07 octobre 2026
Interview du cinéaste Abbas Fahdel LE REGARD DES CHATS par Claude Semal
Les lectrices et les lecteurs de l’Asympto connaissent bien aujourd’hui le nom et les écrits du cinéaste Abbas Fahdel, puisque j’ai publié depuis six mois toutes ses chroniques en direct du Liban. Si ce n’est déjà fait, il leur reste à découvrir son cinéma.
À l’invitation du Cinéma Nova, Abbas était venu présenter à Bruxelles son dernier film, « Tales of the Wounded Land » / « Récits de la Terre Blessée », qui vient de recevoir le Prix de la Mise en Scène au Festival de Locarno.
J’étais évidemment dans la salle le week-end passé pour voir son film et pour participer au débat qui a suivi, et Gwen Breës, le programmateur du lieu, m’avait goupillé une interview à son hôtel le lendemain matin.
Un film magnifique sur un sujet terrible : la vie quotidienne dans un village du Sud-Liban complètement détruit par la guerre, et où Abbas Fahdel et sa femme, la plasticienne libanaise Nour Ballouk, avaient jusqu’il y a peu leur maison.
Un hôtel « standard », dans le « quartier des affaires » de la Communauté Européenne à Bruxelles.
Je pensais arriver largement à l’avance, mais avec les travaux du métro à Saint-Gilles, j’ai une minute « de retard ». Abbas est déjà à l’entrée, juste derrière les portes coulissantes, et c’est lui qui me demande avec un poil d’inquiétude « si je ne l’ai pas attendu trop longtemps ».
Ce n’est pas de l’ironie : il vient probablement lui aussi d’arriver.
Le temps de commander deux cafés, la boisson magique des interviews du matin, et nous voilà assis dans un coin tranquille du hall.
On entend un vague bruit d’aspirateur derrière nous, et Abbas me demande « si cela ne dérange pas ». Un vieux réflexe sans doute de réalisateur/preneur de son, et qui se méfie des sons pourris. Mais le dictaphone de mon GSM est plus sourd que moi, et il n’entend que ceux qui lui parlent. Clic !
Claude : Comme tu le sais, quand Israël a à nouveau envahi le Sud-Liban, au tout début mars 2026, j’ai immédiatement repéré tes publications presque quotidiennes sur « Facebook ». Tu étais en quelque sorte « aux premières loges » de la guerre, puisque ta maison était à quinze kilomètres de la frontière israélienne. Face aux massacres de Gaza, je m’étais senti totalement impuissant. Mais là, je me suis dit que je pouvais au moins relayer tes « posts » dans l’Asympto. Et c’est ce que nous avons fait sans interruption pendant six mois – jusqu’à ton départ récent en Irak. C’est pour ça aussi que je te propose qu’on se tutoie – parce que sans te connaître, j’ai fini par me sentir très proche de tes écrits. (NDLR : En fait, tout le long de l’interview, on a plutôt louvoyé l’un et l’autre entre le « vous » et le « tu »).
Abbas : Je reçois évidemment toujours des nouvelles du Liban, via ma famille et mes amis, mais je ne peux plus en parler de la même façon, parce que je n’en suis plus le témoin direct.
(Il se lève) … Je vais aller voir pour le café, parce que je crois qu’ils nous ont oubliés.
(Il va se renseigner au bar de l’hôtel, puis revient).
Claude : Question peut-être un peu stupide. Toi qui as vécu dans un pays dit « occidental » et dans deux pays de culture arabo-musulmane, où as-tu pu le plus facilement exercer ton métier ?
Abbas : J’ai vécu deux fois plus longtemps en France qu’en Irak, mais je n’y ai pas tourné un seul film. J’ai vécu seulement dix ans au Liban, et j’y ai tourné cinq films – et trois ou quatre films en Irak. Cela vous donne une idée de ce qui me touche et de ce à quoi je réagis.
