كفررمان)
Siddiqine (صديقين)
Marouaniyé (المروانية)
Mansouri (المنصوري)
Kfar Sir (كفرصير)
Deir al-Zahrani (دير الزهراني)
Majdal Zoun (مجدلزون)
Entre Habbouch et Deir al-Zahrani (بين حبوش و دير الزهراني)
Deir Antar (دير انطار)
Entre Zebdine et Choukine (بين زبدين و شوكين)
Jebchit (جبشيت)
Arab Salim (عربصاليم)
Nabatiyé (النبطية)
Békaa :
Machghara (مشغرة)

Frappes menées par des drones israéliens
Qsaybé (القصيبة)
Charqiyé (الشرقية)
Zebdine (زبدين)
Sarafand (الصرفند)
Adoussiyé (العدوسية)
Tyr (صور)
Al-Barak–Zahrani (البراك-الزهراني)
Nabatiyé (النبطية)
Deir Kifa (ديركيفا)
Charniyé (شارنية)
Arab Salim (عربصاليم)
Jall al-Bahr–Tyr (جل البحر-صور)
Habbouch (حبوش)

Bombardements d’artillerie israéliens
Dibbine (دبين)
Kfar Jouz (كفرجوز)
Kfar Remmane (كفررمان)
Jebchit (جبشيت)
Qalaouiyé (قلاوية)
Nabatiyé al-Fawqa (النبطية الفوقا)
Qaqaiyat al-Jisr (قاقعية الجسر)
Khirbet Selm (خربة سلم)
Borj Qalaouiyé (برج قلاويه)
Samaïyé (السماعية)
Touline (تولين)
Sultaniyé (السلطانية)
Braachit (برعشيت)
Ghandouriyé (الغندورية)
Maaliyé (المعليه)
Chhour (شحور)
Mansouri (المنصوري)
Kfar Tebnit (كفرتبنيت)

Explosions provoquées par l’armée israélienne dans les localités du Sud
Bint Jbeil (بنت جبيل)
Dibbine (دبين)
Kounine (كونين)

1er JUIN. Reem Al-Amin pleure son époux, Ramzi Darwish Eid, jeune résistant surnommé « le lion de Srifa », tombé en défendant le Sud-Liban contre les envahisseurs israéliens : « Je ne remonterai pas l’histoire avant l’année 2023, mais je vais me limiter à ce que ma mémoire parvient à conserver de tes exploits depuis le deuxième mois de la bataille de soutien. Tu as porté ton esprit révolutionnaire et tu es parti au combat. Les fronts de Mays al-Jabal, Khiam, Houla, Bint Jbeil et d’autres témoignent de tes affrontements répétés avec la mort. Pourtant, tu revenais toujours en riant, disant : « J’ai encore du travail ». Et je sais, et tout le monde le sait, que te qualifier de héros est insuffisant, car tu as, à ton jeune âge, laissé des empreintes dont les générations parleront. Quant à moi, je te remercie pour ces dix années passées à tes côtés, qui n’ont connu que la douceur, sans amertume. Même les six années d’attente de notre enfant furent belles, portées par la patience et l’espoir. Et lorsque Dieu a choisi de faire naître une vie en moi, Il t’a choisi pour partir avant de pouvoir la voir. Mais je te promets que lorsque ton enfant verra le jour, il saura d’abord qu’il avait un père courageux, intrépide, qui n’a jamais faibli jusqu’à ce que Srifa soit irriguée de son sang pur. Lumière de mes yeux, repose en paix, l’âme sereine. Puisse notre rencontre ne pas tarder. »

1er JUIN. L’enseignante Nasrine Ahmad Ramadan est morte des suites de ses blessures.
Elle rejoint ainsi son père et sa sœur, décédés hier, victimes d’une frappe israélienne ayant visé le secteur de Jmayzat, à Tyr.

1er JUIN. Le spectacle après la frappe menée par l’aviation israélienne à proximité de l’Hôpital Jabal Amel, à Tyr.

2 JUIN. Théodosia Karam, originaire de la localité de Qlayaa, au Sud-Liban, a été tuée aux côtés de son père, le chirurgien-dentiste Dr James Karam, et de son frère Tony Karam, lorsque leur véhicule a été pris pour cible par un drone israélien sur la route de Nabatiyé–Khardali. La famille rentrait de l’université, où Théodosia venait d’achever ses examens.

