04 novembre 2026
NOÉ PRESZOW : LE CORPS DU DÉLIT (CHANSONS POÉLITIQUES) interview par Claude Semal
Noé Preszow et moi habitons-nous vraiment le même fuseau horaire ?
Le jour où je l’ai contacté, il avait travaillé jusqu’au bout de la nuit – et s’était couché à l’heure blanche où moi-même je me levais. Il habite depuis peu juste en face de chez moi – et n’a eu qu’à traverser la rue pour sonner à ma porte. Je l’ai toujours dit : Bruxelles est un village.
On a fini par trouver une heure qui nous était commune : va pour le café de 15 heures.
Depuis la première interview que j’avais réalisée de lui en 2021 (1), bien des choses ont sans doute changé pour Noé. Il venait à l’époque de « signer » avec le label parisien « Tôt ou tard », un de ses premiers titres tournait régulièrement sur les radios françaises (« À nous »), et il avait été nominé « révélation de l’année » aux Victoires de la Musique.
La sortie de son troisième album (« Ici Noé ») est aujourd’hui imminente, toujours chez « Tôt ou Tard », il remplit de belles grandes salles en France comme en Belgique (l’Olympia, la Cigale, le Cirque Royal…) et il est désormais régulièrement sollicité comme auteur et compositeur par d’autres artistes (il a par exemple écrit et composé une bonne partie du dernier album de Zaz). L’adolescent qui bidouillait en solitaire des chansons sur un enregistreur cassette dans sa chambre est devenu un créateur reconnu qui bosse au cœur même de l’industrie phonographique française. Mais il semble toujours habité par les mêmes convictions.
En Belgique, à l’occasion de la Fête de la Communauté Française, il avait été invité pour une émission et un concert sur la Grand Place de Bruxelles. Il a « profité » du direct à la télé pour balancer un slam assez « frontal » qui exprimait sa solidarité avec les luttes des lycéens et des enseignants, mais aussi avec le peuple de Gaza. Une « fight » attitude plutôt rare dans les célébrations musicales « officielles » – en Belgique comme ailleurs.
Et moi, c’est précisément cela qui m’a donné envie de lui retendre le micro.
Claude Semal
Claude : Bravo pour ton nouvel album – généreux, pugnace, sombre et créatif. Et bravo pour ton intervention assez cash à la Fête du 27 septembre. Qu’est ce qui t’a donné envie d’intervenir aussi directement dans le débat public ?
Noé : C’était un concert, mais c’était aussi – et d’abord – une émission télé. Dès que j’ai reçu pendant l’été l’invitation pour y participer, je savais que je voulais chanter la première chanson de l’album, « Y a un monde », et j’ai tout de suite eu la pulsion de « compléter » la chanson avec des éléments d’actualité, des combats qui sont les miens ou des luttes dont je me sens proche. Je me suis mis à griffonner quelques mots. Mais sans savoir précisément comment j’allais les utiliser. Jusqu’à présent, à la télé et à la radio, « je me retenais ».
Mes grands moments de liberté, de rencontres avec le public, ce sont mes concerts, qui sont plus rock, plus poétiques et plus politiques, et qui peuvent toujours « déborder ». En « promo », mes curseurs d’authenticité sont à 100%, mais il y a toujours une certaine « retenue » et une certaine pudeur, parce que là je ne suis pas vraiment « chez moi ». Maintenant, j’en suis à un stade où je me dis qu’un micro est un micro, et que ma liberté de parole peut s’élargir à chaque invitation à laquelle je réponds présent, si le coeur m’en dit.
Claude : Peut-être est-ce une liberté et un pouvoir que te donne aujourd’hui ta notoriété croissante. Quand tu es un jeune qui « commence », tu peux toujours craindre qu’une porte qui se ferme ne s’ouvrira peut-être jamais plus. Une fois que tu es « dans la pièce », c’est une autre histoire de t’en déloger.
