16 juin 2026
MON JOURNAL DU LIBAN (XVI) : DES NOUVELLES DU VILLAGE par le cinéaste Abbas Fahdel
Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les regroupe ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).
13 juin. Des nouvelles de notre village
Comme tous les villages du Sud-Liban, le nôtre s’est presque entièrement vidé de ses habitants. Les routes se sont tues, les maisons se sont fermées et les champs ont été abandonnés. Pourtant, quelques habitants ont choisi de rester malgré les injonctions de l’armée israélienne et le danger permanent.
Parmi eux se trouve un voisin paysan qui n’a pas pu se résoudre à abandonner ses animaux : vaches, chèvres, moutons et poules. Il était déjà resté au village durant la guerre de 2023-2024 — une longue séquence lui est consacrée dans « Tales of the Wounded Land ».
Depuis notre exil forcé, il est devenu nos yeux et nos oreilles. Chaque jour, nous prenons de ses nouvelles et, à travers lui, celles de notre village.
C’est lui qui vient de nous envoyer cette vidéo, filmée peu après qu’une frappe israélienne a pulvérisé une maison située à une centaine de mètres de la nôtre. Chaque image réveille l’angoisse. Chaque explosion nous rappelle que les lieux que nous avons connus, aimés et habités peuvent disparaître en quelques secondes.
Déjà, plusieurs habitants de notre village ont été tués. Parmi eux, le mokhtar et son épouse, figures respectées de la communauté.
Parmi eux également, un jeune opérateur internet que nous appelions chaque fois qu’un problème de connexion survenait. Comme tant d’autres victimes des frappes israéliennes, il n’était pas un nom dans une statistique : il faisait partie de notre quotidien, de ces présences familières qui tissent la vie d’un village. Malgré ces pertes, malgré les frappes répétées et la destruction de nombreuses maisons, notre village demeure encore debout. Jusqu’à quand ? Nul ne le sait.
Car à quelques kilomètres de là, les villages frontaliers offrent déjà l’image de l’avenir que l’on semble vouloir nous imposer : des localités entières rayées de la carte, une mémoire collective méthodiquement effacée. La question n’est plus seulement de savoir combien de vies seront encore perdues, mais combien de villages, combien de mémoires et combien de mondes disparaîtront avec elles.
19 juin. Parmi la vingtaine de victimes civiles tuées par des frappes israéliennes lors des attaques de la nuit dernière figurent Samira Montash et sa fille Fatima Dahoui, originaires du village de Kfar Sir, situé dans le district de Nabatiyé, au Sud-Liban.
15 juin. Si la guerre, comme toute grande épreuve, possède un enseignement, c’est peut-être celui-ci : elle arrache les masques. Dans les temps ordinaires, les amitiés se proclament facilement. Les solidarités s’affichent sans coût. Les principes se portent comme des décorations. Chacun se dit attaché à la justice, à la dignité humaine, à la paix. Les mots circulent abondamment, légers comme le vent.
Mais lorsque survient la guerre, lorsque les maisons s’écroulent, lorsque les routes se vident, lorsque les familles prennent le chemin de l’exil avec quelques sacs pour tout bagage, alors les discours rencontrent enfin leur vérité.
La guerre est une terrible lumière. Elle éclaire ce que le confort et la paix permettent de dissimuler. Elle révèle les consciences comme l’orage révèle les fissures d’un mur. Ceux qui prétendaient être vos amis détournent parfois le regard, où disparaissent dans le silence.
À l’inverse, surgissent parfois des soutiens inattendus. Des hommes et des femmes que rien ne liait à votre destin prennent votre défense. Ils refusent de se taire lorsque le silence devient complicité. Ils n’ont ni intérêts à protéger ni récompenses à attendre. Leur seule richesse est une certaine idée de la justice. C’est là l’une des leçons morales de l’épreuve : l’amitié véritable ne se mesure pas dans les jours heureux mais dans les jours sombres. Les peuples comme les individus découvrent alors qui partage réellement leurs peines et qui ne faisait que partager leurs joies.
L’histoire entière est traversée par cette vérité. Les périodes de paix mélangent les cartes ; les périodes de crise les redistribuent. Les grands malheurs agissent comme un révélateur photographique. Peu à peu apparaissent les contours véritables des êtres, des institutions, des gouvernements et des médias.
Pour ceux qui traversent la guerre, cette découverte est souvent douloureuse. Il est amer de constater que des voix autrefois éloquentes deviennent muettes lorsque les victimes appartiennent au mauvais peuple ou à la mauvaise région du monde.
