13 février 2026
Au Théâtre Océan Nord DEUX « CERISAIE », ET MÊME TROIS ! par Françoise Nice
Allez-y, allez-y, courez-y : Après avoir vu « L’ère du verseau » par la Cie du Colonel astral, ô j’ai tant de plaisirs qui s’entremêlent, de belles émotions qui me réchauffent, qui titillent autant la sphère de l’intellect que celle du sensoriel. Mais il est vrai que cette « Cerisaie » de Tchekhov, je la connais, sa dernière pièce (1904), pour en avoir fait l’objet d’un mémoire au Centre d’études théâtrales de Louvain-la Neuve il y a des lunes. Voilà pour la Cerisaie 1.
La Cerisaie 2, c’est bien sûr le théâtre lui-même, le Théâtre Océan Nord, à dix minutes de chez moi, rue Vandeweyer à Schaerbeek. J’ai la chance de connaître cet espace, l’ancien garage réaménagé par Isabelle Pousseur et son équipe. Plaisir d‘y revenir, puisque les premiers travaux ont permis – ouf ! – sa réouverture. La Cie du Colonel Astral assume cette rentrée avec sa création, « L’ère du Verseau », une adaptation de la pièce de Tchekhov, avec l’un ou l’autre ajouts inspirés de « La Mère » de Gorki. Voilà pour la Cerisaie 3.
Ma première et forte émotion, l’autre soir, ce fut la joie de voir ce lieu de recherche, de répétitions, de création et d’accueil autour du théâtre reprendre vie, redéployer ses rencontres avec le public et son travail de longue haleine avec les élèves du lycée Émile Max pas très éloigné.
On le sait, et peut-être avez-vous participé au crowdfunding de soutien, la fragilité du Théâtre Océan Nord est connue : il n’est pas assez nanti et subsidié pour pouvoir assumer une grosse facture des travaux de mise aux normes de sécurité exigés par un parastatal ? Et si – c’est ma piste – pour ce théâtre-là comme pour toutes les institutions culturelles, on créait un fond de secours d’urgence, un fond mutuel où l’on pourrait puiser de de l’argent lorsqu’un édifice à usage public est abimé, usé, cassé, incendié, confronté à une dépense exceptionnelle que ni les assurances ni l’équipe qui anime le lieu ne veulent ou ne peuvent seuls assumer seuls ?
En soulevant l’épais et doux rideau de velours à l’entrée, en me reglissant dans le foyer du théâtre comme tant de fois, j’ai retrouvé la chaleur de toujours, et les sourires, et le brouhaha des conversations autour de la billetterie et des tables du bar. Ici, comme dans tous les théâtres, ce que l’on appelle le « foyer » brille des mille feux que les gens se partagent en venant voir un spectacle. On boit un verre, on grignote, et l’on partage ensuite ce que l’on a ressenti en regardant les comédien.nes sur le plateau.
Cette semaine, il n’y a pas eu de miracle, non les travaux ne sont pas terminés, et il y a toujours de l’argent à trouver. Dans le foyer, pour la première, la nouvelle bourgmestre de Schaerbeek était là, elle aussi. Une façon de montrer son intérêt pour la culture, pour le théâtre, et pour ce théâtre de la rue Vandeweyer dont il faut assurer une meilleure viabilité financière. Du moins, de lui permettre de passer le cap d’urgence du coût des travaux.
Mardi, ce n’est pas une, deux, trois « Cerisaie » que j’ai eu la joie de retrouver et de découvrir. Les lieux connus, les visages chaleureux de l’équipe, et puis le spectacle adapté de cette « Cerisaie » de Tchekhov que j’ai tellement aimée et étudiée.
Tout juste si le Père Tchekhov n’était pas loin, discret dans un coin, occupé à déguster une Kriek, une bière à base de … cerises, comme il en poussait tant dans le jardin de la famille de Lioubov Andreevna et son frère Lionia.
L’histoire de la pièce de Tchekhov est connue : un frère et sa sœur vont perdre leur domaine familial, sauf si.
Lioubov l’a fui à la suite de la mort de son petit garçon noyé dans l’étang. Elle est partie pour Paris, a subi deux mauvais maris. Cinq ans plus tard, elle revient dans la maison vide, rêve entre passé et présent, vagabonde d’émotion en état d’âme, ouvre son porte-monnaie sans réfléchir… son frère Lionia parle dans le vide en faisant de belles phrases.
Vapeurs des conversations, et ces deux nobles de province n’écoutent pas, n’entendent pas ce que leur répète leur « amie » Sasha, la vente imminente de la Cerisaie, et l’argent qu’il faudrait trouver pour éviter de perdre le domaine lors de la vente publique. Ils n’entendent pas l’urgence.
Atmosphère, atmosphère… Tchekhov avait farci sa dernière œuvre de pas mal d’ironie ou d’humour. La pointe du scalpel et le regard d’humanité plutôt comique voire tendre coexistent dans ses pièces. J’y viens, j’y viens, à cette création de « La Cerisaie » adaptée par la Cie Colonel astral sous le titre de « L’ère du verseau ».