Noé : Oui, c’est possible. Et puis, de façon générale, je me dis toujours que chaque chanson et chaque album sera peut-être le dernier, parce que j’ai un rapport posthume et dramatique à la musique (il rit), c’est mon mode de pensée, j’ai écrit cet album comme s’il ne devait jamais y en avoir d’autre, comme si je voulais aller à fond et au bout de tout.
Je reviens au 27 septembre. L’échéance approchant, et après des échanges avec des enseignant·es en lutte, j’ai repris le poème-slam que j’avais commencé cet été, j’ai pas mal discuté à ce sujet avec mon frère ainé, avec qui je suis très complice et avec qui je coécris souvent des chansons, puis j’ai glissé ce papier dans ma poche, et j’ai décidé de le lire pendant l’instrumental du morceau.
C’était un peu quitte ou double. Et j’ai tout de suite senti que cela accrochait, que j’étais à ma place en faisant cela. Mais c’est sûr que cela a jeté un certain trouble.
Et c’est marrant, si je puis dire, parce que j’ai dit « enseignant-enseignante », « Gaza » et « antifasciste », c’est-à-dire, soyons humbles et lucides, des choses qui me semblent être essentielles et basiques, trois fois rien. Je n’ai pas attaqué frontalement un homme ou une femme politique, par exemple.
Claude : « Trois fois rien », je ne sais pas, en tout cas, tu n’as fait que reprendre des thématiques qui sont par ailleurs déjà bien présentes dans tes chansons. Est-ce que cela a eu des conséquences ou un « retour de bâton » sur ton travail ?
Noé : Difficile à dire. En fait, j’ai entendu différents sons de cloches. Je sais que dans les coulisses de l’émission, ça n’a pas plu à tout le monde. Certains m’ont dit que ça avait été très tendu, d’autres m’ont dit qu’après réflexion, ça s’était finalement apaisé.
Peut-être qu’en prenant un peu de recul, ils se sont rendus compte que beaucoup de gens avaient adhéré à ce que j’avais dit ? En tout cas, ce qu’il m’a semblé remarquer, c’est que même si la RTBF n’a pas du tout censuré mon passage (et même si ça me semble être la moindre des choses, je le mentionne), ils ne l’ont pas relayé ni mis en avant non plus (ou, en tout cas, pas ma prise de parole dont on parle là), contrairement à ce qu’ils ont fait avec les passages de plusieurs autres artistes de cette même soirée, avec lesquels ils étaient visiblement plus à l’aise. Mais ils m’ont ré-invité en radio depuis. Du côté d’internet, les messages de soutien ont été nombreux. Mais les messages de désaccords ont été nombreux aussi – dans un registre assez haineux, faut-il le préciser ?
Claude : Tu as aussi une très chouette chanson sur la Belgique, « Noir Jaune Rouge », où le refrain dit « Dans ton coeur surréaliste, j’te veux aussi antifasciste ». Avec le gouvernement qu’on a, surtout au niveau fédéral, je ne suis pas sûr que cela soit si « anodin » que ça d’affirmer cela.
Noé : Non, bien sûr, j’en suis conscient. Je suis attaché à ce mélange de poésie et de choses plus explicites. Quand je cite Sémira Adamu et Mawda, à qui je voulais rendre hommage, par exemple, ou quand je parle « des petits libéraux qui ouvrent grand la porte aux fachos », il doit y avoir quelques dents qui grincent.
Si j’ai parfois ce besoin d’être plus frontal, c’est que cette inquiétude chez moi est bien réelle. Dans le rapport flics / manifestants, par exemple. Cela a réveillé chez moi des souvenirs du cachot quand j’avais 16 ans, et que j’avais été arrêté avec une bande de copains à la fin d’une manif pour les sans-papiers – c’est une violence institutionnelle que j’ai très concrètement pu moi-même ressentir.
