08 octobre 2026
GELUCK·GATE : UN CHAT DANS LA GORGE par Claude Semal
Lundi matin, Philippe Geluck était invité sur la radio publique belge pour présenter un nouvel album du « Chat » et annoncer (pour la douzième fois ?) « l’ouverture » prochaine d’un Musée du Chat à Bruxelles.
Ce passage sur antenne, qui a notamment évoqué l’élection présidentielle en France, a soulevé quelques vives polémiques – auxquelles j’ai accessoirement joyeusement participé. Comme les uns et les autres semblent devenus depuis un peu durs d’oreille, et que d’autres aimeraient visiblement faire rentrer le dentifrice dans le tube, j’introduirai d’abord cette chronique par un « verbatim » de la séquence TV que la RTBF a publiée sur les « rézozozios ». Chacun pourra ainsi juger sur pièce et dans le texte.
VERBATIM DU PASSAGE TV DE GELUCK À LA RTBF :
Geluck : « Je pense à la France, je veux dire… Mélenchon me file des boutons, on dit : est-ce qu’on peut dire qu’on… »
Élodie de Sélys (excellente journaliste au demeurant) l’interrompt : « Il n’y a que lui » ?
Geluck : « Non, justement, … mais je ne m’attendais pas que les boutons me viennent de ce côté-là ».
François Lheureux : « Donc, si on arrive à un second tour Mélenchon/ Le Pen, le Chat, il ne vote pour personne, alors ? »
Geluck : « Attendez, oui… de toutes façons, les animaux ne doivent pas voter. Mais vous savez, j’ai des amis en France (il lève doctement le doigt), qui sont des gens plutôt de gauche, et qui sont en train de se dire, si c’est Mélenchon/Le Pen, on voterait éventuellement Le Pen. Moi, je ne sais pas ce que je ferais. Je préfère ne pas me prononcer, parce que je ne suis pas français. Mais en arriver là… (en mettant la main au front) je ne pensais jamais que cela se produirait ». (1)
C’est cet extrait qui, en images, a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux.
Et c’est celui qui a choqué beaucoup d’auditeurs.
Il ne me semble en effet laisser place à aucune ambigüité.
Lheureux lui demande explicitement ce qu’il ferait en cas de duel Mélenchon / Le Pen.
Et Geluck répond explicitement qu’il « ne sait pas ce qu’il ferait », mais que « ses amis plutôt de gauche » (?!) envisage de voter « éventuellement Le Pen ». C’est ce que Geluck appelle aujourd’hui « alerter contre l’extrême-droite » !? Moi j’appelle plutôt cela « faire son lit ».
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Kotsende molenpoes bij de koren- en oliemolen Woldzigt in Roderwolde, Drenthe.
Voyons si la séquence toute entière nous aide à en comprendre le sens.
Geluck est donc là pour nous vendre son album « Le Chat Président » (« il fallait sortir un album l’année de l’élection présidentielle… ») et pour nous parler de son nouveau projet de « Musée » (il achètera finalement une ancienne fabrique de porcelaine chaussée de Wavre, l’immobilier ne connait pas la crise, on est content pour lui).
Elodie de Sélis lui demande si « le Chat est plutôt de droite ou de gauche » ?
Geluck répond : « Alors il essaye de… il est fraternel, il est social… il est pour une justice réelle entre nous tous, donc on pourrait dire qu’il est plutôt de gauche, mais quand il voit les dérives… je veux dire, je pense à la France... ».
Et c’est là qu’on retombe sur l’extrait qui est passé sur les « rézozozios », et qui évoque Jean-Luc Mélenchon. Il y a toutefois ensuite une coupe dans la séquence : « … je ne m’attendais pas que les boutons me viennent de ce côté-là de la politique, ils ont trente candidats pour l’instant, c’est vrai qu’on se perd un petit peu, et de l’autre côté, cela me fout carrément des syncopes et des vapeurs, et donc je me dis qu’il faudrait trouver un consensus central qui permettent d’éviter ces extrêmes… » (et la séquence se poursuit ensuite sur la question de François Lheureux).
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Est-ce que la fin de l’émission nous éclaire davantage ?
Entre une constellation de gags désopilants, puisqu’il d’agit d’un « best off » annoncé de ses 25 albums, Geluck a jugé indispensable de nous livrer celui-ci : « J’ai mis des références à Trump, à Poutine, … et puis il a aussi ce dessin, qui ne fera pas plaisir à certains, le Chat dit : « Les écoliers sont déçus par la victoire de l’extrême-droite, … non, pardon, par la défaite de l’extrême-droite… je reprends, vous couperez au montage… » (rire de Lheureux) « … Les écoliers sont déçus par la défaite de l’extrême-droite, car le jour de naissance d’Hitler ne deviendra jamais un jour de congé ».