2 JUIN. Résistance ou collaboration : le Liban face à son moment de vérité.
L’histoire montre que face à une agression extérieure, les peuples ne réagissent jamais d’une seule voix. Certains résistent, d’autres s’accommodent, d’autres encore collaborent. C’était vrai dans la France occupée, cela fut vrai dans tous les pays soumis à une puissance étrangère, et cela demeure vrai aujourd’hui. Ce qui frappe le plus dans les périodes d’occupation ou de domination, c’est la manière dont elles révèlent le caractère des hommes et des sociétés.
Tandis que certains risquent leur vie pour défendre leur terre, leur peuple et leur dignité, d’autres poursuivent leur existence comme si rien ne se passait. Les premiers vivent dans l’urgence du combat et du sacrifice ; les seconds dans le confort de la distance.
Les premiers portent le poids de la confrontation ; les seconds en commentent les conséquences. Ainsi naît une fracture morale profonde entre ceux qui considèrent que la liberté exige un prix et ceux qui estiment que ce prix est trop élevé.

L’une des plus grandes victoires de toute puissance occupante n’est d’ailleurs pas militaire. Elle consiste à convaincre les dominés que la domination est inévitable. À force de répétition, l’anormal devient normal. Les violations deviennent des incidents. Les bombardements deviennent des faits divers. Les morts deviennent des chiffres. Peu à peu, la société s’habitue à ce qui aurait dû la révolter. Le scandale cesse d’être le crime ; le scandale devient la dénonciation du crime. L’agresseur finit par être perçu comme une donnée permanente du paysage, tandis que ceux qui s’opposent à lui sont accusés de troubler l’ordre établi.

C’est exactement ce renversement moral que l’histoire a observé dans de nombreuses situations d’occupation. Dans la France de Vichy, ceux qui résistaient étaient souvent accusés de provoquer des représailles, de mettre en danger la population ou de compromettre la stabilité. Les collaborateurs et les accommodants se présentaient comme des réalistes, des pragmatiques, des hommes soucieux d’éviter de plus grands malheurs.
Ils expliquaient qu’il fallait composer avec le rapport de force du moment, accepter les contraintes imposées par l’occupant et renoncer à certaines ambitions jugées irréalistes. Pourtant, avec le recul, l’histoire a rarement retenu leurs justifications. Elle a davantage honoré ceux qui refusèrent de considérer la domination comme une fatalité.

Au Liban, cette question dépasse les clivages partisans. Elle touche à la définition même de la souveraineté. Car qu’est-ce qu’une nation si elle accepte que d’autres décident quand ses villages seront frappés, quand ses citoyens pourront vivre ou mourir, quand son espace aérien pourra être violé ? À quoi sert l’indépendance si elle n’est qu’un mot inscrit dans les constitutions et les discours officiels ? Une souveraineté qui ne protège ni le territoire ni la population risque de devenir une fiction administrative. Elle conserve ses symboles mais perd sa substance.

Dans ce contexte, le confessionnalisme joue un rôle central et souvent ambivalent. Conçu à l’origine comme un mécanisme de coexistence et de répartition du pouvoir entre les communautés, il a aussi produit une fragmentation du regard national. Lorsque l’identité politique est d’abord médiatisée par l’appartenance communautaire, la lecture des crises nationales peut perdre son unité.
Ce qui devrait être perçu comme une atteinte à la souveraineté collective peut être interprété à travers des prismes partiels, parfois concurrents, où chaque communauté évalue le danger ou l’intérêt en fonction de sa position propre plutôt que de celle de la nation dans son ensemble. Dans de tels systèmes, la logique de survie communautaire peut parfois entrer en tension avec la logique de résistance nationale. Certains acteurs politiques peuvent être tentés de privilégier la protection immédiate de leur groupe, même au prix d’un compromis implicite avec des équilibres extérieurs, tandis que d’autres perçoivent la résistance comme une nécessité existentielle pour l’ensemble du pays.
Cette divergence ne relève pas uniquement des convictions idéologiques mais aussi de la structure même du système politique, qui fragmente la décision et multiplie les centres de légitimité.