Je m’exprime en français, j’aime beaucoup la langue française, j’ai même un passeport français. Mais je n’ai jamais pu imaginer tourner un film en France. Je ne suis en Irak que depuis un mois, je sors dans la rue, et toutes les cinq minutes, j’ai une idée de film. Je commence d’ailleurs à tourner le prochain dans un mois. Il y a les pays et il y a les gens. En Irak, je sens mes racines. La lumière, la chaleur, la peau des gens, l’hospitalité, la cuisine, tout ça me touche. En France, je me suis toujours senti un peu étranger.
(On nous apporte les cafés – … Merci beaucoup.)
Claude : … Tu te « sens » étranger en France, ou on te fait sentir que tu l’es resté ?
Abbas : Oui, c’est ça, en fait : on me fait sentir que je suis étranger.
Au Liban, même si j’ai un accent irakien, je n’ai jamais ressenti cela. En France et en Europe, j’ai vu monter l’islamophobie et l’arabophobie.
Pourtant, j’étais relativement « protégé », lors de mes études, et puis dans mon milieu professionnel, dans une fac plutôt « de gauche » et entouré de gens « ouverts ».
Mais dès que vous avez des contacts avec une administration ou avec des policiers… on vous fait comprendre que vous êtes « étranger ». Et les médias parlent régulièrement de vous comme si vous étiez « une menace ».
Claude : J’ai lu plusieurs de tes articles qui témoignent pourtant paradoxalement d’une compréhension très fine et très profonde de la vie politique et des rapports sociaux en France. C’est étrange, que cette proximité intellectuelle puisse s’accompagner d’une telle mise à distance « culturelle ». Sans doute les effets d’une société qui se prétend « universaliste », mais qui, dans ses fondements, a complètement intégré une forme de racisme systémique.
Abbas : En France, j’ai un rapport très « affectif » aux lieux et aux personnes, et je crains vraiment aujourd’hui l’arrivée possible du Rassemblement National au pouvoir. Personnellement, je ne me suis jamais fait agresser à Paris, par exemple. Mais je souffre pour les autres arabo-musulmans, qui vivent dans un climat qu’ils perçoivent comme profondément hostile.
Claude : C’est un peu fou, ça, quand même. Tu as vécu dans deux pays dévastés par la guerre, le Liban et l’Irak, et tu t’y sens plus « chez toi » qu’en France !
Abbas : Au Liban et en Irak, les gens sont chaleureux, hospitaliers. C’est comme cela dans tout le monde arabo-musulman. Ce sens de l’hospitalité, c’est un devoir moral avant d’être religieux. Si tu es belge et que tu prends un café en Irak, il faut vraiment se battre pour pouvoir le payer.
En Occident, quand tu vas au café ou au restaurant avec des amis, chacun paie sa part. Dans le monde arabe, c’est inimaginable. Celui qui a les moyens paie pour les autres. Même dans des pays pauvres, déchirés par la guerre. Pour moi, c’est cela, la vraie « civilisation ».
Dans les pays riches, avec de belles architectures, des gens bien habillés, tout semble d’abord défini par l’argent et les rapports de pouvoir.
Claude : Dans ce que tu me dis, j’entends comme une forme « d’amour déçu ». Si tu es venu étudier le cinéma en France, c’est quand même parce que tu devais avoir une certaine admiration pour cette « culture » et cette « civilisation » française, non ?
Abbas : Oui, c’est vrai, c’est comme une forme d’amour éconduit. Ma génération idéalisait l’Europe, l’Occident. On avait fantasmé sur une France imaginaire à travers le cinéma et les films de la Nouvelle Vague, comme « Les Biches » de Claude Chabrol, qui s’ouvre sur les plus beaux paysages de Paris : le Pont des Arts, l’île Saint-Louis, le Louvre en arrière-fond, et qui se poursuit dans de superbes maisons. Pour moi, c’était cela, « la France ».
Et puis je suis accueilli à Paris par un ami musicien irakien, qui jouait dans l’orchestre national en Irak, mais qui devait jouer du violon dans le métro pour survivre en France.