Oui, bon. Suis-je vraiment pisse-vinaigre, si je dis que face au plus important mouvement lycéen en France depuis mai 68 et la réforme Devaquet en 1986, il y aurait peut-être autre chose à dire aujourd’hui sur la jeunesse en révolte que cette blagounette de potache ?
Mais revenons à l’objet principal de cette polémique. C’est donc bien ce que j’ai entendu. Geluck préfèrerait certes avoir un candidat « de consensus et du centre » plutôt que « les extrêmes », mais à défaut, entre Mélenchon « qui lui file des boutons » et « l’autre côté qui lui fout des vapeurs », il a des amis « plutôt de gauche » (?) qui envisagent de « voter Le Pen » et lui-même « ne sait pas ce qu’il ferait ».
C’est évidemment précisément cela que je lui reproche. Et c’est aussi ce qui a choqué de nombreux autres auditeurs et auditrices « de gauche ».
Ne pas savoir « choisir » entre un homme de gauche qui a déjà rassemblé 22% des électeurs autour d’un programme écologique et social, « l’Avenir en Commun », et une candidate d’extrême-droite qui porte un programme ouvertement raciste.
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Sous le coup de la colère – je l’avoue – je publie dans la matinée ce « post » indigné sur Facebook : « La gauche-Geluck, celle qui vote pour Le Pen. Où tu découvres soudain qu’un mec que tu croyais spirituel et intelligent était en fait un triste con et une sinistre crapule. Explication de texte. Quoiqu’on pense par ailleurs de Mélenchon et Le Pen, entre le programme écologique et social de l’Avenir en Commun et le programme raciste du Rassemblement National, toute personne vaguement progressiste ne devrait pas hésiter ne fut-ce qu’une seule seconde. Se prétendre « de gauche » et voter Le Pen, c’est un non-sens absolu, et tenir ce genre de discours quand l’extrême-droite est aux portes du pouvoir, ce n’est même pas une question politique, c’est un crime contre l’humanisme le plus élémentaire ».
Bon, OK. Ce n’est pas la chose la plus délicate et la plus dialectique que j’ai écrite dans ma vie.
Mais j’assume. Il y a un moment où il faut appeler un chat un chat. Et Geluck a aussi un peu payé pour tous les autres.
Toutes celles et tous ceux qui, H24, participent depuis des années à la diabolisation de Mélenchon et des Insoumis tous les plateaux TV des milliardaires – et à la « normalisation » parallèle du Rassemblement National.
Toutes celles et tous ceux qui renvoient dos à dos les prétendus « extrêmes » – alors que le programme « L’Avenir en Commun » est moins « radical » que le programme de Mitterrand en 1981 (qui devait déjà, il est vrai, nous amener « les chars de l’Armée Rouge sur les Champs-Élysées » (sic) ).
Le programme de Mélenchon est également plus démocratique – puisqu’il veut sortir de la dictature de la Vème République, celle qui a précisément permis à Macron de gouverner pendant dix ans contre l’opinion à coups de 49.3. En introduisant notamment le référendum d’initiative citoyenne et le référendum révocatoire – qui permettra au peuple souverain de chasser un éventuel gouvernement corrompu.
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Mon « post » est ainsi lu quelques milliers de fois, avec des réactions très contrastées. La majorité partage mon indignation (« J’ai failli tomber de ma chaise »). D’autres volent au secours de Geluck (« Il n’a pas dit qu’il voterait Le Pen ! »).
Entretemps, le journaliste Vincent Peiffer a publié de son côté un billet qui partage grosso modo mon indignation.
Je réponds en « commentaire » aux unes et aux autres, et je finis par publier dans le courant de l’après-midi un second « post » destiné à éclairer le premier – qui était, j’en conviens, un peu abrupt.
Ké bazar ! Mon « post » précédent a fait quelques vagues.
Non, Klod, t’es pas tout seul.
Je partage tout à fait le point de vue de Vincent Peiffer (voir ci-dessous).
Je précise aussi, puisqu’on a soupçonné un « règlement de compte » de ma part, que je n’ai pas le moindre contentieux personnel avec Philippe Geluck.
Je ne suis jamais rentré dans les polémiques autour du Chat /Business, je suis toujours resté en dehors de la sphère médiatique où il a évolué, et je trouve généralement ses albums amusants. Pour moi, il est toujours resté le jeune homme rigolo et progressiste qui fréquentait autrefois les mêmes milieux culturels que moi. Je suis parfois un peu con. C’est pour cela aussi que je suis tombé de ma chaise en l’écoutant.
Le problème n’est en effet pas pour moi « d’aimer » ou « de ne pas aimer » Machin ou Truc. La question posée, c’est le choix entre un programme ouvertement fasciste (chasse et expulsion des étrangers et smac-smac aux milliardaires) et un programme vraiment écologique et social (« l’Avenir en Commun », en vente dans toutes les bonnes librairies).