Mais cette même épreuve offre aussi une consolation. Elle permet de reconnaître ceux qui restent debout lorsque tout vacille. Ceux qui continuent à vous voir comme des êtres humains lorsque d’autres ne voient plus qu’une statistique ou un enjeu géopolitique. Ceux qui refusent de hiérarchiser les souffrances et de mesurer la valeur d’une vie selon la nationalité, la religion ou l’origine. Ainsi, au milieu des ruines, quelque chose de précieux demeure. Une connaissance plus profonde des hommes. Une cartographie nouvelle des fidélités. La guerre détruit beaucoup de choses, mais elle détruit aussi les illusions.
Et lorsque les armes se taisent enfin, lorsque revient le temps de reconstruire les maisons et les villages, il reste cette certitude acquise dans l’épreuve : nous savons désormais qui a marché à nos côtés dans la nuit. Nous savons qui a partagé notre douleur, qui a défendu notre dignité, qui a refusé d’abandonner la vérité.
Les guerres passent. Les alliances changent. Les intérêts se déplacent. Mais la mémoire des fidélités et des abandons demeure longtemps après le dernier coup de feu. Car les amis et les ennemis ne se définissent pas seulement par leurs paroles. Ils se révèlent dans les heures où l’histoire exige de chacun qu’il choisisse son camp : celui de la justice ou celui de l’indifférence.
19 juin. Les secouristes Ali Obeid et Qassem Roumani ont été tués lors d’une frappe israélienne alors qu’ils accomplissaient leur mission humanitaire dans la localité de Habbouch, au Sud-Liban.
15 juin. Les États-Unis et l’Iran ont annoncé cette nuit la fin des hostilités au Moyen-Orient, y compris sur le front libanais. L’annonce est accueillie avec soulagement par les centaines de milliers de déplacés du Sud-Liban, dont nous-mêmes.
Bien sûr, l’expérience nous a appris à rester prudents. Il est difficile d’oublier les cessez-le-feu violés, les promesses non tenues et les accords restés lettre morte. Beaucoup doutent encore qu’Israël respecte cet engagement auquel il n’a pas pris part. Mais, malgré ces incertitudes, une émotion plus forte s’impose aujourd’hui : le soulagement.
Après des mois d’attente et d’arrachement, nous allons enfin pouvoir reprendre la route de nos villages. Revoir les collines, les oliveraies, les chemins familiers. Retrouver nos maisons, ou ce qu’il en reste. Certains retrouveront des murs debout, d’autres seulement des ruines. Mais même les ruines ont une mémoire, une histoire. Elles sont encore un morceau de nous-mêmes.
Nous allons aussi pouvoir accomplir ce que la guerre avait suspendu : le devoir de deuil. Pleurer et enterrer dignement ceux qui nous ont été arrachés. Étreindre leurs parents, leurs enfants, leurs amis. Trouver les mots, ou simplement le silence, pour partager une peine devenue trop lourde à porter seul.
La guerre ne détruit pas seulement les maisons. Elle interrompt les rites qui permettent aux vivants de continuer à vivre. Elle éloigne les familles, disperse les communautés et transforme l’absence en blessure ouverte. Revenir, c’est aussi tenter de refermer ces blessures, même si les cicatrices resteront visibles.
Il faudra ensuite reconstruire. Rebâtir les maisons, réparer les écoles, remettre les terres en culture, rouvrir les commerces, redonner vie aux places et aux rues désertées. Ce sera un travail immense. Mais les habitants du Sud-Liban ont déjà connu les guerres, les destructions et les retours. Ils savent que la reconstruction n’est pas seulement une affaire de pierres et de ciment. C’est aussi une affaire de volonté, de solidarité et d’attachement à une terre que rien n’a jamais réussi à leur faire abandonner.
Aujourd’hui, beaucoup se permettent d’espérer. Non pas un miracle. Non pas l’oubli. Mais quelque chose de plus simple et de plus précieux : la possibilité de reprendre le cours normal de leur existence. Retrouver une maison. Cultiver un champ. Entendre les enfants jouer dans les rues. Boire un café avec ses voisins. Rendre visite à ses proches sans craindre qu’un missile ne transforme l’instant en tragédie. Après tant de morts et tant d’exils, ces gestes ordinaires prennent soudain la valeur de biens inestimables.
