L’AVENIR BOOSTÉ AUX LACRYMOS par Pierre Gillis

Et dire que de mauvais esprits mettent en cause la cohérence des décisions gouvernementales… Je me sens moralement investi de l’obligation de laver nos dirigeants de cette accusation : ces décisions sont le résultat d’un inéluctable enchaînement logique, elles sont mutuellement dépendantes, tout autre chose qu’une simple succession temporelle. Ils inscrivent ces décisions dans une entreprise de longue durée, visionnaire.

1. Les jeunes manifestent. Le rôle pédagogique de nos ministres est évident : il faut leur faire entrer dans le crâne que c’est mauvais pour leur santé. Pédagogie active, loin du livresque : la compréhension de cette réalité se fait sur le terrain, à coup de matraques et de lacrymos.
Nos gouvernants prennent cette responsabilité au sérieux, et y consacrent des moyens considérables : équipement des équipes d’intervention, achat d’armes efficaces dans un contexte urbain, et surtout, recrutement et formation des RoboCop capables de mener à bien les missions qu’on leur confie, sans états d’âme excessifs, et ayant perdu la mauvaise habitude d’afficher leur matricule d’intervention. Ça coute bonbon, mais qui veut la fin veut les moyens.

2. Les jeunes savent pourquoi ils manifestent. Surprise, pour les grands de ce royaume, qui les prennent pour des cons. Ils sont éduqués à lire des textes, à les comprendre, à les critiquer.
Faut dire que les ministres ont presque couché leurs intentions sur papier, noir sur blanc. Presque : il faut parfois lire entre les lignes, mais ces garnements y arrivent. Il faut donc mettre fin à l’éducation pernicieuse qui les rend lucides. Faire disparaître les marges horaires qui autorisent l’apprentissage de la critique, et se débarrasser des mauvais maîtres qui pervertissent l’esprit du troupeau.
En finir avec la recherche des moyens susceptibles de dompter le réchauffement de la planète, en finir avec les démonstrations que les femmes ont contribué massivement aux progrès de l’humanité… On expulsera le plus grand nombre possible de ces mauvais bergers, et les autres seront noyés sous le travail. Le fric ainsi gagné pourra être converti en armes et en moyens répressifs.

3. Les RoboCop ont été formés à s’en prendre aux plus faibles : aveugler des gamins de 9 ans, délimiter des nasses pour s’emparer de préados sur le chemin du retour, jeter une gamine à terre et lui déboîter l’épaule… Mais quand même, certains manifestants d’avèrent plus costauds que prévu. Évidence : ils sont trop bien nourris.
En supprimant la gratuité des repas chauds à l’école, on fait d’une pierre deux coups : on affame les crève-la-faim, qui sont en général les plus motivés à cesser d’être des crève-la-faim, et on les affaiblit. Et ça marche : l’accès aux repas chauds a chuté de 68 %. Se passer de repas à midi, ça diminue l’ardeur au combat. Et là aussi, autant de gagné pour la militarisation de notre environnement.

J’ai parlé de cohérence des décisions. Certes. Il faut ajouter à ce compliment celui de vision à long terme : les fruits de ces mesures ne seront vraisemblablement pas consommables immédiatement, mais nos gouvernants voient plus loin que le bout de leur nez. Ils pensent l’avenir.

Pierre Gillis

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