Et moi qui venais de Babylone, une petite ville irakienne, où je n’avais jamais vu une prostituée, je me retrouve dans une chambre de bonne à Pigalle, avec les sirènes de police toute la nuit, et, sur le trottoir en bas, des prostituées et des travestis. Et puis j’ai découvert les quartiers pauvres comme Barbès. Rien à voir, donc, avec tout ce que j’avais imaginé sur les écrans de cinéma.
Après, je me suis formé politiquement, à la fac de Censier, la « nouvelle Sorbonne », dominée politiquement par les mouvements de gauche, et j’ai été amené à me construire une idée plus juste de la réalité française.
Mais je suis resté frustré par rapport aux relations humaines.
Au Liban ou en Irak, si tu vas habiter quelque part, à la ville comme à la campagne, au bout de quinze jours, tous les voisins vous connaissent et vous saluent. « – … Bonjour voisin ! – … Bonjour voisin ! » À Paris, il m’est arrivé de vivre presque vingt ans dans un appartement, sans même savoir qui habitait sur le palier en face. Et cela, quand vous avez vécu en Orient, cela vous choque et cela vous manque.
J’ai débarqué en Irak il y a un mois, et des amis d’enfance sont venus me parler comme si nous nous étions quittés la veille – alors que cela fait trente ans que nous ne nous étions pas vus. J’aime beaucoup cela, cette chaleur humaine. Cela vient peut-être de moi, mais je n’ai jamais trouvé cela en France.
Claude : J’ai une petite maison dans un village du Périgord, et ce genre de relations entre voisins, cela existe quand même beaucoup plus souvent à la campagne.
Abbas : Oui, c’est vrai, c’est l’héritage du monde paysan, partout dans le monde, mais y a-t-il encore des paysans en France ? Bon, je suis peut-être un peu trop pessimiste, un peu trop noir, mais c’est mon état d’esprit aujourd’hui. Si on s’était rencontrés demain, je t’aurais peut-être raconté autre chose.
Claude : Toi qui viens d’un pays en guerre, tu as toutes les raisons du monde de ne pas voir la vie en rose. Bon, parlons un peu de ton film.
Ce qui m’a surtout frappé, c’est sa poésie et sa sensualité – je dirais presque sa douceur – alors que tu abordes un sujet particulièrement brutal : la destruction totale de plusieurs villages du sud Liban.
J’ai retrouvé cette « poésie » à la fois dans les images (un rideau qui frémit à chaque explosion de bombe), dans l’utilisation du son (le bruit du vent qui accompagne le long enterrement collectif des « martyrs » du village, la scène qui ouvre le film… ) et bien sûr dans les petits commentaires en français et en arabe qui ponctuent chaque « chapitre » du film, et qu’il faut lire, je crois, non comme des « commentaires », mais comme de courts poèmes.
Si je me rappelle bien, on ne cite même jamais dans ton film ni le nom de l’agresseur, ni celui des forces en présence. On lit ici et là, sur les murs en ruines, des paroles de résistance, mais la guerre apparait plutôt comme un « état » que comme le résultat d’une circonstance particulière. À une spectatrice qui voulait avoir de ton film une lecture beaucoup plus directement « politique » (Israël, le Hesbollah …), tu as un peu botté en touche en répondant : « Moi je veux simplement filmer à hauteur d’hommes, en montrant ce que la guerre fait aux gens, aux maisons, aux animaux, aux paysages. C’est ce que je montre, et pour le reste, le commentaire vous appartient ».
Bon, alors, « poésie », « sensualité » : tu te reconnais dans ces mots ?
Abbas : C’est dans tous mes films. Je n’aime pas nommer les choses, alors que la poésie est très importante pour moi. C’est ce qui rend la réalité un peu supportable. Pour voir la beauté même au milieu de la laideur.