Le confessionnalisme peut ainsi, dans les périodes de crise aiguë, devenir un terrain où s’expriment des formes indirectes de collaboration ou d’accommodement avec l’occupant. Non pas nécessairement par adhésion à une puissance extérieure, mais par calcul de sécurité communautaire, par peur du déséquilibre interne ou par crainte de l’effondrement du fragile compromis national. Cette dynamique rend parfois difficile l’émergence d’une position unifiée face à l’agression extérieure et transforme un enjeu national en une addition de stratégies communautaires, empêchant la construction d’une conscience nationale capable de transcender les réflexes de protection immédiate.

Les grandes traditions spirituelles de la région, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes, enseignent toutes que la dignité humaine ne peut être réduite à un calcul de puissance. Le christianisme a exalté ceux qui refusèrent de sacrifier leur conscience devant les empires, tandis que l’islam condamne l’oppression et fait de la défense des victimes de l’injustice une obligation morale. Dans les deux traditions, la justice n’est pas définie par le rapport de force mais par la fidélité à des principes supérieurs. La soumission à l’injustice n’a jamais constitué un idéal spirituel et la paix véritable ne peut être fondée sur l’humiliation permanente d’un peuple.

L’histoire du Liban elle-même témoigne de cette réalité. Ce pays n’a pas été construit par des générations de résignés. Des Libanais de toutes confessions ont affronté des empires, des occupations et des invasions successives. Ils ont parfois divergé sur les moyens mais rarement sur l’idée que la liberté collective possède une valeur qui dépasse les intérêts individuels. La mémoire nationale célèbre davantage ceux qui ont résisté que ceux qui se sont adaptés à la domination du moment.
La collaboration ne consiste pas nécessairement à servir directement l’occupant mais à adopter son langage, ses priorités et sa vision du monde. Elle apparaît lorsque l’on exige davantage de comptes aux victimes qu’à ceux qui les frappent, lorsqu’on réclame le silence des résistants plutôt que la fin des agressions, et lorsqu’on finit par considérer que le problème principal n’est plus la violation de la souveraineté nationale mais ceux qui refusent de s’y résigner. À ce stade, l’occupation n’agit plus seulement sur le territoire ; elle commence à coloniser les esprits.

Toute société confrontée à une telle situation est finalement placée devant un choix moral. Accepte-t-elle que la force fasse le droit ? Accepte-t-elle que la dignité soit négociable ? Accepte-t-elle que la liberté soit subordonnée au confort, à la peur ou à l’habitude ? Les réponses varient selon les individus et les circonstances, mais l’histoire finit toujours par rendre son jugement. Les générations futures se souviennent rarement de ceux qui expliquaient pourquoi il fallait se soumettre ; elles se souviennent surtout de ceux qui, parfois seuls, parfois incompris, refusèrent de considérer l’injustice comme normale. Car les nations ne disparaissent pas uniquement lorsqu’elles sont vaincues militairement, mais lorsqu’elles cessent de croire que leur liberté mérite d’être défendue.

3 JUIN. Il ne se passe pas un jour, pas même une heure, sans que les frappes israéliennes ne fauchent de nouvelles victimes civiles au Sud-Liban. Parmi les dernières, Ali Qobeissi et sa fille Lara, tués dans la localité de Doueir.

3 JUIN. Hassan Abdallah, son épouse Hanan Chéhab, coordinatrice du lycée Al-Rahma à Kfarjoz, ainsi que leurs enfants, ont péri ensemble lors d’une frappe israélienne qui a visé hier le village de Marwaniyé, au Sud-Liban.

3 JUIN. Sauvetage d’un chien resté piégé au milieu des décombres laissés par une frappe israélienne ayant visé la localité de Zrariyé, au Sud-Liban.

3 JUIN. Tuée ce matin lors d’une frappe israélienne sur la localité de Habbouch, au Sud-Liban, la travailleuse sri-lankaise Rahma avait laissé un enregistrement téléphonique poignant, dans lequel elle expliquait refuser de quitter les lieux afin de ne pas abandonner les animaux dont elle s’occupait. Elle y déclarait également craindre Dieu et non les Israéliens.

