16 octobre 2026
La France dans la rue LIBRES, JAUNES ET JEUNES par Claude Semal
En décembre 1980, six mois avant sa victoire, tous les sondages annonçaient François Mitterrand battu au second tour par Giscard d’Estaing – avec plus de 20 points de retard. Porté par la dynamique populaire de sa campagne, il fut finalement élu le 10 mai 1981 par 51,76 % des voix. Si ma mémoire ne me joue pas un tour, c’est le soir même de sa victoire qu’il prononça cette phrase qui m’avait marqué, tant par sa pertinence que par son élégance littéraire : « la majorité politique de la France a enfin rejoint sa majorité sociologique ».
Car voilà : les classes populaires restent majoritaires dans tous les grands pays industrialisés – et seule une propagande idéologique peut donc les tenir à l’écart de l’exercice du pouvoir.
Ce n’est pas pour rien que quelques milliardaires achètent à tour de bras l’ensemble de la presse et des grands médias audiovisuels. Ils doivent quotidiennement « formater » les esprits à l’aulne de leurs intérêts. Et ils y arrivent hélas ! souvent.
Sauf quand le système tout entier finit parfois par turbuler. Le jeune Etienne de La Boétie, qui ressemble parfois tellement à la jeunesse d’aujourd’hui, l’écrivait déjà il y a cinq siècles dans son célèbre « Discours de la Servitude Volontaire » (1548), où il s’étonnait de l’étrange pouvoir solitaire des tyrans : « Refusez de servir, et vous voilà libres ! ».
Nous voilà libres, oui – si nous arrivons à ne plus écouter le bruit de fond permanent des faux prophètes médiatiques et des menteurs en cravate.

Giscard annoncé 20 points devant Mitterrand 6 mois avant le scrutin
Comparaison n’est pas raison, je sais. Mais à six mois de l’élection présidentielle d’avril 2027, plus de vingt points d’écart, c’est également ce que pronostiquent les horoscopes médiatiques qui « annoncent » au second tour une « large » victoire de Marine Le Pen face à Jean-Luc Mélenchon.
Personnellement, je ne crois pas une seule seconde à cette fable sondagière.
Ce « résultat » annoncé est en effet démenti par une analyse un peu fine des précédents scrutins, des mécanismes de report de voix et des taux de participation. Oui, ce sera bien sûr « serré ». Mais je suis convaincu que cette élection est gagnable par la gauche « de rupture ». Je pense même qu’elle est la seule à pouvoir le faire, puisqu’elle incarne l’intérêt général du plus grand nombre – quand tous les autres se contentent de replâtrer l’ordre neolibéral qui s’écroule.
Aux élections législatives de 2024, l’expérience a en effet montré que, face aux candidat·es de l’extrême-droite, il se nouait généralement au second tour une alliance virtuelle entre la gauche et les démocrates pour faire barrage aux fachos – même s’ils étaient opposés à un Insoumis ou une Insoumise. Dans ce cas de figure, l’électorat traditionnel « de droite » s’est partagé ainsi : 38 % au RN, 36% à l’abstention, … et 26% à LFI (… jusqu’à 43 % pour l’électorat « centriste ») (selon Ipsos Talan).
C’est pourquoi, contrairement à ce qu’avaient annoncé 27 sondages sur 27, c’est finalement la gauche qui a fini en tête de l’élection législative – et pas le Rassemblement National. Les sondages ignorent en outre totalement les dynamiques de campagne, et celle de la France Insoumise est aujourd’hui particulièrement impressionnante.
De plus, l’électorat populaire, volontiers abstentionniste, ne se mobilise que dans la toute dernière ligne droite – alors que Mélenchon est déjà annoncé à 19 % au premier tour, et qualifié dans pratiquement tous les cas de figure pour le 2ème.
Enfin, même dans ces sondages pourris, Mélenchon est ultra-majoritaire dans la tranche des 18-24 ans (à 44%) et il bat Marine Le Pen dans la tranche des 25-35 ans – comme dans les grandes villes et les quartiers populaires (« Opinion Way », 10 septembre 2026). Je veux croire que cette jeunesse et ces quartiers populaires mobilisés feront la différence au second tour dans les urnes.