Ce n’est donc pas un problème dermatologique (« il me donne des boutons »).
C’est un choix crucial de société. Or il est minuit moins cinq. Les fascistes sont aux portes du pouvoir. Vraiment. Pas dans six ans : dans six mois. Et dans ces conditions, oser affirmer, même une seule seconde, qu’on « hésite » entre l’un et l’autre, c’est tout simplement criminel. Que l’on soit « progressiste », ou même simplement démocrate.
Et c’est particulièrement criminel pour le peuple de France racisé – car les bourges, sous tous les régimes, tireront toujours leur épingle du jeu. Et cela me met profondément en colère.
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Je publie encore en fin de journée un troisième « post », car entretemps Geluck a publié sur les « rézozozios » un texte où il s’explique et s’étonne : « Suite à la publication par Matin Première d’un extrait d’une interview radio, je suis abasourdi par le nombre de réactions haineuses à mon égard. Si j’ai signalé ces personnes se disant prêtes à voter Le Pen plutôt que Mélenchon au deuxième tour, c’est pour nous alerter sur l’état d’esprit régnant en France en ce moment. Et cela ne signifie évidemment pas que je ferais comme elles ! PG »
Bon, chacun pourra ici juger du contenu de ses propos et de l’architecture de sa « bonne foi ». Geluck prétend donc à présent qu’on l’aurait mal compris – même si on l’a tous entendu. Il serait pourtant très simple de lever vraiment l’ambigüité. Mais ce n’est pas ce qu’il fait.
Il suffirait en effet qu’il déclare sans tortiller du cul : « Si le second tour des présidentielles devait opposer Marine Le Pen et Mélenchon, je voterai pour Mélenchon – même s’il me file par ailleurs des boutons (j’ai une peau sensible de bourgeois médiatique). »
Voilà, c’est simple, clair, net et rapide.
Et je préciserais éventuellement ensuite la cause de cette allergie cutanée :
« Parce que mes copains journalistes parisiens friqués vont devoir payer plus d’impôts », « Parce que je n’en n’ai rien à cirer du massacre des Palestiniens à Gaza », « Parce ce que je veux prendre ma pension par capitalisation à 78 ans », « Parce que je n’en rien à foutre de l’augmentation du SMIC », « Parce que je me fous des écorégions et des cantines bio gratuites, car mes enfants sont beaucoup trop grands pour encore y bouffer », ou simplement « Parce que je suis belge, et que moi je vote pour le roi ».
Autre chose, peut-être… ?
Tu vois, Philippe ? Quand on veut vraiment éclaircir son propos, on peut toujours le faire (2).
Claude Semal le 7 octobre 2026
Nota Bene : Deux détails de l’histoire pour conclure (?).
1. Si j’ai tout compris de travers, qu’il s’agit d’un simple malentendu, et qu’après mûre réflexion, Geluck appellera bien à voter Mélenchon en cas en duel avec Le Pen : je lui offre la couverture de l’Asympto pour lancer son appel, avec un paquet de frites mayo maison et mes plus plates excuses en prime.
Nous ne serons pas trop nombreux pour faire barrage à la peste brune.
2. Et si j’étais malheureusement moi-même amené à devoir choisir demain, au second tour de la présidentielle, entre la crapule Édouard Philippe et la fasciste Marine Le Pen, – j’appellerais de mon côté à voter Édouard Philippe en me bouchant les narines.
Ce n’est pas la première fois de ma vie que j’aurai mal au cul.
Voici par ailleurs le billet publié par l’excellent Vincent Peiffer dans Ma Tribune (un media structurellement lié au syndicat CGSP)
07 octobre 2026 – « Mélenchon me file des boutons » disait Philippe Geluck, hier matin sur La Première-RTBF. Il ne précisait pas pourquoi. Ce qu’il confiait par la suite, à propos du second tour des élections présidentielles de 2027, était en revanche assez précis : « Vous savez que j’ai des amis en France qui sont des gens plutôt de gauche, et qui sont en train de se dire si c’est Mélenchon/Le Pen, on voterait éventuellement Le Pen. »
Ses amis « plutôt de gauche » (caviar ?) choisiraient donc éventuellement de voter pour une candidate condamnée pour détournement de fonds publics et pour le programme raciste, populiste et violent du Rassemblement National. Dans ce cas, perso je changerais d’amis, cher Philippe.
Mais il y a peut-être pire que tes amis : il y a toi. « Moi je ne sais pas ce que je ferais.
Je préfère ne pas devoir me prononcer parce que je ne suis pas français », précisais-tu en sus. Donc je répète : si tu étais français, tu n’exclurais pas de donner ta voix à une reprise de justice d’extrême droite. 72 ans, c’est tôt pour une perte de repères, je trouve. (Vincent Peiffer)
(1) https://auvio.rtbf.be/media/les-sequences-de-matin-premiere-l-invite-culture-3525022


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