GUERRE DES JUIFS ET SIONISME ANTISÉMITE par Manuel Abramowicz

Au congrès du Rassemblement National, qui s’est déroulé en octobre à Orléans (centre – nord de la France), de jeunes militants juifs sont intervenus, par surprise, pour protester, au moment du discours de Jordan Bardella, le président du Rassemblement National (RN), réélu à 99 % pour un second mandat.
L’action d’éclat de ces jeunes avait pour but de dénoncer l’antisémitisme du chef du parti d’extrême droite lepéniste, après les révélations faites à ce sujet, en septembre dernier, par le média d’investigation Mediapart.
Le Département Protection Sécurité (DPS), le service d’ordre (et de renseignement interne !) du Rassemblement national, s’est attaqué avec violence, comme d’habitude depuis sa création en 1985, aux contestataires, tous membres de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), pour ensuite les exfiltrés manu militari de la salle du congrès frontiste / RN

Les Juifs progressistes de l’UPJB et de UJFP soutiennent aussi les droits des Palestiniens.

LA RUMEUR D’ORLÉANS

La ville choisie pour le congrès du RN est la capitale de la région Centre-Val de Loire. Elle est connue par la figure mythique de Jeanne d’Arc qui délivra, en 1429, la ville du siège des Anglais durant la guerre de Cent An.
Orléans l’est aussi pour sa rumeur antisémite, étudiée jadis, sous la direction du sociologue Edgar Morin.
Un hasard ? Un clin d’œil ? Un aveu de l’antisémitisme du RN désormais momentanément refoulé pour des raisons d’opportunités stratégiques ?
Comme les récentes révélations de Mediapart l’ont démontré, le patron de la formation lepéniste a été formé politiquement, il y a un peu plus de dix ans, dans un écosystème anti-juif. Dans celui-ci, ses « éducateurs » furent Alain Soral, un antisémite maladif, et Frédéric Chatillon, chef d’un proxy néonazi français téléguidé par l’ancienne dictature nationaliste syrienne. Le premier comme le second étaient à cette époque déjà des intimes politiques de Jean-Marie et de Marine Le Pen.
Après l’enquête du média d’investigation sur l’antisémitisme de jeunesse du toujours jeune Bardella, il est aujourd’hui âgé que de 31 ans, l’ensemble de la direction lepéniste lui a apporté sa totale confiance. Inconditionnellement.
C’est pour cette raison que les antifascistes, membres de l’UEJF, sont intervenus pour chahuter le discours de Jordan Bardella.

« ISLAMISATION »

Pour leur part, malgré le passé antisémite du Front National, toujours présent au Rassemblement National, mais sous couverture depuis plusieurs années, des Juifs sont devenus des encartés fanatiques du parti lepéniste.
Français ou franco-israéliens, leur adhésion est idéologique. Ils partagent entièrement le programme du FN / RN contre l’« invasion étrangère » de l’« immigration massive » et l’« islamisation de la société », selon leur grille de vision tronquée. Cette adhésion paranoïaque s’est encore plus renforcée suite au tournant géopolitique du FN / RN qui soutient désormais Israël contre le « danger islamique ». Ce qui n’était pas le cas du FN du père Le Pen, dans les années 1970 à 1990.
L’antisémitisme existe dans les populations immigrées, comme dans toutes les autres couches de la population. S’il a été porté par des groupuscules d’ultra gauche, comme celui de la secte politique la Vieille taupe, il y a plus de trente ans, cet antisémitisme est totalement minoritaire contrairement à celui présent à l’extrême droite. Cette dernière en est même le milieu de culture qui a permis l’émergence politique du racisme contre les Juifs, à la fin du XIXe siècle, avec des cercles nationalistes français et des mouvements contre – révolutionnaires. L’antisémitisme d’extrême droite est structurel sur la base de la doctrine du « nationalisme intégral » du royaliste catholique Charles Maurras (1868 – 1952). Penseur et dirigeant de l’Action française, il réclamait l’instauration d’un « antisémitisme d’État ». Ce qui fut fait, entre 1940 et 1944, par le dictateur militaire Philippe Pétain.

