IMBROGLIO ITALIEN par Hugues Le Paige

Confusion, contradiction, concurrence : trois mots pour illustrer l’état complexe du champ politique italien. L’approche de l’échéance électorale n’y est évidemment pas étrangère.
Les législatives étaient théoriquement prévues pour l’automne 2027. Mais pour différentes raisons essentiellement tactiques, Giorgia Meloni pourrait les avancer au printemps ou même en février prochain.
Tout dépendra des relations conflictuelles au sein même de la majorité de droite et d’extrême droite, mais aussi évidemment du rapport de force avec l’opposition de centre gauche elle-même en proie à des difficultés internes.

Giorgia Meloni vient de célébrer la longévité record de son gouvernement. 1413 jours au pouvoir sans crise majeure : une stabilité jamais atteinte depuis 1946. Certes depuis un an les nuages s’amoncellent dans le ciel gouvernemental : économie en berne, augmentation de la pauvreté et des inégalités sociales, contestation de plus en plus ouverte des mouvements de jeunes en particulier, échec du referendum sur la réforme de justice (qui menaçait son indépendance), conflits latents entre les membres de la coalition, politique étrangère hésitante depuis la détérioration des relations avec Donald Trump.
Les sondeurs (encore plus incertains qu’ailleurs) cherchent dans la perte de dixièmes de points la traduction de cet essoufflement.
Il est vrai que les Fratelli d’Italia et la Lega ont perdu quelques points dans les intentions de vote au profit du général Vannacci et de son nouveau parti Futuro Nazionale aux références fascistes affirmées.

Cette concurrence sur sa droite pousse Meloni dont la popularité demeure stable à faire de la surenchère sur les questions identitaires et de sécurité. Et la question reste posée d’une alliance possible entre Giorgia Meloni et Roberto Vannacci. Elle peut être arithmétiquement nécessaire pour demeurer au pouvoir après les élections législatives de 2027.
Si le second appelle cette alliance de ses vœux, il est peu probable que la première y souscrive. Son rôle international y a tout à perdre.
Mais à force de se placer sur le terrain de son rival, Meloni participe à une possible reconfiguration de l’extrême droite dont on ne peut pas encore mesurer les conséquences. La semaine prochaine, la Chambre doit définitivement adopter le nouveau système électoral qui doit théoriquement permettre à l’actuelle majorité de conserver le pouvoir après le prochain scrutin de 2027.

Pour rappel, le Melonellum, comme on l’appelle, instaure la proportionnelle avec un vote de préférence limité (les têtes de listes sont bloquées) et oblige les partis à indiquer sur leur bulletin de vote le nom du Premier ministre qu’ils entendent promouvoir (1).
La nouvelle règle entend conforter le pouvoir de l’exécutif en instaurant une importante prime de majorité à la coalition qui atteindra les 42 %.
Le tout est de savoir si le parlement approuvera bien cette réforme électorale. Au sein de la majorité, Forza Italia et la Lega craignent que le système avantage les Fratelli d’Italia et certains pourraient, lors d’un vote à bulletin secret, manifester leur opposition.
Si son projet n’était pas adopté, Giorgia Meloni pourrait provoquer des élections anticipées dès le mois de février prochain.
En tout cas, la cheffe de gouvernement est désormais en campagne comme en témoignent ses dernières décisions. La suppression immédiate de vignette automobile pour les petites et moyennes cylindrées comme l’instauration d’une limite d’un nombre d’élèves « étrangers » par classe (2) et l’interdiction du voile intégral à l’école (pour répondre à Futuro Nazionale) sont des mesures clairement électoralistes (3).
Mais seront-elles encore lisibles d’ici quelques mois ? L’horizon politique reste donc incertain et les petites manœuvres ne vont pas manquer.

L’opposition de centre-gauche aurait pu profiter de cette séquence pour s’affirmer comme une véritable alternative. On est loin du compte. Le centre — gauche est en proie à ses divisions et ses propres contradictions. Il en est toujours à organiser ces primaires qui doivent permettre d’adopter un programme et de désigner celle ou celui qui sera le candidat Premier ministre en cas de victoire. Ils sont deux à se disputer la direction des opérations. Elly Schlein la secrétaire du Parti Démocrate (PD) qu’elle a tenté de faire sortir des ornières du social-libéralisme, mais qui doit faire face à de sérieuses résistances internes.
Et Giuseppe Conte, dirigeant des Cinque Stelle, ancien premier ministre qui a gouverné successivement avec la Lega et le PD (2018 à 2021) est aussi candidat à la candidature.
Conte veut se positionner à la gauche du PD sur le plan social. Il veut notamment le retour du revenu de citoyenneté qui avait permis de lutter contre la pauvreté des jeunes en particulier et que Meloni avait supprimé.
C’est sur le plan international que les divergences avec le PD sont plus marquées. Les Cinque Stelle refusent de poursuivre les livraisons systématiques d’armes à l’Ukraine et plaident pour une démarche diplomatique de l’Union européenne.

Par ailleurs Conte s’oppose au plan de réarmement de l’Europe au détriment des dépenses publiques et sociales. Indéniablement M5S se situe sur ces sujets dans la lignée de la tradition pacifiste italienne. Domaine où le PD s’aligne plutôt sur les positions européennes classiques.
Plus largement, le Parti Démocrate est face à un dilemme fondamental. Du point de vue de l’arithmétique électorale, seule la coalition du « campo largo » serait en mesure de battre l’actuelle majorité.
Ce « campo largo » regroupe le PD, les Cinque Stelle, l’alliance Sinistra Italiana et les Verts pour l’Europe (AVS) (4), et les deux petits partis centristes et libéraux Italia Viva de Mateo Renzi, Azione de Carlo Calenda.
Ces deux derniers partis sont minoritaires (entre 2 et 3 % des intentions de vote) et sans doute indispensables. Mais ils tirent la coalition vers la droite, s’opposant notamment à une taxation plus élevée des hauts revenus et des bénéfices des entreprises.
Une telle coalition risquerait de revenir à la politique sociale libérale des gouvernements d’union nationale (larghe intese) qui ont tant discrédité le PD.

Or si l’opposition veut retrouver l’élan qui a permis la victoire du « non » au referendum de février dernier (5), il faut renouer l’alliance de fait entre les mouvements (pacifistes, propalestiniennes, femmes, jeunes) et la gauche politique.
Cette alliance doit répondre à une demande de radicalité des mouvements. Les partis centristes et l’aile droite du PD (dite « réformiste » et encore proche de Renzi) ne le permettront pas.
La CGIL, la principale organisation syndicale plaide pour cette stratégie sans laquelle aucune véritable alternative de gauche ne sera possible. Mais on est loin du compte. Le centre-gauche se replie sur ses propres divisions. Cet imbroglio italien n’est pas près de se dénouer.

Hugues Le Paige, sur son blog et dans l’Asympto, avec l’aimable autorisation de l’auteur

(1) Voir sur mon blog : https://leblognotesdehugueslepaige.be/italie-melonellum-et-parabellum/
(2) Il peut s’agir d’élèves étrangers ou d’élèves nés en Italie de parents étrangers.
(3) L’intervention du Président Matarella a réduit les effets les plus nocifs de ce projet de décret.
(4) La gauche du centre-gauche…
(5) « Non » aux atteintes à la Constitution antifasciste de 1946 et à l’indépendance de la magistrature

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