AVIGNON : JESS GAZON SUR LE PONT (interview par Claude Semal)

Dans le petit monde du théâtre belge francophone, le parcours de Jess Gazon est déjà exceptionnel. Après une formation d’acteurice aux Conservatoires de Liège et de Mons, et des engagements dans les spectacles des autres, l’artiste s’oriente vers l’autofiction, l’écriture scénique et la mise en scène, sans renoncer pour autant à poursuivre son propre travail de plateau. L’adaptation du premier livre d’Édouard Louis, « En Finir Eddy Bellegueule », est l’un de ses spectacles les plus emblématiques. Au seuil d’un été prometteur, interview de Jess, qui sera par ailleurs «artiste associé» à la rentrée au Théâtre des Martyrs.

Claude : Bravo d’abord pour ce magnifique spectacle, que je n’avais malheureusement pas encore vu. À bien des égards, une leçon de théâtre. « En Finir Avec Eddy Bellegueule » sera présenté cet été au Festival d’Avignon… ?

Jess : Oh ! merci… Oui, nous sommes programmés à l’Extra, une salle juste en dehors des remparts, un nouvel espace de 225 places géré par « La Manufacture », un lieu culturel assez emblématique d’Avignon.

Claude : Comment as-tu rencontré l’œuvre d’Edouard Louis ?

Jess : J’ai lu « En Finir avec… » à sa sortie, et tous ses autres bouquins depuis. Peu de temps après cette première lecture, trois comédiennes du Nord de la France (Louise Manteau, Janie Follet et Sophie Jaskulski) m’ont écrit avec le désir de transformer ce livre en spectacle. C’est une forme de synchronicité.

Claude : C’est une des questions que je voulais te poser : l’évocation de ce milieu populaire sonne tellement « juste » que je me demandais si les « personnages » représentés étaient totalement « fabriqués », ou s’ils exprimaient aussi le « vécu » des acteurices ?

Jess : Les trois comédiennes présentes sur le plateau sont vraiment issues de la région, parfois du village à côté de celui d’Édouard Louis ! Son univers résonne donc avec leurs propres souvenirs, leurs propres sensations. Dans le reste de l’équipe, nombreux sont aussi ceux qui viennent des « Hauts de France ». Ou alors, d’autres régions rurales. Pour ma part, j’ai grandi dans un petit bled près de Verviers, qui est aussi une zone socialement « sinistrée ».

Claude : Il est assez rare que l’on représente les milieux populaires au théâtre. Et quand on le fait, c’est souvent pour s’en amuser et se moquer des « accents » – comme dans les films des « Tuche ». Ces personnages-là sont condamnés à être toujours « de comédie ».
Dans votre spectacle, tous les personnages sont pleinement humains. Ils gardent leur humour, mais portent aussi des émotions, de l’amour, de la violence, les stigmates du travail et le côté tragique de leur condition.

Jess : C’était un des grands enjeux « esthétiques » du projet : comment représenter la pauvreté en scène sans « l‘exotismer », sans tomber dans la caricature ? Comment rendre justice à ces gens ? Ce qui nous a aidé à relever ce défi, c’est de travailler avec des acteurices qui connaissaient la réalité du Nord de la France : celle de la précarité, de la ruralité, du milieu ouvrier. Et de l’accent également, dont on ne voulait pas faire l’économie. Ce sont leurs propres accents du nord qu’elles utilisent au plateau. Ce ne sont pas des imitations.

Claude : Quelques grands thèmes traversent tout le spectacle : l’homosexualité du narrateur – puisque sa « révélation » sert de « fil rouge » au récit. La question du « genre » – puisque le côté « féminin » d’Eddy Bellegueule est en permanence confronté au « virilisme » de son père et de son milieu social. Et enfin la question de l’origine et des « transfuges de classe » – puisque le narrateur ne se révèlera à lui-même et aux autres, sexuellement et socialement, qu’en quittant son milieu d’origine pour épouser l’art, le théâtre et la littérature.

Jess : Se soumettre à la « norme » sociale de son milieu, c’est d’abord pour lui une stratégie de survie. Il faut rester dans les clous pour éviter les coups, pour éviter l’exclusion. Loin de revendiquer son homosexualité, comme il le fera beaucoup plus tard, le narrateur essaie de se conformer à « ce qu’on attend de lui », de répondre au désir normatif de son père et de sa mère. De se comporter « comme un dur », de « jouer au football », « d’embrasser une fille », etc… Il intériorise toute la haine qu’on lui renvoie. Il n’y a que seul, face à son miroir, qu’il peut parfois secrètement enfiler une robe et exprimer les rêves qu’il devine en lui, avant que la honte ne revienne le submerger.