Et si la paix demeure fragile, si les inquiétudes restent nombreuses, une certitude subsiste : aucun peuple ne devrait avoir à considérer le simple droit de rentrer chez lui comme une victoire. Pourtant, pour les habitants du Sud-Liban aujourd’hui, c’est exactement ce que représente cette annonce : la promesse, enfin, de pouvoir rentrer à la maison.
18 juin. Envie d’un coup de gueule face à l’indignation soudaine de ceux qui découvrent aujourd’hui les vertus de la morale à propos du boycott d’un cinéaste israélien, fut-il critique de son gouvernement, alors qu’ils sont restés silencieux face à l’écrasement méthodique d’un peuple tout entier. Pendant des mois, des années même, des villes ont été rasées, des familles anéanties, des enfants ensevelis sous les décombres, des hôpitaux bombardés, des écoles transformées en cimetières. Des dizaines de milliers de Palestiniens ont été tués, mutilés, déplacés, affamés. Et face à cette tragédie, face à ce génocide, combien de ces défenseurs autoproclamés de la liberté artistique ont élevé la voix ? Combien ont signé des pétitions, manifesté leur indignation, exigé des sanctions ou simplement exprimé leur compassion pour les victimes ?
Qu’un festival décide de ne pas accueillir un cinéaste israélien, et soudain les voilà bouleversés. Les grands principes ressurgissent miraculeusement. On parle de liberté d’expression, de dialogue, d’ouverture. On découvre que l’art devrait transcender les conflits et que la culture ne devrait jamais être prise en otage par la politique.
Où étaient ces principes lorsque les artistes palestiniens étaient tués, emprisonnés ou réduits au silence ? Où étaient ces défenseurs de l’universalité lorsque des bibliothèques, des théâtres, des universités et des centres culturels de Gaza étaient détruits les uns après les autres ? Pourquoi la souffrance de tout un peuple n’a-t-elle pas suscité chez eux le centième de l’émotion que provoque aujourd’hui le boycott d’un seul artiste israélien ?
Il ne s’agit pas ici de juger les convictions personnelles de ce cinéaste. La question est celle de la hiérarchie morale. Car il est indécent de pleurer sur l’inconfort professionnel d’un artiste quand on est resté muet devant le massacre de milliers d’enfants. Il est indécent de découvrir l’injustice lorsqu’elle touche un individu appartenant au camp dominant après avoir ignoré celle qui s’abattait sur des millions d’êtres humains sans défense.
Cette indignation sélective n’est pas de l’humanisme. C’est son contraire. Elle révèle une conception du monde où certaines vies comptent davantage que d’autres, où certaines souffrances méritent la une des journaux tandis que d’autres sont reléguées aux marges de la conscience.
L’histoire retiendra moins les polémiques autour d’un boycott que l’immense faillite morale de ceux qui ont trouvé des mots pour défendre une carrière, mais aucun pour défendre un peuple. Car il existe des silences qui accusent davantage que les discours, et des indignations tardives qui ressemblent moins à des principes qu’à des privilèges.
Lorsque les générations futures regarderont cette époque, elles ne demanderont pas qui a été invité ou non dans tel festival. Elles demanderont qui a parlé lorsque Gaza brûlait, qui a protesté lorsque des familles entières disparaissaient sous les bombes, qui a refusé de détourner le regard devant la destruction d’un peuple.
Et beaucoup de ceux qui crient aujourd’hui au scandale découvriront alors que le véritable scandale n’était pas le boycott d’un cinéaste, mais leur propre silence face à la tragédie palestinienne.
19 JUIN. Revenus dans leurs villages du Sud-Liban après l’annonce du cessez-le-feu, les civils libanais ont été accueillis par les frappes de l’aviation, des drones et de l’artillerie israélienne. Un bilan provisoire des frappes de la nuit fait état de 25 tués, parmi lesquels figurent Mahmoud Choueib, son épouse Batoul Choueib et leur fille Zahraa.
19 JUIN. La nuit dernière, quatre militaires israéliens ont été tués lors d’affrontements avec des combattants du Hezbollah dans les hauteurs d’Ali al-Taher, situées au sud de la ville de Nabatiyé, au Sud-Liban. Parmi les militaires tués figure le lieutenant-colonel Bengalia Ben Simhon, commandant du 52e bataillon blindé de la 401e brigade. L’armée israélienne a également reconnu plusieurs blessés au cours des combats.
