14 octobre 2026
QUAND MANIFESTER SE TRANSFORME EN CAUCHEMAR par Sofie Vangor

Jeudi 8 octobre 2026, 9h45, aujourd’hui on va manifester sur la place du 20-Août.
Pourquoi !? Parce que l’on est profs en ESA (nos revendications, vous les connaissez, concernant les définancements des écoles, de l’enseignement, de la culture, et la lutte contre le décret-programme II !), parents (pour soutenir nos enfants, les jeunes, qui y sont déjà pour beaucoup en manif ou au cachot !) et que ce monde part en vrille avec nos jeunes en première ligne… Nous voulons du changement tout en protégeant nos enfants. Et c’est peu de le dire.
À peine frôle-t-on la rue qui nous amène à la manifestation pacifique de ce jour à 10h que plusieurs policiers nous contrôlent. Je ne comprends pas pourquoi autant de policiers pour 6 personnes (les autres étudiant·e·s nous attendaient sur la place).
On se parle entre collègues en petits groupes pairs, donc pas de groupe de trois ou plus. Des cow-boys… ils bombent le torse et leurs yeux en disent long. Ils ont oublié que manifester reste un droit. On subit la fouille au corps, de nos effets personnels, etc. Après 20 minutes, il y en a un ou deux qui me disent que je dois me retourner car je suis privée de liberté !!! What ?? Mais qu’ai-je fait ???
« Vous avez un masque ou deux en papier dans votre sac ! »
« Oui, j’en ai d’ailleurs toujours avec les produits chimiques de l’atelier à l’école. »
Enfin soit, sur leur papier (quelques heures plus tard au cachot), il est indiqué que je suis au courant de mon délit ! Non, je ne suis pas au courant de ce que j’ai fait. (Trouble à l’ordre public !? C’est suggéré à demi-mot par un policier). Oh, mais voilà que c’est injuste ! Je marchais avec 3 collègues et quelques étudiants en tenant nos distances, par deux ou trois personnes, et je me fais menotter et foutre dans un combi avec le « fous-la dans le fond, celle-là ! » d’une aimable policière cow-boy elle aussi.
Dans le combi, un jeune couple, un autre endormi, et puis moi. Direction Natalis. Super, je n’ai rien fait. « C’est ça. » J’ai l’impression d’être dans un cauchemar. Ah non, c’est la vraie vie ! Et c’est ma ville !?
Arrivée dans la cellule mixte, un cachot d’entre-deux, voici 3 jeunes garçons : deux jeunes métis et un black. Ce dernier est un futur étudiant de notre école, il allait au cours chez mon collègue le mercredi après-midi l’année passée. Les deux autres, des petits, sont tout aussi adorables. 13 ans, 14 ans, et l’autre du même âge. Ils ont peur mais font semblant de rien. Deux autres jeunes de 18 ans, inoffensifs au possible. Le couple qui était dans le combi, qui allait photocopier des tracts (Houlala, c’est grave !)… et puis deux autres moins bavards mais attentifs à ce qui se passait. Voilà, on est privés de liberté. La plupart sont des bébés.
D’ailleurs, quand ils apprennent que je suis prof, il y en a un qui s’exclame : « Ah oui, sans respect, les flics contre les profs aussi ! »… Et c’est peu de le dire ! Nous voilà toute la bande, et nous n’allons vraiment pas rire !
On nous sépare : cellule hommes (enfin garçons, enfants) // cellule femmes (filles, très jeunes filles, enfants). La cellule est carrément glauque. On dirait un genre de morceau d’architecture d’une vieille piscine qui fait peur. Un banc en béton, où n’importe quelle position pendant des heures est horrible. Ben oui, c’est tout à fait normal de se retrouver ici en ayant un masque en papier dans son sac.
On ne peut rien avoir, pas de téléphone, aucun effet. Même le bic, on vous l’arrache vite quand vous essayez de lire le papier qu’on vous fait signer pour vos délits, que vous ne connaissez pas puisqu’il n’y en a pas ! J’ai décidé de ne pas signer. Je n’ai pas commis de délit !
On pense entre nous que pour les mineures (trois jeunes filles de 13 ans), leur temps de détention va se résumer à 4h (un policier nous précisera d’un ton vif que ça peut aller jusqu’à 12h aussi !!!). L., la dernière enfant des trois, sortira après 6h de détention en ayant eu très, très peur (normal : aujourd’hui, en partant de chez elle avec son ensemble noir pour la gym à l’école, elle se retrouve dans un cachot super glauque à 13 ans — 14 ans demain !).
Celle-ci aura le temps d’expliquer ce qu’elle a fait pour être privée de liberté (elle se demande si ce n’est pas parce qu’elle est habillée en noir, c’est-à-dire rien !) et comment on lui a abaissé le pantalon (à moi aussi et à toutes d’ailleurs), portes ouvertes, avec les policiers qui passent dans le couloir en jetant un œil.
Elle et ses deux copines se sont juste retrouvées pour aller respectivement dans leurs écoles, et hop, direction la prison. Elles ont l’âge de ma fille. L’une d’entre elles est d’ailleurs à Liège 1… Elles m’ont vachement épatée, des petites courageuses, car ce cachot, c’est l’enfer.