Le meeting insoumis à Clermont-Ferrand ce week-end : une force militante pour battre le RN
Dernier exemple en date de cette dynamique : un groupe de 1600 communistes vient de rallier la campagne de Mélenchon sous la banderole de « l’Alliance Communiste » (3). Parmi eux, d’anciens ministres (comme Anicet Le Pors et Michel Duffour), des personnalités communistes (comme le réalisateur Robert Guédigian, le musicien Bernard Lubat ou le sociologue Bernard Friot), et des dizaines d’élu·es et de maires communistes (Nanterre, Gennevilliers, Malakoff, Vitry, …).
Je ne sais pas ce que ces forces représentent quantitativement par rapport à l’ensemble du PCF, mais il est sûr que, « centralisme démocratique » oblige, ce parti n’a pas pour habitude de mener de front deux campagnes concurrentes.
Un « casus belli » pour la direction du PCF ? C’est probable. Mais a-t-elle les moyens de s’y opposer ? D’autant que de nombreux autres parlementaires et élus, non signataires de cet appel, sont eux aussi favorables à un accord politique global qui inclurait un appui à la candidature Mélenchon à la présidentielle et une répartition des circonscriptions aux législatives (ne fut-ce que pour préserver un groupe « communiste » à l’Assemblée).
Fabien Roussel avait pourtant sensiblement changé de ton ces derniers mois (en concentrant ses coups contre la droite, et plus, comme lors de ses précédentes campagnes, contre LFI). Ira-t-il jusqu’au bout de sa candidature si les sondages restent aussi désastreux – et s’il perd encore d’autres troupes en cours de route ?

Mélenchon n’est pas, comme Poulidor, condamné à terminer deuxième.
La petite musique du « Mélenchon perdant au second tour » est désormais le seul « argument » encore avancé par ses « concurrents » à gauche – tant il les domine déjà tous au premier. Plus personne ne nie en effet les vertus et le sérieux du programme « L’Avenir en Commun », ou la forte dynamique de la campagne insoumise (dont les salles de meeting en France débordent partout – même en l’absence du candidat !). Ils étaient encore 10.000 la semaine passée à Clermont-Ferrand.
On nous ressert donc cet unique « argument » foireux : Mélenchon serait un « bon » candidat de « premier tour », mais un « mauvais » candidat pour le deuxième – car « trop clivant » pour les ventres mous de la politique.
Ce n’est pourtant pas le flou et la mollesse qui mobilisent les électeurs.
Mais l’espoir de gagner – ou la crainte de perdre – et l’envie de concrètement pouvoir améliorer ses conditions de vie.
À François Mitterrand qui annonçait vouloir nationaliser le secteur bancaire, un journaliste demanda : – « Quelles banques ? » – « Toutes ! », répondit tranquillement le futur président de la République. Il fut élu… et il le fit ! C’était plutôt « radical », non, comme « revendication » ? Après, les choses se compliquèrent un peu – avec le « tournant de la rigueur ». Mais c’est une autre histoire. Celle de la « gauche » au pouvoir.
À ce propos, Mélenchon me semble ainsi être, non seulement un bon candidat de premier et de second tour … mais également un bon candidat pour « le troisième » !
Car il ne suffit donc pas de se faire élire sur un « bon » programme : encore faut-il être en capacité de pouvoir l’appliquer. Or LFI s’est « vraiment » préparé à l’exercice du pouvoir (depuis 2017, tout son programme est, par exemple, à chaque fois publiquement budgétisé et financé) (4).
L’Institut de La Boétie – l’Université populaire permanente et le bureau d’étude de LFI – vient encore de publier un livre qui analyse plusieurs exemples historiques des difficultés rencontrées par un gouvernement « de gauche » pour appliquer son programme : le Front Populaire en France en 1936, Salvator Allende au Chili en 1970 ou Tsipras en Grèce en 2015… (1). C’est ce bouquin que mon chat lit sur la photo de couverture pendant que je vous écris.