Dominant une vaste partie de la région et offrant une vue stratégique sur plusieurs axes de circulation, la colline d’Ali al-Taher est considérée comme une position militaire de premier ordre. Depuis le début de l’offensive terrestre israélienne, elle est devenue un objectif prioritaire. Le contrôle de ces hauteurs permet d’observer les mouvements sur plusieurs kilomètres et d’exercer une pression sur les localités environnantes. Pour l’état-major israélien, il s’agit d’un verrou géographique dont la maîtrise peut influencer l’évolution des opérations sur l’ensemble du front situé au nord du fleuve Litani.
En tentant depuis plusieurs jours de conquérir ces hauteurs, l’armée israélienne s’est heurtée à des combattants déterminés, connaissant parfaitement leur environnement et les particularités du terrain. Déjà, l’occupation israélienne d’une partie du territoire libanais entre 1982 et 2000 avait donné naissance à une guérilla persistante qui avait contribué au retrait israélien du Sud-Liban.
Les combats actuels rappellent une réalité : une armée sophistiquée, dotée d’une puissance de feu considérable et d’équipements de pointe, ne peut pas toujours l’emporter facilement face à une résistance locale déterminée, profondément enracinée dans son territoire et bénéficiant d’une parfaite connaissance du terrain
17 juin. Le Collectif Sada vous convie à sa soirée de lancement, le samedi 11 juillet 2026 à 20:15 au Cinéma Rex, à Fribourg (Suisse), en collaboration avec le Collectif Solidarité Palestine-Fribourg et le Cinéma Rex. Cette soirée spéciale mettra à l’honneur Tales of the Wounded Land, film du réalisateur franco-irakien établi au Sud-Liban, Abbas Fahdel, lauréat du Prix du meilleur réalisateur au Festival de Locarno 2025. Cette œuvre intimiste documente les ravages des agressions israéliennes au Liban, mais aussi la résilience des habitant·es, leur attachement à leur terre et leur volonté de se relever malgré la destruction.
17 juin. Le témoignage recueilli par l’UNICEF dresse un constat accablant : des centaines d’enfants tués ou blessés, des écoles transformées en abris, des familles contraintes de fuir sous les bombes, et une génération entière exposée à des traumatismes qui marqueront durablement son avenir.
14 juin. J’ai eu la chance d’avoir comme professeur à la Sorbonne Serge Daney, l’une des figures les plus importantes de la critique cinématographique française de la seconde moitié du XXᵉ siècle. À l’époque, je ne mesurais pas pleinement ce que représentait sa présence. Avec le recul, je comprends mieux combien son enseignement dépassait largement le cinéma. Chez Daney, les films n’étaient jamais séparés du monde. Regarder une image revenait toujours à s’interroger sur les rapports de pouvoir qu’elle contenait, sur ce qu’elle montrait, mais surtout sur ce qu’elle cachait.
Cette leçon m’est revenue avec force en réalisant Homeland : Iraq Year Zero.
Bien que Daney soit mort plus de dix ans avant l’invasion américaine de l’Irak, ses réflexions sur la première guerre du Golfe semblent parfois avoir été écrites pour comprendre ce qui allait suivre. Face à la couverture médiatique du conflit de 1991, il dénonçait déjà une guerre transformée en spectacle télévisuel et distinguait ce qu’il appelait « l’image » du « visuel ». L’image ouvre un espace de pensée ; le visuel, au contraire, sature le regard et empêche de voir.
Daney avait compris très tôt que la guerre moderne risquait de devenir invisible à force d’être omniprésente sur les écrans. La première guerre du Golfe lui apparaissait comme un tournant historique : le champ de bataille semblait s’effacer derrière sa représentation médiatique. Cette intuition trouve un écho saisissant dans l’histoire irakienne contemporaine. Entre 1991 et 2003, puis durant l’occupation américaine, les Irakiens ont souvent été montrés sans être véritablement vus.
C’est précisément contre cet effacement que se dressait Homeland : Iraq Year Zero. Le film prenait le temps de redonner un visage à celles et ceux que les discours géopolitiques réduisent à des statistiques ou à des dommages collatéraux. En cela, il rejoint l’exigence morale qui traversait l’œuvre de Daney : rendre aux images leur responsabilité envers le réel.
Un peu comme la Palestine et le Liban aujourd’hui, l’Irak que montraient les chaînes d’information était un territoire abstrait : des cartes, des frappes nocturnes, des explosions aperçues à distance. L’Irak de Homeland: Iraq Year Zero est tout autre. C’est celui des repas de famille, des discussions devant la télévision, des enfants qui grandissent, des rêves, des inquiétudes et des gestes quotidiens. Là où les médias réduisent un pays à un théâtre d’opérations militaires, le film restituait un peuple à son histoire et à sa présence.