3 JUIN. Lama Kamal Basma, âgée de 37 ans, a choisi de rester dans sa ville de Tyr malgré les menaces israéliennes. Elle y est restée par sens du devoir, afin de continuer à apporter de l’aide aux habitants des villages et localités déplacés vers Tyr.
Elle a été tuée par une frappe de drone israélien visant sa moto dans la zone d’Al-Housh.

4 JUIN. Un énième cessez-le-feu, annoncé sous le parrainage de Donald Trump, est venu s’ajouter cette nuit à la longue liste des accords, trêves et arrangements proclamés depuis le début de la guerre. Comme à chaque annonce, les mêmes questions reviennent, mêlant espoir pour les uns et scepticisme pour les autres.
Ce cessez-le-feu sera-t-il respecté ? L’expérience des mois passés incite à la prudence. Les précédentes trêves ont été marquées par des violations israéliennes répétées, des bombardements et des incursions militaires qui ont constamment réduit à néant les engagements annoncés. Pour les habitants du Sud-Liban, les mots ne suffisent plus. Ils attendent des actes. Ils attendent que le silence des armes devienne enfin une réalité durable.

Mais au-delà de la question du cessez-le-feu se pose celle, plus fondamentale encore, de l’occupation. Les forces israéliennes se retireront-elles réellement des localités qu’elles occupent encore ? Les habitants pourront-ils revenir dans leurs villages ? Car derrière les communiqués diplomatiques et les déclarations officielles se cache une réalité brutale : des dizaines de villages ont été ravagés, certains partiellement détruits, d’autres presque rayés de la carte.
Des centaines de milliers de déplacés vivent depuis des mois dans l’attente. Ils attendent de retrouver leur vie, de revoir leurs maisons — ou ce qu’il en reste. Ils espèrent rouvrir leurs commerces, retourner dans leurs champs, leurs oliveraies, leurs vergers, leurs ateliers. Ils aspirent simplement à reprendre une existence suspendue depuis trop longtemps.

Mais que trouveront-ils à leur retour ? Dans de nombreuses localités, les rues ne sont plus que des amas de gravats. Les infrastructures ont été détruites, les réseaux d’eau et d’électricité endommagés, les écoles, les centres de santé et les bâtiments publics gravement touchés. Là où se trouvaient des quartiers animés et des foyers vivants, il ne reste parfois que des ruines.
Vient alors la question que personne ne semble aujourd’hui en mesure de résoudre : qui reconstruira ? Avec quels moyens ? Le Liban traverse déjà l’une des plus graves crises économiques de son histoire. Les habitants ont perdu leurs économies, leurs revenus, parfois l’œuvre de toute une vie. La reconstruction exigera des milliards de dollars, des années d’efforts et une volonté politique qui fait aujourd’hui cruellement défaut.
Et même lorsque les murs seront rebâtis, tout ne pourra pas être reconstruit. Comment réparer les blessures laissées par la guerre ? Comment rendre aux enfants les mois d’insouciance qui leur ont été volés ? Comment effacer le traumatisme des familles qui ont vécu sous les bombes, l’angoisse de l’exil forcé, la douleur des séparations et des deuils ?

Il faudra aussi du temps pour accomplir ce que la guerre a empêché. Il faudra ramener les morts dans les cimetières de leurs villages d’origine. Il faudra leur rendre les hommages qui n’ont pu être rendus dans le tumulte des bombardements et des déplacements. Il faudra permettre aux familles de se recueillir dignement et de refermer, autant que possible, les blessures ouvertes par la guerre.
Un cessez-le-feu peut faire taire les armes. Il ne reconstruit pas les maisons. Il ne ramène pas les disparus. Il ne répare pas les vies brisées.
La véritable épreuve commencera lorsque les habitants du Sud devront affronter l’immense tâche de rebâtir leurs villages, leurs familles et leur avenir sur les ruines laissées par la guerre. C’est à ce moment-là que l’on saura si cette trêve marque réellement la fin d’un conflit ou si elle n’est qu’une nouvelle parenthèse avant le prochain drame.

4 JUIN. Chaque fois que je publie la photo d’une victime des frappes israéliennes, le même phénomène se reproduit. Sous l’image d’un homme tué, d’une femme arrachée à sa famille ou d’un enfant dont la vie a été brutalement interrompue, apparaissent parfois des commentaires du genre : « Bravo Tsahal », « au suivant », « un de moins », ou simplement quelques émojis ricanants destinés à exprimer leur satisfaction face à la mort d’autrui. Ces réactions demeurent heureusement très minoritaires, mais leur violence morale n’en est pas moins choquante.