Sur le terrain, les Insoumis sont aujourd’hui pratiquement les seuls, avec leur drôle de structure centralisée / décentralisée, à pouvoir accompagner les mouvements sociaux, à faire bouger les lignes et renverser les tables.
Les seuls à régulièrement organiser des meetings impressionnants de 10 ou 20000 personnes.
Les seuls à quotidiennement mobiliser des milliers de militant·es, sur les marchés ou au porte-à-porte, pour convaincre un à un les électeurs.
Les seuls (ou presque) à pouvoir fraternellement côtoyer tous les mouvements sociaux et à y être accueillis en « amis » – quand Glucksmann ou les socialistes s’y font régulièrement huer. Les seuls à avoir bossé, de longue main, pour faire inscrire le plus de monde possible sur les listes électorales (c’est, depuis plusieurs années, l’objet de leurs caravanes populaires de l’été).
Les seuls à avoir mis sur pied, depuis plus de 15 ans, les outils numériques qui leur permettre d’enjamber les médias des milliardaires pour s’adresser directement à leurs millions d’électeurs.
Les seuls enfin à avoir un programme complet coconstruit avec la société civile – et à avoir une stratégie pour l’appliquer avec méthode, détermination et réalisme.
Qui d’autre, sinon ? Un Ruffin en cale sèche, qui s’autoproclame tout seul « meilleur candidat de second tour », mais qui barbote à 4 % dans les salons de Villepin ? Tondelier et Roussel – cloués au sol à moins de 3 % ? Olivier Faure et le Parti Socialiste – qui arrivent à perdre même les élections qu’ils organisent ?
Glucksmann, qui exclut toute alliance avec LFI, veut mettre la France en « économie de guerre », et se prépare à gouverner avec la droite ? Pour moi Glucksmann, comme son directeur de campagne et tout son entourage proche, s’apparentent clairement à la mouvance « macroniste ».
La « petite primaire » des sociaux-démocrates (Place Publique, le Parti Socialiste et La Gauche Républicaine et Socialiste) a ainsi créé plus de problèmes qu’elle n’en a résolu.
Après avoir exclu Ruffin et les écologistes du scrutin, elle avait pour ambition de rassembler cet espace politique autour d’une candidature commune au « centre gauche » (quoique, comme je l’ai dit, je classe plutôt Glucksmann au centre droit).
C’est pourtant Raphaël Glucksmann qui est sorti vainqueur de cette « primaire de gauche », avec 66% des voix des 120.000 électeurs qui s’y sont exprimés.
Mais sa dynamique de campagne, elle, en ressort plutôt en lambeaux.
De ma vie, j’ai rarement entendu quelque chose de plus malaisant que la « Marseillaise » cacophonique entonnée par un Glucksmann lunaire et une pincée de ses fans le soir de son intronisation. Tout un symbole.
Pour rappel, la « primaire » remportée par François Hollande en 2012 avait rassemblé 2,8 millions de votants – 23 fois plus. Les trois « débats » de la « petite primaire » ont cette fois surtout mis en relief les failles béantes qui séparent politiquement les candidats.
Car en excluant par principe la France Insoumise de toute alliance, Glucksmann se condamne évidemment à ne gouverner qu’avec la droite. A-t-il jamais incarné un autre projet ?
Olivier Faure, et surtout Ségolène Royal, très « punchy » tout au long de cet exercice, ont plutôt défendu une ligne d’union de la gauche. Au point que j’imagine difficilement Ségolène Royal appuyer demain la campagne de Glucksmann – après l’avoir si souvent envoyé dans les cordes, et parfois dans les roses.
Comme c’est Glucksmann qui avait imposé les conditions d’une primaire à sa main (exclusion de Ruffin et des écologistes, vote payant à 15 euros, validation par une simple « adresse » numérique virtuelle…), je m’attendais certes à sa « victoire ». Mais au second tour, et avec un score bien plus modeste. D’autant qu’il n’avait franchement pas brillé au cours de leurs trois débats.
Élu avec un score de chanteuse israélienne à l’Eurovision, alors que le site de la « primaire » a été bloqué toute la première journée par une attaque de hackers, on doit se demander qui a vraiment « voté » à ce scrutin. Et s’il ne s’agit pas ici d’une variante de cette vieille coutume des Congrès du PS : un bourrage d’urne par « bots » interposés ?