L’ANGLE MORT

Comme le reste de la population juive, la gauche sioniste est caractérisée par son aveuglement sur le racisme et l’islamophobie présents dans la « rue juive ». L’écoute de radio Judaïca en est une confirmation. L’engagement à l’extrême droite de Juifs, déjà dans les années 1930 et durant la Guerre d’Algérie, avec le passage de combattants de l’Irgoun, le mouvement de libération nationale juif d’extrême droite de VladimirJabotinsky, auprès de l’Organisation armée secrète (OAS), est un tabou. Mais documenté.
C’est la cause du divorce avec les mouvements antiracistes historique, considérés également comme appartenant au gauchisme antisioniste.
Cette réalité est l’angle mort de cette gauche française sioniste morale, devenue social – démocrate et bourgeoise, incarnée désormais par le personnage médiatique artificiel de Raphaël Glucksmann, clone de Bardella en matière de communication politique.
Pour se donner bonne conscience, la gauche sioniste préfère combattre, avec énergie et une régularité permanente, ledit « antisémitisme de gauche », et son bras politique, l’« islamo-gauchisme ».
C’est également le cas en Belgique avec le Centre communautaire laïc juif (CCLJ) ou le jeune collectif Golem, issus de l’histoire juive marxiste. Plusieurs de leurs dirigeants sont des apparatchik du PS. Une des éminence grise de Golem, un ancien commissaire politique de l’UCMLB. Groupe des années 1970, l’Union communiste des Marxistes – Léninistes de Belgique était alors encore plus orthodoxe et révolutionnaire que l’organisation Amada – TPO (Tout le pouvoir aux Ouvriers), l’ancêtre du PTB.

TRANSFUGE DE CLASSE

Les Juifs progressistes de l’UPJB et de UJFP soutiennent aussi les droits des Palestiniens.

La dénonciation quasi exclusive de l’antisémitisme à gauche participe paradoxalement à une croisade digne de celle de l’extrême droite de l’entre-deux-guerres qui dénonçait le « complot judéo – bolchevique ».
Cette réorientation de la pensée politique majoritaire juive est liée à un phénomène de transfuge de classe.
Les Juifs, des deux siècles passés, formaient dans leur majorité, une population d’immigrés prolétaires. Leurs descendants, lors des Trente glorieuses, ont profité de l’aisance économique de l’Après – guerre pour s’intégrer. Ils prennent l’ascenseur social pour monter aux étages des classes supérieures. Des quartiers populaires des gares de chemins de fer, des représentants de ce peuple jadis nomade s’installent dans des zones urbaines habitées par les classes moyennes, une minorité dans des villas de riches municipalités. À Bruxelles, du quartier de Cureghem à la commune huppée d’Uccle d’abord, de Waterloo pour finir. Résultat : chez les Juifs de la capitale, le tôt d’instruction est très haut, avec près de 80 % de diplômés de l’enseignement supérieur ou universitaire, contre seulement 29 % chez les Juifs d’Anvers (56 % de la population juive de Belgique), majoritairement orthodoxe et précaire, selon une enquête de l’Institute for Jewish Policy Research de Londres de 2022.

PANIQUE MORALE

L’antigauchisme primaire d’aujourd’hui des classes sociales supérieures est donc aussi incrusté dans les habitus sociologiques des Juifs plus aisés. Comme les autres, par panique morale, ils craignent un retour en arrière, via une répartition juste des richesses produites, si la gauche radicale arriverait au pouvoir. Ce qui est déjà le cas depuis 2021, à Graz, la deuxième ville d’Autriche, avec la communiste Elke Kahr, à New York depuis 2025 avec le socialiste d’origine musulmane Zohran Mamdani ou tout récemment, à Berlin avec l’élection de la communiste germano-turque Elif Eralp.
Une nouvelle génération politique en plus caractérisés par leur engagement solidaire avec le peuple palestinien et leur contestation des crimes de guerre et contre l’Humanité commis par le gouvernement israélien. Accuser la gauche et les musulmans d’être les nouveaux supporters de l’antisémitisme fait partie d’une stratégie de la tension intellectuelle pour briser le mouvement anti-impérialiste en Europe, conduit également en France, après la Deuxième Guerre mondiale par le général Charles de Gaulle, lui aussi ciblé comme antisémite en 1967.