Claude : …une des très belles scènes du spectacle !

Jess : Un des grandes forces d’Edouard Louis, c’est qu’il a une approche sociologique des choses – qu’il déplie au fur et à mesure dans toute son œuvre. Il essaie de comprendre d’où il vient. De l’expliquer politiquement. Et de faire vivre intimement les choses de l’intérieur, en épousant toutes leurs contradictions.
Un des grands ressorts de son œuvre, c’est aussi « la revanche », pour ne pas dire « la vengeance ». Il revisite son passé avec toutes ses fragilités d’adolescents, mais depuis sa puissance assumée d’auteur dramatique. Au final, à travers l’analyse de sa famille et du monde dans lequel il a grandi, il règle plutôt ses comptes avec les politiques, le gouvernement et les injustices sociales que lui et son milieu ont subies.
Dans l’équipe au sens large, nous sommes très majoritairement des personnes discriminées ou minorisées par notre vécu et par notre naissance : assignées « femme », ou « queer », ou « pauvre ». Il y a donc entre cette œuvre et nous des zones de résonnance très fortes.
Cette histoire nous traverse, et elle traverse aussi à tout moment celui et celles qui sont sur le plateau. Elle ne nous met jamais à l’endroit où nous pourrions préférer « nous moquer » des classes populaires et de cette histoire – parce que nous devrions alors aussi nous trahir nous-mêmes. D’autant qu’à l’histoire d’Edouard Louis, nous avons aussi rajouté ici et là nos propres souvenirs, nos propres couches d’autofiction. C’est aussi un spectacle qu’on dédie à nos parents.

Claude : Dans votre réappropriation culturelle de ce milieu, vous vous êtes aussi emparées des chansons populaires, de l’énergie festive de la musique techno, qui m’ont semblé être vécues en scène très « premier degré » – sans les bienséants ricanements d’usage.
Le spectacle s’ouvre par exemple sur une sorte de karaoké, qui n’est généralement représenté au théâtre que pour en montrer le côté « ridicule ».
Ici, vous nous faites au contraire redécouvrir avec force et émotion les paroles de certains « tubes » populaires…

Jess : Oui, les comédiennes s’éclatent vraiment quand elles chantent… du Céline Dion, du Jean-Jacques Goldman ou du Johnny Halliday ! Qui sont d’ailleurs tous les trois, ce n’est sans doute pas un hasard, des « transfuges de classe », nés dans des milieux très populaires avant de devenir les stars qu’on connait aujourd’hui. La force d’Edouard Louis, c’est de pouvoir ainsi partager avec nous cette culture populaire-là, et de citer Marguerite Duras ou Michel Foucault la page d’après.
C’est sans doute pour cela aussi qu’on s’y retrouve, parce qu’à travers nos histoires personnelles, si différentes soient-elles, nous avons toutes baigné dans cette culture populaire, et avons rencontré par la suite, à travers nos études de théâtre ou autres, les œuvres de certain·es auteur·ices et/ou philosophes qui nous ont ouvert des champs de compréhensions sur nos propres vécus. Tisser un fil entre ces deux univers, c’était un des enjeux esthétiques du spectacle.

Claude : Le public « traditionnel » des théâtres est généralement très « petit-bourgeois », pour ne pas dire « bourgeois ». Comment a-t-il réagi à cette évocation d’un milieu très populaire ? Sous-question : et avez-vous déjà joué devant un public plus proche de celui que vous incarnez en scène ?

Jess : C’est là qu’il y a quelque chose de magique dans ce spectacle. Je ne sais pas vraiment l’expliquer. Nous l’avons joué devant des publics très différents, et il fédère toujours autant en suscitant le même enthousiasme. Régulièrement le public est debout aux applaudissements.
Il y a une adhésion, une écoute, une réceptivité. Nous avons beaucoup joué dans les écoles, et cela touche aussi très fort les publics scolaires – même si une partie est parfois « choquée » par certains propos « crus » ou « vulgaires ». Ça les secoue, mais cela libère la parole. On en parle avec les jeunes, et cela ouvre vraiment des débats passionnants. Comment traite-t-on l’insulte et la violence au théâtre ? C’est un sujet qui me fascine.
Avec un public plus précarisé ou « queer », celui qui est en principe directement concerné par le sujet, il y a souvent des moments de grande émotion, parce que toute cette souffrance trop souvent invisibilisée prend soudain corps et réalité sur le plateau.
J’ai rarement vécu quelque chose d’aussi fort autour d’un projet artistique. D’une certaine façon, cela a parfois aussi bouleversé nos propres vies.