J’ai récemment été écouter pour la dixième fois Bob Dylan à Anvers, qui est un peu notre père à tous, en tous cas le mien, et il y a toujours eu chez lui ce mélange entre des chansons plus « poétiques », qui conservent toujours un certain mystère, et des chansons plus
« journalistiques », comme « Hurricane », qui relatent des faits de manière concrète.
Bernard Lavilliers, qui vient de sortir son nouvel album à quatre-vingt ans balais, fait un peu cela aussi. Et puis il y a François Béranger, que ma fantastique grand-mère, moderne et engagée, m’avait fait découvrir – après Barbara, Brassens et Brel.
Les journalistes m’interrogent parfois sur un « revival » de la « chanson engagée », et cela m’a amené à essayer de redéfinir ce que cela voulait dire pour moi. En fait, une chanson « engagée », c’est aussi une chanson avec laquelle on peut ne pas être d’accord.
Il y a des chansons « sociétales » que l’on peut entendre aujourd’hui à la radio, mais on a un peu perdu le goût du « désaccord ». Dans Noir Jaune Rouge, je fais une sorte d’éloge de la Belgique, et en même temps, j’affirme « C’est pas demain que je serai patriote » – et des gens ont pu percevoir cela comme une contradiction. Mais c’est ce qui fait débat qui produit du sens.
Claude : Parlons un peu plus précisément de ton album. Il y a une chanson qui m’a frappé, c’est « Et puis on meurt ».
Généralement, tes chansons, c’est : « Noé parle de lui et du monde ». Et là, j’ai eu l’impression que tu faisais autre chose, que tu faisais parler un personnage, un très jeune ado qui « n’était pas toi ». Caramba, encore raté ! Je lis dans la présentation que c’est une chanson à toi que tu avais écrite à 13 ans !
Noé : En fait, j’ai gardé le refrain de ma première chanson, mais le reste est neuf. Et en terminant le morceau, je me suis d’abord dit : « Ah ! Enfin une chanson qui n’est pas autobiographique ». Cela a été mon premier réflexe. Et puis je suis rendu compte que cette chanson c’était tout à fait un autoportrait de celui que j’étais à cet âge-là ! J’y dis des choses sombres qui sont cachées au fond de moi.
Le noir est la couleur de ce disque. Noir, noir, noir. Il est habité par la question de la mort et du suicide – qui est une question avec laquelle je suis très à l’aise. J’ai vraiment été très malheureux à l’école. Mon ancien athénée, Charles Janssens, est aujourd’hui à la pointe du combat des lycéens. Peut-être que si j’avais connu ça, ce combat commun entre profs et élèves lycéens, cela aurait pu changer le rapport entre nous. Ou peut-être que pas du tout – et qu’il y a toujours des gens qu’on fait sortir de la classe pour 30 secondes de retard à 17 ans, et à qui on fait écrire 60 fois « Je ne dois pas être en retard ».
Claude : Tu parles à différents endroits de ta souffrance dans l’appareil scolaire ?
Noé : Pour moi, ça a été des années difficiles à vivre, pour plein de raisons.
Mais j’ai eu la chance d’avoir un environnement familial qui m’a beaucoup soutenu au moment des examens, j’étais en langues modernes, mes parents parlent plusieurs langues et mes grands-parents étaient profs de math et de français, je ne suis pas l’archétype de l’élève largué, sans personne autour de lui pour l’aider, comme j’en ai vu malheureusement beaucoup autour de moi.
Claude : … Et puis tu avais un grand frère.
Noé : Tu as tout à fait raison, il était passé par là avant moi, mais, contrairement à moi, il n’avait ni examens de passage pendant l’été, ni beaucoup de « problèmes » de comportement, donc ce n’était pas la même trajectoire.