Tu n’as pas le choix car quand tu es là, tu n’es plus prise pour un être humain avec humanité. La pièce est desservie par deux grosses portes en métal. L’une porte un hublot-fenêtre, comme dans les films, qu’ils se font un malin plaisir de refermer pour bien garder les grandes dangereuses bien enfermées. Celle-ci est accompagnée d’un second orifice qui sert à passer des repas (sirop de Liège sur tartine). Quand on reste plus de 8h, on a droit à ça en tout cas. Ça donne envie. Ah oui, les papiers à signer, mais sans l’explication de ton arrestation. Il ne faut pas avoir soif non plus ! Cogner sur les portes métalliques pour boire, pour uriner ou pour de l’aide car deux autres détenues font des crises d’angoisse… Ils s’en foutent. « Ils sont surchargés », nous crient-ils.
Enfin, quand quelqu’un daigne répondre. Leurs grimaces, pour certains policiers, en disent long sur leur empathie. Ce sont des enfants ! Qui n’ont rien fait !!! On tape, on toque, on crie… Peut-on uriner s’il vous plaît ? Peut-on boire ? Elle ne se sent pas bien ! Elle fait une crise d’angoisse et son médicament est dans son sac à dos !!? Personne. Personne ne répond. Le hublot s’ouvre : si ce n’est pas la grimace, c’est autre chose.
Moi, j’essaye de demander ce que j’ai fait pour être ici. J’essaie de dire que mes enfants sont chez moi, qu’il faut que je rentre… « Notre chef vous a dit ce que vous avez fait. »
Quoi, le masque en papier dans mon sac ?? Quoi ?? Je n’aurai jamais la réponse. On est sur leur territoire et on doit la fermer. Je reste avec une envie énorme d’aller aux toilettes. On finit toutes par fermer quelques minutes les yeux à chaque fois que nos besoins naturels n’ont pas été respectés, qu’on est au bout de demander et que rien ne se passe. On est privées de liberté et de réponses. On peut pisser dans le truc métallique au mur (urinoir pour mec ??). On ne sait pas trop… On finit par ne plus en rire mais par y penser. Un parlophone au mur sert de garniture car aucun interlocuteur en 8h.
Ah oui, quelques-unes partent plus vite que les autres (on ne comprend pas pour quelle raison non plus, pas en fonction de l’âge c’est certain). Nous, on reste. Chacune a son petit monde. M. demande l’heure, elle aime écouter le temps… que l’on espère le plus court possible ici. On lui donnera deux fois, à une demi-heure d’intervalle au début, ensuite plus… « Vous n’avez pas besoin de connaître l’heure », leur disent-ils. L., qui a 13 ans, m’explique que le policier à l’entrée lui a demandé une conjugaison avec un air méprisant par rapport à ce qu’elle venait de dire. Elle lui dit l’imparfait et lui de lui répondre : « Super, tu connais tes exercices de ta 1re secondaire, bravo », avec un ton… (lui qui a 40 ans et elle 13 ans !). Hum hum, qu’est-ce qu’on se marre dans ce métier, on dirait !
On finira par faire une petite chorégraphie sur les dalles de cet espace horrible et sale. On finira par se retenir d’uriner. On finira par se serrer les coudes car nous seules savons ce qui s’y passe et que nous n’avons rien fait ! On finira par avoir envie de souhaiter un bel annif à L. pour ses 14 ans de demain. Je finirai par penser à recontacter M. car c’est une fille extra. Je finirai par comprendre encore davantage le but et le pourquoi d’aller manifester ce matin. Je finirai par mieux connaître un étudiant de mon école.
C’est en profonde tristesse, vraiment, que l’on sortira avec les visages de ces petits mecs et filles de 13 à 14 ans. Avec G., celui qui essayera de s’inscrire à l’académie au supérieur dans 5 ans, quand il aura 18 ans. On sortira en se disant que cette jeunesse est belle et a des projets. Que le monde, par contre, fait peur et qu’il donne de moins en moins la possibilité aux rêves de nos enfants d’exister. Que certains hommes deviennent des machines et qu’il faut faire doublement attention. Un manque d’humanité peut amener à ne plus penser au sens. Et sans sens, nous allons droit dans le mur.
D’autres murs… Je suis sortie à 18h après plus de 8h de privation de liberté. Vraiment bousculée… On essaye encore de savoir pourquoi on a été privées de liberté ! … Sans réponse. Je retourne près des miens… Mes enfants ! Même si j’ai passé des heures avec leurs camarades d’école au cachot ! Je viens d’être victime d’un abus de pouvoir pas possible. Je ne suis pas la seule… D’autres aussi, car un étudiant de l’école était là (son délit : un masque en papier dans son sac).
Si je relis « L’arrestation administrative » : Elle vise à faire cesser un trouble immédiat à l’ordre public, une infraction imminente ou à protéger les personnes et les biens (par exemple en cas d’ivresse publique manifeste, de violences lors de rassemblements, ou pour identifier une personne qui refuse de justifier son identité). Sa durée ne peut légalement excéder 12 heures. Je n’étais pas dans une de ces situations et les détenues de ma cellule non plus. Qui va nous dédommager pour nous avoir privées de liberté sans justification valable et avoir fait aussi peur à des enfants ???
Vous entendez ? Vous entendez le bruit des bottes au loin !
Sofie Vangor (sur FB)


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