Un autre élément frappe également : les profils de leurs auteurs se ressemblent souvent. Il s’agit très fréquemment de comptes anonymes ou quasi anonymes, utilisant de faux noms, des photos de profil génériques ou empruntées ailleurs. Des comptes sans amis, ou presque, avec peu ou pas de publications personnelles. Tout donne l’impression de profils créés principalement pour intervenir sur certains sujets et y diffuser provocations, insultes ou messages de réjouissance morbide.
Pour ma part, je ne laisse pas ces messages prospérer. Ils sont systématiquement supprimés et leurs auteurs immédiatement bloqués. Non par refus du débat, mais parce qu’il existe une différence fondamentale entre la discussion, le désaccord et l’apologie de la violence ou de la mort.

Je continuerai à publier les visages, les noms et les histoires des victimes de la sauvagerie israélienne. Parce que derrière chaque photo se trouve une personne réelle, avec une famille, des proches, des rêves et une vie qui comptait.
Les faux profils qui se cachent derrière l’anonymat finiront par disparaître dans le flot incessant des réseaux sociaux. Les victimes, elles, sont bien réelles. Et c’est précisément pour cette raison qu’elles méritent d’être vues, nommées et rappelées à notre mémoire collective.

4 juin. Le Parti communiste libanais annonce le décès de l’un de ses membres, Ramadan Farhat, qui s’est engagé dès sa jeunesse dans les rangs de la résistance au Sud-Liban. Il a été tué lors d’une attaque israélienne contre la localité de Zrariyé.

5 JUIN. L’énième « cessez-le-feu » annoncé à Washington avait été présenté comme un accord censé ramener le calme. Dans les faits, il garantissait à Israël la possibilité de poursuivre l’occupation d’une partie du Sud-Liban et de continuer à mener des frappes quand et où il le jugeait nécessaire.
Le bilan de la seule journée du 4 juin 2026 illustre la réalité de cet arrangement : des dizaines de frappes aériennes, d’attaques de drones et de bombardements d’artillerie ont visé le territoire libanais. Loin d’avoir mis fin aux hostilités, ce « cessez-le-feu » semble vouloir consacrer une situation dans laquelle seul Israël conserverait la liberté de recourir à la force, tandis que les populations du Sud-Liban continuent de vivre sous la menace permanente des bombardements, sans pouvoir regagner en sécurité nombre de leurs villes et villages, toujours exposés aux attaques et à l’occupation.

Résumé des attaques israéliennes contre le territoire libanais du 4 juin 2026
Frappes menées par l’aviation israélienne
Sud-Liban :
Toul (تول)
Kfardounine (كفردونين)
Houmine el-Faouqa (حومين الفوقا)
Zawtar el-Gharbiyeh (زوطر الغربية)
Ali al-Taher (علي الطاهر)
Arnoun (ارنون)
Carrefour de Maaraké–Tyr (مفرق معركة-صور)
Meifdoun (ميفدون)
Majdal Zoun (مجدلزون)
Deir ez-Zahrani (دير الزهراني)
Choukine (شوكين)
Kafra (كفرا)
Srifa (صريفا)
Mansouri (المنصوري)
Braachit (برعشيت)
Aïn Qana (عين قانا)
Entre Zawtar ech-Charqiyé (زوطر الشرقية) et Meifdoun (ميفدون)
Arab el-Jal (عرب الجل)
Haris (حاريص)
Ghaziyé (الغازية)
Maaraké (معركة)
Nabatiyé el-Faouqa (النبطية الفوقا)
Hanaouay (حناويه)
Al-Masaken – Tyr (المساكن-صور)
Harouf (حاروف)
Touline (تولين)
Majdal Selm (مجدل سلم)
Deir ez-Zahrani (دير الزهراني)
Tebnine (تبنين)
Hauteurs de l’Iqlim el-Touffah (مرتفعات اقليم التفاح)
Ramadiyé (الرمادية)
Chaïtiyé (الشعيتية)
Hamra – Zawtar ech-Charqiyé (الحمرا-زوطر الشرقية)
Aïn Qana (عين قانا)
Zawtar ech-Charqiyé (زوطر الشرقية)
Beit Yahoun (بيت ياحون)
Kfar Tebnit (كفرتبنيت)
Siddiqine (صديقين)
Jebchit (جبشيت)
Adchit ech-Chqif (عدشيت الشقيف)
Kfardounine (كفردونين)
Békaa :
Qelia (قليا)
Sohmor (سحمر)
Loubaya (لبايا)
Yahmar (يحمر)