Raphael Glucksmann a en effet capté sur son nom, dès le premier tour, près de 75% des 80.000 votes « extérieurs » aux partis participants. Or on sait aujourd’hui qu’une officine de propagande numérique israélienne « anti-LFI » avait été très active à l’occasion des élections municipales en France (à Marseille, Toulouse et Roubaix) (2). Pourquoi se désintéresserait-elle de l’élection présidentielle, quand Gaza et le sort des Palestiniens restent un point aussi clivant entre les candidats ? Ségolène Royal a déclaré sur « X-Twitter » : « Je ne sais pas moi-même si ces 80.000 votants sont vraiment des sympathisants de gauche ». Ce vote numérique, qui devait apporter une onction de « légitimité » au vainqueur, nourrit donc plutôt un soupçon de bidouillage. Une affaire à suivre, évidemment.

Jaunes et Jeunes ensemble dans les rues ce week-end
En plein débat budgétaire à l’Assemblée Nationale, la journée du samedi 17 octobre devrait voir ce week-end toute la France populaire dans la rue. On annonce un millier de points de rassemblement !
Pendant trois semaines, la seule réponse du gouvernement Macron/Lecornu au mouvement lycéen a été la violence policière et la tentative de criminalisation du mouvement. Comme face aux Gilets Jaunes, l’usage d’armes semi-léthales par les CRS a mutilé plusieurs jeunes manifestants, et plus de 7000 d’entre eux ont été arrêtés ! À cette échelle, on appelle cela une rafle. Quand on interdit tout rassemblement autour des lycées, la plus pacifique protestation devient ainsi en soi un acte « délictuel ».
Mais les lycéens ont désormais été rejoints par les étudiants des universités, et le mouvement s’élargit. La CGT et les associations de parents ont appelé à descendre dans la rue pour « protéger » demain les jeunes manifestants.
Ce qui rend la situation particulièrement explosive, c’est que cette mobilisation de la jeunesse est en train de converger avec toutes les revendications sectorielles contre la vie chère et la hausse des carburants.
C’est l’augmentation du diesel à 1,40 euro le litre qui avait déjà provoqué la première crise des « Gilets Jaunes » en 2018. Or le litre de ce carburant est aujourd’hui à 2,40 euros !
Un collectif « Jaunes et Jeunes » appelle ainsi explicitement à la jonction des mouvements.
Les chauffeurs de taxis et les chauffeurs routiers sont en train de rentrer dans la danse, comme les tracteurs de la Confédération Paysanne, les pompiers, les infirmières indépendantes… et tant d’autres secteurs.
C’est une formidable mobilisation – c’est même le scénario rêvé d’une « révolution citoyenne » annoncée.
Et en même temps, je crains le pire – car le gouvernement Macron/Lecornu sera certainement tenté de jouer la carte de la provocation, pour se présenter ensuite comme « le parti de l’ordre » face au « chaos ».
Quitte à décréter l’état d’urgence et à suspendre les libertés publiques en pleine campagne électorale. Avec Macron, on doit toujours s’attendre au pire.
Tout l’enjeu du moment sera donc de transformer cette insurrection démocratique en force tranquille et en alternative politique. Je pense que le mouvement populaire a aujourd’hui la maturité politique pour le comprendre et pour agir en conséquence. « Y a plus qu’à ».
« Refusez de servir, et vous voilà libres ».
Claude Semal, le 15 octobre 2026.
(1) « L’État et la Révolution Citoyenne » aux éditions « La Dispute », ouvrage collectif dirigé par la philosophe Isabelle Garo.
(2) http://Lefigaro.fr/elections/municipales/municipales-2026-le-parquet-de-paris-ouvre-une-enquete-sur-une-eventuelle-ingerence-etrangere-ciblant-lfi-20260527
(3) https://communistes2027.fr/
(4) Un « chiffrage » qui a duré près de 5 heures : https://www.youtube.com/watch?v=T7b67QCjibc


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