Claude : Toi qui es par ailleurs capable de penser, de nommer et d’expliquer la réalité complexe comme un « intellectuel », c’est comme si, dans ton œuvre artistique, tu arrivais à dissocier complètement cette partie-là de toi de « l’artiste », du « poète », pour conserver la « naïveté » d’un regard d’enfant sur les choses. Ce qui est d’ailleurs symbolisé, dans ton film, par le fait que tu filmes pratiquement tout le temps ta petite fille de trois ans, et qu’on voit en quelque sorte le monde à la hauteur de son regard d’enfant. La guerre, les bombes qui tombent dans le lointain, pour elle, c’est « boum-boum ».
Abbas : « Boum-Prout ! », plutôt… mais je ne pense pas que ce détail soit directement compréhensible pour les spectateurs. Comme la petite était effrayée par le bruit des explosions et des bombardements au lointain, on lui a raconté que c’étaient les chats qui pétaient. Et donc… « Boum-Prout ! » (Claude éclate de rire).
Claude : J’avais pris cela pour une erreur de traduction d’un quelconque ChatGPT (c’est le cas de le dire). Il est rare que les bombes fassent des « prout » !
Abbas : Elle y a cru pendant une semaine ou deux, et puis elle a compris que cela n’avait rien à voir.
Claude : Le film s’arrête en 2025. Il montre un premier exode des populations après l’offensive israélienne d’octobre 2024, qui vous a obligé à vous-même quitter votre maison, puis un retour « triomphal » deux mois plus tard dans les villages en ruines, après le soi-disant « cessez-le-feu ». On y voit l’incroyable capacité de résilience des Libanais, qui se remettent aussitôt à vivre, à nettoyer les ruines et à reconstruire. Mais nous savons nous, spectateurs, que la guerre a repris en 2026, qu’Israël occupe depuis tout le Sud du Liban – et que tous les villages que nous avons vus ne sont plus que des champs de gravats – comme s’ils avaient été soufflé par une bombe atomique – et que tout ceux et toutes celles que nous avons vus à l’écran sont à nouveau condamnés à l’exil.
Abbas : Si je devais refaire un film avec les mêmes gens aujourd’hui, il serait, je crois, différent. Il y aurait beaucoup plus de colère.
Le Liban est un pays qui a toujours vécu sous protectorat : ottoman, français, aujourd’hui nord-américain. Ce n’est pas un pays vraiment indépendant. Et l’armée libanaise n’est en aucune façon intervenue pour protéger la population du Sud-Liban. C’est l’ambassade US à Beyrouth qui décide du choix du gouvernement et de la politique étrangère. Et les Nord-Américains eux-mêmes suivent ce que veut et fait Israël.
Claude : Le cinéma est un outil de création très lourd, qui nécessite souvent de grosses équipes et de gros budgets. Ton film est au contraire une sorte de « rêve » de réalisateur, un éloge de l’artisan absolu, puisque, si j’ai bien compris, tu as réalisé celui-ci absolument tout seul : scénario, caméra, son, montage… et même diffusion ! Avec ta propre famille comme « acteurs » !
Abbas : Oui, juste à la fin, je suis quand même passé par un studio pour paramétrer le son, c’est obligatoire pour avoir du son Dolby Surround, et par un autre professionnel pour terminer l’étalonnage de l’image et les corrections « couleurs ». Mais pour le reste, oui, c’est un film que j’ai « fabriqué » seul.
Claude : « Tales of the Wounded Land » a remporté le prix de la mise en scène au Festival de Locarno. Cela va changer quelque chose dans ta vie de cinéaste ?
Abbas : C’est évidemment une forme de « reconnaissance » par un des plus grands festivals mondiaux. Mais jusqu’à présent, le film n’a pas encore eu une diffusion « commerciale ». J’espère bien sûr que cela va lui ouvrir quelques portes. Bon, c’est peut-être aussi un peu « de ma faute » : comme je fais tout, le film n’a pas de vendeur international, pas d’attaché de presse, pas de distributeur, pas d’exploitant.
Claude : Grandeur et misère de l’artisanat… (sourire)
Abbas : Voilà ! C’est exactement ça ! Et puis il faut dire que le sujet est toujours un peu tabou : les films qui parlent de Gaza ou du Liban arrivent rarement jusqu’aux salles.
