LE GRAND REMPLACEMENT — ENFIN ! par Abbas Fahdel

Il faut bien se rendre à l’évidence : le « Grand Remplacement » est en train de réussir.
Après des années de prophéties apocalyptiques, de plateaux de télévision affolés, de discours sur l’invasion, la disparition de la civilisation et la fin imminente de l’Occident, le grand complot semble enfin produire ses effets. Et quels effets !
À Berlin, Elif Eralp, fille de réfugiés politiques turcs, est devenue l’une des figures centrales de la gauche berlinoise après le résultat historique de Die Linke aux élections régionales de septembre 2026. Elle sera vraisemblablement la première maire de Berlin d’origine étrangère.
À New York, Zohran Mamdani, né en Ouganda dans une famille d’origine indienne, est devenu maire de la plus grande ville des États-Unis.
À Londres, Sadiq Khan, fils d’une famille pakistanaise, est maire de Londres depuis 2016 et a été réélu à plusieurs reprises.
Et voilà maintenant la France.
À Saint-Denis, Bally Bagayoko, né en France dans une famille originaire du Mali et membre de La France insoumise, est élu maire en 2026 dès le premier tour.
À Saint-Ouen, Karim Bouamrane, fils d’immigrés marocains, dirige la ville depuis 2020.
À La Courneuve, Aly Diouara, issu de l’immigration, a également remporté la mairie en 2026 sous l’étiquette de gauche.
À Stains, Azzedine Taïbi, maire communiste, dirige la commune depuis 2014.
Dans les grandes villes européennes, les exemples sont désormais nombreux. Aux Pays-Bas, Ahmed Aboutaleb, né au Maroc, a dirigé Rotterdam pendant plus de quinze ans. En Écosse, Humza Yousaf, né à Glasgow de parents d’origine pakistanaise, est devenu Premier ministre écossais.
Et la liste pourrait continuer.

Voilà donc le fameux « Grand Remplacement ». Il avance à une vitesse terrifiante. Mais il avance d’une manière assez particulière. Pas de chars. Pas d’armée d’invasion. Pas de complot secret. Pas de drapeau étranger planté sur les mairies.
Seulement des élections. Des candidats. Des citoyens. Des bulletins de vote.
Et parfois, au bout du dépouillement : Elif Eralp. Zohran Mamdani. Bally Bagayoko. Karim Bouamrane. Aly Diouara. Azzedine Taïbi… Les prophètes du « Grand Remplacement » avaient pourtant imaginé quelque chose de beaucoup plus spectaculaire.
Ils avaient prévu l’invasion. Ils avaient prévu la disparition des « Français de souche ». Ils avaient prévu que l’Europe serait submergée. Ils avaient prévu que les musulmans prendraient le pouvoir. Ils avaient simplement oublié un petit détail : les immigrés et leurs enfants peuvent devenir des citoyens. Et les citoyens peuvent voter. Et les citoyens peuvent être élus. Et parfois, ils peuvent même gagner. C’est là que tout devient particulièrement amusant. Car le racisme a besoin d’une frontière très nette entre « nous » et « eux ». La réalité, elle, est beaucoup plus compliquée.

Un enfant de parents turcs né à Berlin peut être Berlinois. Un enfant de parents pakistanais né à Londres peut être Londonien. Un enfant de parents maliens né en France peut être Français. Un enfant né en Ouganda dans une famille d’origine indienne peut devenir maire de New York. Et voilà le vieux logiciel raciste qui plante : ÉTRANGER DÉTECTÉ. LOCALISATION : MAIRIE. PROBLÈME : IL A ÉTÉ ÉLU.
C’est peut-être cela que certains supportent le moins. Pas que les immigrés existent. Pas même qu’ils deviennent nombreux. Mais qu’ils puissent devenir les représentants légitimes de la ville dans laquelle ils vivent.
Car le véritable problème posé au racisme n’est peut-être pas le changement démographique. C’est la disparition progressive du monopole de certains sur la définition de ce qu’est un « vrai » Français, un « vrai » Allemand, un « vrai » Britannique ou un « vrai » Américain.
Pendant longtemps, on pouvait être arabe en France, turc en Allemagne, pakistanais en Grande-Bretagne, africain en France ou asiatique aux États-Unis et rester, aux yeux de certains, éternellement suspect de ne pas être tout à fait « d’ici ».

Puis arrivent Eralp, Mamdani, Bagayoko, Bouamrane, Diouara, Taïbi, Aboutaleb et Yousaf. Et soudain, la vieille question : « Mais sont-ils vraiment des nôtres ? » devient beaucoup plus difficile à poser. Parce qu’ils sont là. Ils votent. Ils travaillent. Ils vivent dans ces villes. Ils y ont grandi ou y ont construit leur vie. Ils y font de la politique. Et parfois, ils gagnent les élections.
Alors oui, le « Grand Remplacement » existe. Mais il n’est peut-être pas exactement celui que ses prophètes avaient annoncé. Ce qui change progressivement, c’est l’idée qu’il existerait des citoyens de première catégorie et des citoyens condamnés à rester éternellement des étrangers. Le grand remplacement, finalement, pourrait être décrit ainsi : le remplacement de l’obsession de l’origine par la réalité de la citoyenneté. Quel terrible bouleversement. Quel effrayant complot. Ils sont devenus citoyens. Et certains d’entre eux sont désormais maires, députés ou ministres. Le racisme avait imaginé une invasion. La réalité lui a envoyé des bulletins de vote.

Abbas Fahdel (sur sa page FB)

NDLR : Le plus récent film d’Abbas Fahdel, « Tales of The Wounded Land », sera bientôt présenté au Ciné Nova à Bruxelles les 3, 11 et 18 octobre :
https://www.nova-cinema.org/prog/2026/209/tales-of-the-wounded-land/article/tales-of-the-wounded-land

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