Pendant l’année, j’avais une grande liberté dans l’organisation de ma vie. J’étais dans un rapport de confiance avec mes parents. Mon grand-père racontait souvent cette anecdote : à trois ans, j’avais soudain disparu de la pièce, et mon grand-père s’en était inquiété. Mon père avait rétorqué : « T’inquiète, il vit sa vie ! ». Voilà, ça résume tout : « je vivais ma vie » ! (il rit)
Je m’ennuyais à mort à l’école, je ne comprenais pas ce qu’on me voulait.
En plus, à 12, 13 ans, patatras, je découvre la guitare. En fait, c’est simple – je rentrais de l’école vers 16 ou 17 heures, et puis, comme je l’ai fait cette nuit, je m’enregistrais jusqu’à minuit, une heure. Je travaillais tout le temps, mais sur la musique et mes chansons.
Et quand j’arrivais le matin à huit l’école, je m’endormais sur mon banc. J’avais une vie parallèle. En plus, j’écoutais du rock, de la chanson rock ou du rap, ce qui ne faisait qu’alimenter ma colère.
Vers quinze ans, je découvre Antonin Artaud, et cela vient appuyer les curseurs de ma folie souterraine. Et puis, il y a autre chose qui fait lien dans l’album, qui peut sembler anecdotique à mon grand âge, 31 ans, c’est « la question du corps ».
Claude : Oui, j’ai été un peu surpris. Parce que quand on te voit comme ça, tu m’apparais plutôt comme un beau mec, pas comme quelqu’un qui devrait avoir « honte » de son apparence ou de son corps.
Noé : C’est gentil. Mais c’est vrai que la phrase qui ouvre le disque est : « Vous devinez ce corps / Que je cache trop mal ». J’étais un enfant plus gros que la moyenne… et je suis un chanteur plus gros que la moyenne des chanteurs.
Claude (éclate de rire) : Tu as encore du chemin à faire pour arriver à mon tour de taille !
Noé : J’ai vu ça dans le regard des mecs de l’industrie, et ce n’est pas seulement ma paranoïa qui parle : « Noé, il a beaucoup de talent, dommage qu’il soit gros ! ». Un jour, un de ces mecs de l’industrie m’avait précisé que « le problème, c’est pas que tu sois gros, c’est que tu sois mal dans tes pompes, c’est ça qu’on voit ! ». Depuis, je milite pour le droit à être mal dans ses pompes (rires).
Parce qu’au fond, l’injonction au « body positive » est une injonction comme une autre.
Je fais le parallèle entre l’école et l’industrie musicale, parce que j’espérais qu’en quittant la cour de récré, ce genre de remarque, cela serait fini pour l’éternité. Et je vois, alors que j’ai la chance d’enfin vivre de ma musique, que la question du corps est revenue.
Moi, les souvenirs que j’ai des vestiaires, c’est surtout les profs de gym : « Noé non seulement t’es gros et asthmatique, mais tu vas refaire dix fois le tour du terrain devant tout le monde. » J’ai le sentiment de te parler des années ’60, alors que je te parle des années 2010. C’est évidemment totalement anecdotique par rapport à tout ce qui se passe dans le monde.
Claude : La grossophobie est d’une modernité plus affolante que ce que tu crois. Cela participe à ce formatage des corps à l’image de l’industrie, dont une des conséquences est que les vêtements de prêt-à-porter semblent conçus pour des adolescentes anorexiques. Si tu tailles 36, ça va, si ta taille est 44, habille-toi avec des sacs poubelle. Revenons un peu sur cette « noirceur » qui traverse ton disque, et qui m’a fait penser à certains ados gothiques. Tu as connu des « suicidés » autour de toi ?
Noé : Oui… Disons que j’ai 32 ans, et cela fait 27 ans que la mort me questionne en permanence. Je passe pourtant 99% de mon temps à rire, et la joie est presque le moteur de mes amitiés. Je ne suis entouré que de gens drôles : des clowns pas tristes.
Même à l’école : on me mettait tout seul dans une pièce, je me mettais à rire, on aurait dit le Joker, la moindre connerie me faisait hurler de rire, mais presque comme un truc « pas normal ».