REMIGRATION DES JUIFS

À qui donc profite cette division ? Outre à l’État israélien, de plus en plus hors des lois internationales, directement au Rassemblement National en France. Depuis, ce parti incubateur de l’antisémitisme politique des années 1980 pourrait arriver au pouvoir en 2027. Avec l’adhésion de dizaines de milliers d’électeurs juifs.
Ce parti d’extrême droite – fondé, en 1972, sous le nom de Front National, par le jeune mouvement néofasciste Ordre Nouveau et de vieux nazis français – n’est pas, contrairement à ce qu’il dit haut, fort et partout, un « bouclier de protection pour les Juifs ».
Le RN est juste devenu favorable au sionisme historique pour participer au concept de « remigration ». Soit,
l’organisation de la déportation des étrangers vivants en Europe vers leur pays d’origine. Dans ce plan raciste, les Juifs de la diaspora sont également comptés.
Dans son sionisme, l’extrême droite répond ainsi pacifiquement à la résolution du « problème juif ». Option qui avait été choisie, à un moment, entre 1933 et 1938, par une partie du Parti National Fasciste de Benito Mussolini et du NSDAP d’Adolf Hitler. Dans ce cadre, les sionistes révisionnistes conduits par le nationaliste juif russe
Vladimir Jabotinsky voyaient dans l’antisémitisme un propulseur idéal pour provoquer l’émigration juive en Palestine. Le courant de Jabotinsky voulait créer un « État juif intégral sur les deux rives du Jourdain », projet mis en œuvre depuis le 7 octobre 2023 par ses héritiers politiques directs conduit par le Likoud de Benjamin Netanyahu. Qui est membre observateur du groupe parlementaires des « Patriotes pour l’Europe », présidé en personne par le même Bardella.
Le sionisme de l’extrême droite et son alliance tactique avec le gouvernement de Jérusalem relève d’un sionisme antisémite. Tous les nationalistes de droite d’Europe veulent au final, vivre entre-eux, entre blancs chrétiens, sans étrangers de couleur, sans Juifs également.

ORGANISATION
JUIVE DE COMBAT

C’est pourquoi, les nombreux Juifs partisans inconditionnels d’Israël, méconnaissant les réalités stratégiques de la politique, pensent comme des ignares que le RN en France, le Vlaams Belang en Belgique, sont devenus pro-israélien. Ils sont juste tombés dans le piège de l’instrumentslisation de l’antisémitisme par et pour le profit de l’État d’Israël, avec ses désormais alliés européens, étatsuniens et latino-américains d’extrême droite.
Les Juifs qui collaborent avec le RN ou le VB sont des traîtres aux combats héroïques de hier des résistants juifs communistes en France, au sein des unités politico-militaires des Franc-Tireurs et Partisans – Main d’œuvre Immigrés (FTP – MOI) et des jeunes insurgés de l’Organisation juive de Combat, l’OJC, dans le ghetto de Varsovie.
Les Juifs passés à l’extrême droite doivent être combattus, bec et ongles, comme des fascistes. Leurs partis d’adoption, comme des ennemis.
L’objectif de l’intervention antifasciste courageuse des étudiants juifs au congrès lepéniste d’Orléans était de rappeler cette vérité et de la combattre au risque des coups donnés du service d’ordre du parti antimusulman et antisémite.

Manuel Abramowicz

Auteur de livres et de plusieurs études sur l’antisémitisme d’extrême droite depuis 1989, coordinateur de la rédaction du média Journal RésistanceS.

No Comments

Post A Comment