Claude : C’est sans doute que vous êtes collectivement parvenus à donner une dimension universelle à une situation très particulière. À remuer des choses très intimes avec une histoire symboliquement très chargée. Comme toutes les grandes œuvres, quoi (sourire).
La question « du genre » est très présente dans le spectacle – ne serait-ce que parce que pratiquement tous les personnages masculins du spectacle, y compris le personnage principal, sont à tour de rôle incarnés par toutes les comédiennes. Est-ce une autre façon pour vous de « combattre le patriarcat » ?

Jess : D’abord, je suis très sensible au milieu du « drag », et à tout ce qui est performatif à l’endroit du « genre ». Ou comment, avec un accessoire, avec une position, une attitude, on démontre que ces histoires de « genre » ne sont souvent qu’un écran de fumée, des codes dont on peut se jouer. Le fait que trois personnes sur quatre sur le plateau sont « assignées femmes » à la naissance, et qu’elles puissent néanmoins s’emparer des « codes masculins » de la virilité, vient je crois renforcer ce que la société raconte au petit Eddy. Qui est un enfant « gay », mais aussi un enfant à qui on reproche d’avoir des « manières féminines ».
Comme il est attiré par les garçons, il est persuadé qu’il « devrait être une fille ». L’homophobie, ou plus précisément la « follophobie », est une forme de misogynie – c’est la haine des codes féminins exprimé par un corps assigné au masculin.
Dès le départ, il m’a semblé très intéressant que toute cette histoire de « genre » puisse être « performée » précisément par ces quatre interprètes-là, quels que soient leur genre et leurs expressions. Toutes se partagent à quatre dans le spectacle la parole d’Eddy adulte et enfant. Et avec ces quatre-là, j’avais de quoi représenter toutes les facettes du personnage et de son entourage.
On revient finalement à l’idée de « revanche » : ce qui a tellement fait souffrir Eddy enfant est ce qui fait sa force aujourd’hui. Paradoxalement, c’est en effet sa différence et la douleur qu’elle a provoqué qui l’ont « sauvé », parce qu’elles l’ont « forcé » à fuir, et qu’en fuyant, il s’est ainsi « sauvé » du destin qui lui était socialement assigné.
Son désir de vivre a été plus fort que son « destin » social.
Mais cette fuite a été conditionnée par plusieurs facteurs, dont une bourse, qui lui a permis de concrètement bifurquer vers cette nouvelle vie qu’il s’était librement choisie (le théâtre).
Il faut bien comprendre que tout le monde ne peut pas s’enfuir. Tout le monde n’en a pas les moyens ou l’opportunité. Pour un Eddy qui part, combien doivent rester et se cacher, se haïr toute leur vie ? En creux, c’est aussi ce que devrait suggérer le spectacle.

Claude : Tu parlais de la « revanche » d’Édouard Louis. N’en n’est-ce pas aussi une pour les comédiennes ? Dans le « vieux théâtre », les « rôles féminins » étaient en effet clairement assignés : l’épouse, l’amoureuse, la servante – et les « reines », pour les plus « chanceuses ».
Cela a peut-être déjà un peu évolué avec ta génération, mais ici, vous démontrez simplement que des comédiennes peuvent absolument « tout » jouer.

Jess : Tout à fait. Et on s’est autorisé à faire cela sans que cela soit même un sujet. On a renversé la table. Mais on ne s’en excuse pas, on ne s’en explique pas, comme je l’ai dit, ce n’est pas un sujet. On s’empare simplement de la chose, et cela marche.
Tout le spectacle est performatif, à cet endroit-là. Il y a l’idée qu’on s’en amuse.
Et comme ce sont des sujets assez « deep », quand même, on avait besoin qu’à d’autres moments ce soit plus éclatant, ou plus musical, ou plus ludique, ou avec des images plus poétiques, comme ce moment, dont tu as parlé tantôt, où François enfile une robe à contrejour devant un miroir. Mais oui ! C’est là qu’on aime profondément ce projet. Qui a été une zone d’affranchissement pour plusieurs personnes de l’équipe. Il a sauvé beaucoup de gens, en fait, ce projet (rires). Parfois, on se le dit. Il y a un « avant » et un « après ». Cela nous a fait grandir ensemble. Vraiment.