L’équipe des huit comédiens, et tous ceux qui les appuient à la mise en scène, au son, aux lumières, aux décors et costumes se sont déchaînés. Toustes les comédien.nnes sont formidables. L’équipe réunie par le Colonel astral a travaillé pendant trois mois, avançant avec des phases d’improvisation, d’écriture et de retours aux textes.
Est-ce cette méthode qui leur a permis de s’incorporer chaque personnage dans les traits que Tchekhov leur avait donnés ? J’ai en tous cas retrouvé ces personnages comme on retrouve des voisins.
Ah Lioubov Andréevna, touchante et tête en l’air, noyée dans son hyper-émotivité, une femme vif argent, aussi fragile que sa richesse qu’elle jette aux quatre vents. Superbement interprétée par Marie Bos, cette Lioubov-là est aussi loin du sol que son frère Gaev-Lionia (Francesco Italiano) est bavard et irresponsable.
Il leur restait quoi à ces noblions du terroir russe ? La metteure en scène Guillemette Laurent et les comédiens leur ont donné un côté charmant de vieux enfants. Les deux filles de Lioubov, Ania belle adolescente (Kalya Barras da Fonseca), et Varia (Joey Elmaleh), fille adoptée et vouée aux travaux ménagers, sont les parfaites silhouettes des jeunes filles ou femme qui – qui sait ? – un jour, peut-être, accéderont au bonheur. Tchekhov ne se moquait pas, pas méchamment, des jeunes filles.
Tout près d’Ania, il y a encore Petia Trofimov (Ferdinand Despy), un étudiant un peu verbeux que Lioubov tarabuste. Ce sont les personnages que la Cie du Colonel astral a gardés. Et il y a bien sûr, évidemment, celui qui détient les clés de l’histoire, et du rachat de la Cerisaie, Lopakhine.
Dans « L’ère du Verseau », le descendant d’esclaves est devenu une femme, Sasha (Estelle Franco), une assoiffée de revanche sociale et de puissance, une femme qui vit avec son temps, à l’âge où le capitalisme surgit lentement dans la Russie de la fin du 19e siècle. Belle présence, profil aigu, regard acéré, c’est elle qui fera abattre à la hache toute la cerisaie.
Chez Tchekhov, il n’y a pas de personnages secondaires, et j’ai retrouvé le vieux serviteur Firs (Didier De Neck) et la gouvernante allemande adepte de tours de magie Charlotta (Jo Deseure). Elle interprète aussi Pélagie. Chacun dans son rôle, les huit comédien.nes incarnent formidablement leurs personnages.
Est-ce d’avoir travaillé trois mois ? Est-ce de vivre au plus près les déboires de la Cerisaie 2 qui leur a donné la rage au ventre et une forte détermination pour leur création de la Cerisaie 3 ? Vous suivez ? dans le spectacle, surgissent aussi, évidement, des allusions aux temps d’incertitudes que vit le Théâtre Océan Nord.
À la Cerisaie 3, s’ajoutent encore les bouts de pièce adaptés de « La Mère » de Gorki : sous la forme du théâtre dans le théâtre, on voit poindre cette Russie révolutionnaire de 1905 que Tchekhov n’a pas connue. La scène du bal se déroule tandis qu’en ville la « Cerisaie » est en vente. Le bal transforme en une scène de carnaval où l’effroi côtoie les rires. Enfin viendra le temps de quitter le domaine racheté par… Sasha/ Lopakhine.
En deux heures trente, la troupe réunie par la Cie du Colonel astral habite l’œuvre, les personnages et les thèmes de « La Cerisaie » – « tu ne sais pas quoi ? le temps a passé ! » – avec une générosité profuse autant qu’avisée. Occupe intensément toute la grande salle de la Cerisaie 2, avec de beaux changements et un joli fatras de lits de camps et accessoires.
Sont-ce encore le temps passés et le présent qui se superposent comme la réalité et la fiction, l’inquiétude face à l’avenir ? mais ces centaines d’heures d’écriture, d’essais de jeu, de choix, ce boulot-là font de cette « Cerisaie » devenue « L’ère du verseau » une œuvre collective très réussie dans toutes ses gammes.
La fin de « La Cerisaie » : le domaine gardé par le vieux valet Firs deviendra une terre de lotissements pour de futurs estivants. Tiens, au fait, et du T.O.N, si par malheur il ne pouvait se réancrer, qui en ferait quoi ? une coopérative ? un bar touristique sans âme comme la Bourse de Bruxelles ? Je reviens à mon mémoire, où j’avais étudié les mises en scène de Michel Dezoteux et de Michel Kacenelenbogen, où j’avais eu la chance de côtoyer tous ceux et celles qui font vivre le théâtre. Et titré mon mémoire « La Cerisaie, conservatoire et laboratoire d’humanité ».
Françoise Nice
« L’ère du verseau » par le Colonel Astral, au Théâtre océan nord, jusqu’au 14 février. Voir aussi les horaires des représentations avec le Lycée Émile Max. (Photos Michel Boermans).


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