Claude : Tu peux expliquer l’apparent paradoxe de recevoir « le prix de la mise en scène » pour un film documentaire ?
Abbas : Quand on dit « mise en scène », on pense fiction, scénario, direction d’acteurs, etc….
Les gens imaginent parfois que dans un documentaire, il n’y a pas de « mise en scène » : comme dans un reportage, on filme la réalité comme elle est.
Mais ce n’est pas du tout ça. Le documentaire nécessite autant de mise en scène, sinon plus, qu’une fiction. Les acteurs, c’est leur métier d’être « dirigés », quelque part, c’est plus facile qu’avec des « amateurs ». Moi, quand je filme, je songe déjà au montage.
Si tu vois mes documentaires, tu as parfois le sentiment qu’il y a plusieurs caméras. Mais c’est moi qui tourne autour de mon sujet, et qui improvise en filmant les champs et les contrechamps, les plans larges, les gros plans et les plans de coupe.
Claude : Certaines images dans ton film sont très impressionnantes : une bombe explose à proximité dans un geyser de feu, un bâtiment s’écroule, et on a vraiment peur pour le caméraman. En répondant hier aux questions, tu as précisé que ce sont des images qu’on t’avait envoyées…
Abbas : Aujourd’hui, avec les téléphones portables, tout le monde peut filmer n’importe quoi tout le temps. Quand il y avait une explosion en ville, je recevais parfois une dizaine de vidéos de sources différentes.
Claude : Et puis tu as aussi ce plan magnifique et très impressionnant, visiblement filmé par un drone, qui montre depuis le ciel une foule immense qui entoure un long cortège de plusieurs dizaine de cercueils. Comment, dans ce pays en guerre où les drones apportent souvent la mort, as-tu obtenu l’autorisation de filmer ?
Abbas : En général, je suis « contre » l’usage de drones, parce qu’on en met partout sans aucune justification narrative ou artistique. Deux amoureux dans une voiture, et soudain tu as un plan de drone avec la voiture sur l’autoroute. Pourquoi ? On ne sait. C’est juste une coquetterie de mise en scène, un plan « à la mode ». Mais quand j’étais au sol dans le cortège funéraire, au milieu de ces milliers de gens, j’ai tout de suite compris qu’il faudrait le filmer d’en haut pour en montrer l’ampleur.
Heureusement, il y avait déjà sur place un opérateur image avec un drone, qui filmait toute la cérémonie pour la municipalité. Je lui ai « simplement » demandé de tourner aussi des images pour mon film. En temps de guerre, il faut aussi savoir faire certaines choses « au culot », parce que si tu demandes une autorisation « officielle », tu sais très bien qu’on te la refusera.
Claude : Dans tes « posts » sur Facebook, tu as nommé et documenté plusieurs journalistes et caméramen qui ont été ciblés et assassinés par l’armée israélienne au Liban. Toi qui te trimballes partout avec une caméra, on t’a demandé hier si tu n’avais pas craint d’être pris à ton tour pour cible. Et tu as répondu : « Non ». C’est de l’inconscience, parce que tu te penses béni des dieux puisque tu es toujours vivant, ou est-ce du courage ?
Abbas : Les journalistes de presse sont clairement identifiés par un énorme dossard « PRESS » qui est en principe censé les protéger, mais qui, à Gaza et au Liban, les désigne plutôt comme des cibles pour les snipers et les drones israéliens. Moi, je viens tourner comme ça, en « civil », avec ma caméra dans un sac, sans rester longtemps sur le même lieu.
Claude : Ce n’est jamais cela qui a arrêté une bombe israélienne. Tu as toi-même documenté au Liban des tas de familles qui ont été décimées avec leurs enfants.
Abbas : En même temps, j’essaie de ne pas trop y penser. Sinon, tu ne fais plus rien. Mais je ne suis pas inconscient. Je ne vais pas filmer sur la ligne du front. Je viens après la bataille, quand les habitants reviennent dans les villages, et je filme les destructions. Nous sommes partis avec les autres quand les murs de notre maison se sont mis à trembler. En quelques heures, une grande partie du Sud-Liban s’est vidée de ses habitants.