Frappes menées par des drones israéliens
Tyr (صور)
Zefta (زفتا)
Nabatiyé (النبطية)
Borj Qalaouiyé (برج قلاوية)
Qana (قانا)
Deir Antar (دير انطار)
Marj Safa – Choukine (مرج صفا-شوكين)
Maaraké (معركة)
Route Habbouch – Kfarramane (طريق عام حبوش-كفررمان)
Chhour (شحور)
Sohmor (سحمر)
Qsaibé (القصيبة)
Doueir (الدوير)
Zrariyé (الزرارية)
Abbassiyé (العباسية)
Kafra (كفرا)
Aba (عبا)
Soltaniyé (السلطانية)
Carrefour de Nmairiyé (مفرق النميرية)

Bombardements d’artillerie israéliens
Qatrani (القطراني)
Braachit (برعشيت)
Kfar Tebnit (كفرتبنيت)
Dbine (دبين)
Blat (بلاط)
Nabatiyé (النبطية)
Kfarramane (كفررمان)
Jormoq (الجرمق)
Deir Aames (دير عامص)
Ali al-Taher (علي الطاهر)
Majdal Zoun (مجدلزون)
Mansouri (المنصوري)
Breiqaa (بريقع)
Srifa (صريفا)
Safad el-Battikh (صفد البطيخ)
Haris (حاريص)
Tebnine (تبنين)
Choukine (شوكين)
Froun (فرون) – bombardement au phosphore
Touline (تولين) – bombardement d’artillerie et au phosphore
Reihane (الريحان)

5 JUIN. LES TORTUES DE MONA KHALIL. Mona Khalil a quitté le Liban pendant la guerre civile. Elle y est revenue en 1999 pour s’installer dans une grande maison familiale abandonnée, située sur la plage de Mansouri, près de Tyr, au Sud-Liban.
Durant les années de guerre civile et d’occupation israélienne, la plage avait été désertée par les humains. Les tortues marines en avaient profité pour venir y pondre leurs œufs chaque été. En découvrant ce phénomène, Mona Khalil trouva la vocation de sa vie : protéger les tortues et préserver leurs sites de ponte.
Après avoir convaincu la municipalité d’accorder à cette portion du littoral le statut de réserve naturelle, elle consacra son existence à la défense de « ses tortues », aidée par un petit groupe de bénévoles. Son engagement est devenu si connu et respecté que les pêcheurs de la région viennent régulièrement lui demander conseil lorsqu’ils trouvent des tortues blessées ou prises dans leurs filets.
Mona ne défendait pas seulement un lieu, mais aussi une idée : celle d’un Liban capable de protéger les plus vulnérables au lieu de les abandonner à leur sort.

Alors que la guerre devenait le quotidien du Sud-Liban, elle n’a pas quitté sa maison. Elle croyait qu’en tant que civile consacrant sa vie à la protection des tortues, elle ne pouvait être une cible. Hier pourtant, son domicile a été visé par une frappe israélienne particulièrement violente. Mona Khalil a été blessée, tout comme son assistante éthiopienne, Awi. Toutes deux ont été transportées à l’hôpital.
Mona Khalil a tenu tête aux atteintes contre le littoral, à la pollution et à la pêche destructrice. Aujourd’hui, elle est blessée, mais le combat qu’elle incarne demeure vivant dans la mémoire de ceux qu’elle a inspirés et dans les générations qu’elle a contribué à sensibiliser.
Les photos postées ici ont été prises lors d’une visite que Nour et moi avons rendue à Mona. Nous pensons fort à elle et lui souhaitons de se rétablir rapidement.

Abbas Fhadel, sur sa page FB, en direct du Liban.

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