Mais la possibilité de la mort est, à la fois, une des choses que je crains le plus, et une obsession, une curiosité de chaque instant. C’est aussi paradoxalement ce qui me faire agir, écrire et composer. C’est ce qui me fait travailler.
Et j’ai toujours cru que tout le monde y pensait à chaque seconde de sa vie. Et j’ai découvert que ce n’était pas le cas. J’ai des moments de brouillard où je ne vois plus rien. Mais le plus difficile, c’est de se rappeler que c’est comme ça depuis toujours, et qu’il faut attendre que cela passe.
Ce qui me raccroche au réel, c’est vraiment l’enregistreur. J’écris pour enregistrer. C’est vraiment le centre de ma vie. Certaines de mes chansons ont des centaines de « démos », parce que j’ai ce besoin de rajouter des couches aux couches.
Claude : Est-ce que ce besoin de « laisser des traces » est lié à la disparition d’une partie de ta famille juive dans la Shoah ?
Noé : En tous cas, cela a un lien très concret avec mon père qui a passé sa vie à faire des documentaires – notamment des portraits d’artistes. Qui ont souvent des vies marginales ou pas conventionnelles. Je m’étais d’abord approprié son enregistreur à cassettes, et des années plus tard, je suis tombé sur son enregistreur numérique, avec lequel j’ai enregistré des centaines de démos. Il y a certainement ce lien familial là.
Il y a certainement aussi un lien entre le jusqu’au boutisme de ma musique et la déportation d’une partie de ma famille – et le fait que d’autres, qui n’ont pas été déportés, ont dû se cacher. Il y a sans doute un lien avec la volonté psychanalytique de ne PAS me cacher.
Claude : Ta route a déjà croisé celle de la psychanalyse ?
Noé : Euh… oui, mais le dernier, sa spécialité était de s’endormir pendant les séances (rires), et c’est un peu l’histoire de ma vie…
Claude : C’est ce que Freud appelait « l’attention flottante » (rire)…
Noé : Je me raisonnais en me disait que ce qui comptait, c’était le chemin pour y aller. Et c’est quand même lui qui m’a fait comprendre que tout le monde n’était pas obsédé par le suicide, et que tout le monde ne voulait pas mourir.
Sinon, il s’endormait, et c’était évidemment un peu frustrant. Mais quelque part, cela rejoint ce que mon père disait de moi : « Il vit sa vie ». Même mon psy me faisait confiance : cela ne devait pas être trop grave, puisqu’il dormait ! (rires).
Claude : Tu es l’un des seuls chanteurs en Belgique qui parle frontalement de Gaza – notamment dans cette belle chanson qui s’appelle « Aux enfants de demain ». Tu exprimes assez bien ce sentiment d’impuissance qu’on peut avoir face à des massacres qui se déroulent sous nos yeux. Et tu fais donc partie de ces juifs « non-sionistes ».
Noé : J’ai reçu de nombreux messages virulents de la part d’une partie de la communauté juive elle-même, qui me reprochent de parler de Gaza sur scène, de participer à des concerts en soutien au peuple palestinien, « de ne pas défendre Israël » et de « renier mes origines ».
Ce qui est d’autant plus absurde que sur mon second album, je parle explicitement de la déportation d’une partie de ma famille. Dans ma setlist, c’était un moment important et central du concert, juste avant ma chanson sur la montée de l’extrême-droite.
Et cette chanson, qui s’appelle « Preszow = [prèchof] » était précédée d’une longue intro où je racontais être parti, avec mon père et mon frère, sur les traces de ma famille en Pologne pour retrouver la maison qu’ils avaient dû quitter – avant d’être déportés et assassinés en Pologne. Maison dont les traces ont disparu…
Je racontais tout ça. On n’est vraiment pas nombreux, des gens de ma génération, à parler de la déportation – et on me reprochait de « renier mes origines » ?!