Propos recueillis par Claude Semal le dimanche 4 octobre 2026
En écho au cinéma d’Abbas Fahdel, un beau texte de Gawan Fagard qui introduisait la « master class » qu’Abbas vient d’animer dans la foulée à l’ULB.
Gawan Fagard enseigne le cinéma à l’Université libre de Bruxelles. Nous nous connaissons depuis dix ans. Alors, lorsqu’il m’a proposé d’animer une masterclass pour ses étudiants, j’ai accepté sans hésiter. Merci à lui pour cette invitation, pour sa confiance, et surtout pour la manière dont il a imaginé cette rencontre : un moment simple et vivant, autour du cinéma, de la cuisine, de la nourriture partagée et de la conversation. Voici son texte d’introduction à la masterclass (Abbas Fahdel).
Oscillant entre le désir d’un cinéma contemplatif et l’impossibilité d’y parvenir dans un contexte de bouleversements territoriaux et de déplacements continus, le cinéaste irakien Abbas Fahdel évolue dans des espaces d’urgence depuis longtemps.
Les circonstances ont fait que son cinéma aborde à la fois des questions personnelles et politiques, qui ne sont pas deux catégories distinctes dans son vocabulaire.
La vie autour de lui conditionne son travail, et son travail conditionne sa vie. Il n’y a pas un appareil autre entre lui et la réalité autour de lui que le fameux ciné-œil, à l’instar des filmeurs Dziga Vertov, Jonas Mekas, Alexander Kluge, Jean-Luc Godard, ou un œil qui refuse de retourner le regard, un œil qui refuse de se fermer face à la mort et à la destruction.
Si j’étais amené à le décrire, je dirais qu’Abbas Fahdel est un chroniqueur des visages et des voix de ceux qui disparaissent dans l’indifférence totale en raison de la violence systémique d’un continuum libéro-capitaliste des empires coloniaux.
Ce fut le cas avec « Homeland : Iraq Year Zero » (2015), ainsi qu’avec « Bitter Bread » (2019) et d’ailleurs pour les autres films également. Même Yara, une rêverie d’amour presque paradisiaque tournée dans un monde semblablement paisible, dans un jardin voluptueux au nord du Liban, démontre comment l’innocence est toujours possible, même (et peut-être surtout ?) dans des contextes qui portent des traces de destruction et d’effacement. Son travail témoigne de la résilience humaine liée à une forme de vie de résistance devenue quotidienne face à l’incompréhensibilité de la violence systématique.
Pour ce nouveau film que nous avons pu voir à l’écran au Cinéma Nova ce samedi, Fahdel documente avec persévérance et compassion l’effacement continu de sa patrie actuelle, dans le sud du Liban. Il fait de sa femme et de son enfant de 3 ans les protagonistes de ce récit à la fois radicalement personnel et universellement tragique, fait de destructions et de renaissances répétées. Cette masterclass se penche alors sur des questions : comment penser un cinéma de l’urgence ? Comment, en tant qu’artiste-filmeur, se positionner ?
Quel rôle peut-on attribuer au cinéma au-delà ou à l’écart des médias ?
Aussi, j’aimerais discuter avec Abbas des questions de liens solidaires à travers les écrans partout dans le monde, sur lesquels il fait apparaître sa famille, ses amis, ses voisins, en relation avec le confort du spectateur occidental ?
Je me demande quelles économies audiovisuelles peut-on désapprendre, quelles nouvelles relations éthiques pourrait-on mettre en œuvre ?
Comment l’appareil cinématographique peut-il forger des solidarités improbables mais vitales afin de réparer non uniquement les maisons tombées dans la violence des bombardements, mais surtout de réparer les âmes cassées, les cœurs blessés de ces milliers de gens qui n’ont demandé rien d’autre qu’une vie simple et digne ?
Gawan Fagard, 5 octobre 2026


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