Je me souviens aussi que Daney entretenait un dialogue constant avec le monde arabe. Peu avant sa mort, il participa à un long échange avec l’intellectuel palestinien Elias Sanbar, convaincu que le cinéma pouvait être un lieu de conversation entre les peuples. Pendant la guerre du Golfe, il écrivait avec tristesse que cette conversation semblait devenue impossible. Depuis le génocide à Gaza, elle paraît plus difficile encore, tant le langage lui-même semble parfois impuissant face à l’ampleur de la destruction et de la déshumanisation.
Si je repense aujourd’hui à Serge Daney, ce n’est pas seulement avec la gratitude de l’ancien étudiant envers son professeur. C’est parce que ses écrits continuent d’éclairer notre manière de regarder les guerres et les images qui les accompagnent. Ils nous rappellent qu’avant d’être un sujet d’actualité, un pays occupé ou bombardé est un pays peuplé d’hommes, de femmes et d’enfants, et que la première tâche du cinéma est peut-être de rendre à chacun sa présence au monde.
Photo par Françoise Huguier)
13 juin. On entend souvent que la guerre est toujours tragique, que toutes les guerres tuent des civils, et qu’il faut donc éviter les mots trop forts. Pourtant, les chiffres imposent parfois une évidence morale et politique.
À Gaza, selon les données disponibles, les civils représentent environ 83 % des tues. Ce chiffre n’est pas seulement élevé ; il est sans équivalent parmi les conflits contemporains souvent invoqués comme points de comparaison. Au Soudan, les civils représentent environ 23 % des morts. En Syrie, malgré les massacres de civils qui ont marqué la guerre, cette proportion est d’environ 29 %. En Ukraine, elle est estimée à 10 %, et en Afghanistan à 8 %.
Ces chiffres ne suffisent pas, à eux seuls, à établir juridiquement l’existence d’un génocide. Le droit international ne se fonde pas uniquement sur le nombre de victimes, mais sur l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Cependant, lorsqu’une guerre produit un tel niveau de destruction civile, la question du génocide ne peut plus être écartée d’un revers de main.
Car que signifie un conflit dans lequel plus de quatre morts sur cinq sont des civils ? Que signifie une campagne militaire qui frappe de manière si écrasante une population enfermée dans un territoire minuscule, privée de possibilités de fuite, soumise simultanément aux bombardements, à la faim, à la destruction des infrastructures médicales, à la pénurie d’eau et aux déplacements forcés ? À partir d’un certain seuil, il ne s’agit plus seulement de dommages collatéraux ou d’effets tragiques de la guerre. Il faut interroger la logique même qui produit un tel résultat.
Nommer un génocide n’est pas une question de rhétorique. C’est une question de précision morale et politique. Les mots ont une fonction : ils permettent de décrire la réalité. Lorsque les chiffres révèlent une destruction humaine d’une ampleur exceptionnelle, lorsque les victimes sont massivement des civils, lorsque l’existence même d’une société est attaquée dans ses écoles, ses hôpitaux, ses habitations, ses lieux de culte, ses universités et ses infrastructures vitales, refuser d’employer le mot « génocide » devient lui aussi un acte politique.
L’histoire montre que les génocides sont rarement reconnus pendant qu’ils se déroulent. Les gouvernements invoquent la complexité, demandent davantage de preuves, appellent à la prudence terminologique. Les victimes, elles, continuent de mourir pendant que l’on débat des mots. Ce décalage entre la réalité vécue et le langage officiel est une constante historique.
Dire que Gaza est un génocide ne signifie pas banaliser les autres tragédies du monde. Cela ne retire rien aux souffrances des Ukrainiens, des Soudanais, des Syriens ou des Afghans. Au contraire, c’est prendre au sérieux le principe selon lequel chaque vie humaine a la même valeur. Et précisément parce que chaque vie a la même valeur, il faut regarder les faits en face lorsque les proportions atteignent un niveau sans précédent.
Si, dans les conflits contemporains les plus meurtriers, la part des victimes civiles oscille entre 8 % et 29 %, alors un chiffre de 83 % ne peut être traité comme une simple variation statistique. Il signale une rupture. Une anomalie. Une catastrophe humaine qui exige d’être nommée à la hauteur de ce qu’elle est. Refuser le mot génocide ne change pas la réalité. Les morts restent morts. Les villes restent détruites. Les familles restent anéanties. La seule question est de savoir si nous aurons le courage de regarder cette réalité en face et de lui donner le nom qu’elle mérite.


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