Claude : Est-ce qu’Edouard Philippe…

Jess : … (rire)

Claude : (rires) Pardon, ce n’est pas vraiment la même chose. Est-ce qu’Edouard Louis a déjà vu le spectacle ?

Jess : Non, il l’a toujours raté jusqu’à présent, mais il sera là à Avignon. Il est ravi, et nous aussi. On a un trac fou, mais on l’attend avec joie. On se réjouit. Et on espère évidemment qu’après cette série à Avignon, le spectacle va pouvoir tourner en France. Nous l’avons créé il y a cinq ans, mais il nous semble plus que jamais d’actualité.

Propos recueillis par Claude Semal le 16 juin 2026.

Photos de scène Alice Piemme, portrait de Jess Nour Beetch

(1) On peut aussi lire dans l’Asympto l’article que Françoise Nice a consacré au spectacle :

Cruel, joyeux et nécessaire LE BERCEAU D’EDDY B. par Françoise Nice

Pour réserver à Avignon du 4 au 21 juillet :
https://lamanufacture.org/programmation/en-finir-avec-eddy-bellegueule/

Distribution du spectacle :

Adaptation : Jessica GAZON et la précieuse participation de l’équipe
Jeu : Janie FOLLET, Sophie JASKULSKI, Louise MANTEAU, François MAQUET
Costumes & accessoires : Élise ABRAHAM
Création sonore : Ségolène NEYROUD
Direction technique & regard scénographique : Aurélie PERRET
Direction technique & création lumière : Aurore LEDUC
Régie : Aurélie PERRET, Aurore LEDUC, Alexis Auffray
Dramaturgie : Thibaut NÈVE
Création vidéo : Jérôme GUIOT
Construction & aide à la scénographie : Aurélie BORREMANS & Nicolas OLIVIER

Présentation de Jess sur le site de la Manufacture :

Né·e à Verviers dans une famille anarcho-écolo-bizarre, Jessica Gazon entame un travail de compagnie dès 2009. Suite à des rencontres improbables, accidentelles et/ou déterminantes, son parcours est en mutations et transitions constantes. Ses projets sont généralement constitués de matériaux autofictionnels et d’écriture de plateau, et aiment questionner les limites de la représentation à travers l’humour et l’engagement. Sa démarche se consacre également à l’adaptation de romans d’auteur·ices d’autofiction (Camille Laurens, Edouard Louis, Mathilde Forget…) et ses spectacles sont joués un peu partout en Belgique (Théâtre de la Balsamine, Varia, Vilar…). Fraîchement devenu·e artiste associé·e au Théâtre des Martyrs, son point d’attention est de proposer des aventures humaines où pratiques artistiques et soins des équipes sont au cœur d’un processus créatif où se mêlent douceur, joie et exigence. Jessica Gazon a également co-organisé les cycles de réflexions collectives “Pouvoirs et Dérives” à la Bellone, visant à faire un état des lieux des diverses violences du secteur culturel des arts vivants en Belgique.

Présentation d’Édouard Louis sur le site de la Manufacture :

Édouard Louis, né en 1992 à Hallencourt, est un écrivain et sociologue français dont l’œuvre est profondément marquée par son enfance dans un milieu ouvrier du nord de la France.
Il se fait connaître en 2014 avec “En finir avec Eddy Bellegueule”, un premier roman autobiographique où il raconte son enfance difficile. Deux ans plus tard, il publie “Histoire de la violence”, inspiré d’une agression dont il a été victime.
En 2018, il poursuit son exploration des violences sociales avec “Qui a tué mon père”, un texte bouleversant sur son père et les ravages des politiques publiques sur les classes populaires. Trois ans plus tard, il rend hommage à sa mère dans “Combats et métamorphoses d’une femme”, évoquant sa quête d’émancipation face à la pauvreté et aux violences domestiques.
Avec “L’Effondrement”, publié en 2024, Édouard Louis dresse le portrait de son frère aîné, disparu à 38 ans. Nourri de rêves d’ascension sociale, ce dernier s’est heurté aux dures réalités de son environnement, glissant peu à peu vers l’alcool et les jeux de hasard.
Figure incontournable de la littérature contemporaine, Édouard Louis est régulièrement invité à s’exprimer dans des conférences et ses œuvres sont étudiées à l’université.

Présentation du spectacle par Jess :

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