La question d’Israël divise de très nombreuses familles juives dans la Communauté –, même une partie de la mienne. Quand j’ai chanté à l’Olympia, il y a des sièges qui sont restés vides. Ils avaient été invités, et ils ne sont pas venus – et je n’ai pas redistribué leur place.
Il ne s’agit ni de mes parents, ni de ma grand-mère, ni de mon frère, bien sûr, je précise. Comme tu le sais, j’ai passé ma jeunesse à l’UPJB, une organisation juive non-sioniste qui affirme, comme beaucoup de juifs et juives dans le monde, qu’on peut vivre sa « judéité » ou « ses origines juives » sans les relier à Israël, en critiquant sa politique et en défendant les droits des Palestiniens.
Et cela m’a aussi amené à poser la question : « Qui sont les Juifs d’aujourd’hui ? ».
Ce sont par exemple les sans-papiers, les exilés. Comme nos grands- parents ou arrière-grands-parents ont pu l’être. Ce sont eux qui se font aujourd’hui traquer et expulser – comme nos aïeuls ont pu l’être.
Claude : Tu travailles aujourd’hui au cœur de l’industrie discographique. Qu’est-ce qui a changé pour toi ?
Noé : D’abord, ce qui n’a pas changé : je continue, comme depuis mes treize ans, à enregistrer des maquettes dont seulement 10% finissent sous la forme officielle d’un disque. La principale différence, c’est qu’il y a aujourd’hui un « vrai » public qui me suit, et qui grandit. Pas un public de « buzz », mais des gens que j’ai convaincu un par un. Et puis bien sûr, je gagne aujourd’hui ma vie grâce à mes chansons.
Claude : Il y a un truc qui me titille : tout ce dont tu parles avec ton enregistreur a l’air d’un truc assez solitaire, alors que le rock est d’abord une musique de groupe. Comment constitues-tu ton « band » pour les disques et les tournées ? Tu es le boss qui va au marché aux esclaves, tu as un groupe constitué, ou tu fais les Beatles à toi tout seul ?
Noé : Je mets déjà beaucoup d’infos musicales sur mes maquettes : je fais rarement des guitare/voix. Je choisi les musiciens et musiciennes pour leur jeu – et pour l’amitié qui peut naître entre nous. La camaraderie peut nourrir la musique, j’en suis persuadé. C’est ce qui s’est passé pour la tournée précédente, où une amitié assez folle est née de ce groupe. Ce ne sera plus le même groupe, pour des questions d’agenda, parce qu’ils et elles avaient déjà pris des engagements ailleurs.
Ceci dit, celui qui est aux claviers et à la guitare, Brice Deconinck, cela fait douze ans qu’on joue ensemble, et c’est très précieux d’avoir dans l’équipe quelqu’un qui a la mémoire musicale de notre parcours. Il était là dans ma cave, et il a connu les concerts devant trois personnes.
Il y a aussi Leila Lachterman qui chante « La Falaise » avec moi, qui a beaucoup travaillé sur cet album à la codirection artistique et aux arrangements – et qui vient de sortir en solo le magnifique titre « Frangine » – qui est une vraie « chanson engagée ».
C’est aussi quelqu’un qui est là depuis les toutes premières démos de l’adolescence.
Et puis, il y a plusieurs des morceaux de l’albums qui sont de vrai « morceaux moments de studio », comme le titre « Y’a un monde ».
Claude : Quelque chose à ajouter ?
Noé : La tournée précédente était très joyeuse et festive, malgré ce que je raconte dans les textes – avec notamment le Cirque Royal où on a joué plus de deux heures et demie ! Dans cet album-ci, il y a une forme de vulnérabilité, et je suis curieux de voir comment cela va se traduire sur scène. Et de découvrir comment ces chansons vont me traverser – et traverser le public.
Propos recueillis par Claude Semal le 31 octobre 2026


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