DE LA GUERRE EN IRAN AUX MUNICIPALES EN FRANCE par Claude Semal

Nos plus anciens lecteurs et lectrices doivent s’en souvenir. Cette petite « web-gazette », comme je l’appelle familièrement, est née pendant le confinement de la pandémie du COVID. Privés de scènes et de publics, on exhortait alors les artistes à se « réinventer ». Comme le journalisme n’a jamais été très loin de ma base d’appui, avec mes cinq années passées à l’hebdomadaire POUR et quelques centaines de chroniques écrites depuis, je m’étais donc lancé dans cette nouvelle aventure numérique avec ma (vieille) amie et camarade de « POUR » Irène Kaufer. Comme vous le savez, Irène nous a quitté depuis.
Mais notre titre (l’Asymptomatique) et notre maquette (qui exhibe toujours ses tournoyants virus couronnés) témoignent encore de cette naissance « covidienne » – et je m’interrogeais récemment sur l’opportunité de redéfinir notre profil éditorial en l’adaptant aux exigences politiques du moment.

Dans le confort relatif de mon entre-soi, je testais quelques formules généralistes (… liberté, égalité, sororité !), quelques points de passage obligés (l’antifascisme, l’antiracisme, l’écologie), mais aussi, un lien profond avec le « pacifisme » et la « non-violence ».
Non par attachement à je ne sais quel principe moral intangible (je ne méconnais pas le rôle de la violence dans l’histoire, et en certaines circonstances particulières, je comprends qu’on puisse faire le choix des armes…) – mais par choix politique, et par refus viscéral de laisser les peuples du monde être à nouveaux entraînés dans des massacres de masse dont ils ne contrôleront en fait jamais ni le pourquoi ni le comment.
D’autant plus que la prolifération des armes nucléaires peut désormais transformer tout conflit local en potentielle apocalypse mondiale.

Or cette petite musique militariste et guerrière, on recommence malheureusement à la réentendre régulièrement dans le débat public.
Quand j’entends un Raphaël Glucksmann préconiser de « mettre la France en économie de guerre » (1), ou le chef d’État-Major de Macron appeler toutes les communes de France « à se préparer à perdre ses enfants » (2) ou un Théo Francken proclamer en Belgique qu’il faut « se préparer à faire la guerre à la Russie » (3), cela me glace le sang.
Moi qui ne suis plus tout à fait un perdreau de l’année, jamais je n’ai eu le sentiment d’un tel glissement continu vers un conflit mondial généralisé.
Et cela d’abord parce que les USA, qui sont en train de perdre la bataille économique contre la Chine, lui sont toujours supérieurs militairement.
Or depuis le bain de sang de leur naissance – le massacre des tribus indiennes autochtones – jamais les États-Unis n’ont traité les problèmes internationaux autrement que par la politique de la canonnière. Et pour les USA, la Chine en est un, de problème. Et un fameux !

Les États-Unis sont en outre dirigés aujourd’hui par un suprémaciste yankee expansionniste, un néofasciste qui revendique explicitement le « droit » de s’approprier par la force ce dont « son » pays a « besoin » : Groenland, Canada, Venezuela, pétrole, matières premières, … tout ce qui lui passe par la tête. En déclarant la guerre à l’Iran, pour un motif aussi bidon que la prétendue « arme de destruction massive » qui avait servi de prétexte au déclenchement de la très meurtrière guerre en Irak, Trump ne fait que remettre en pratique cette théorie prédatrice.
Cette attaque US est d’autant plus violente et absurde que l’Iran était au même moment engagé dans des négociations à Genève pour maintenir sa politique nucléaire sous contrôle international, avec le Sultanat d’Oman comme médiateur. Une quatrième conférence était programmée cette semaine à Vienne. Mais Mr Trump, l’absurde « Prix Nobel de la Paix de la FIFA », a probablement d’autres objectifs.

En s’attaquant à l’Iran après le Venezuela, il coupe en effet la Chine de deux de ses principaux fournisseurs d’hydrocarbures. Comme il couperait les lignes maritimes de ses exportations de marchandises en contrôlant le détroit d’Ormuz et le Groenland.
On le sait, dans cette première phase du conflit, les USA ne sont pas seuls.
L’implication d’Israël dans ces bombardements renforce l’ancrage « régional » du conflit, mais elle installe aussi Israël dans une guerre expansionniste permanente, dont le Liban pourrait être la prochaine victime – au prétexte de « lutter contre le Hezbollah ».

Or, au-delà de toute autre considération géopolitique, Trump et Netanyahu partagent un point commun particulièrement inquiétant.
Ils sont l’un et l’autre impliqués dans de graves affaires judiciaires dans leur propre pays, alors que leur rôle de « chefs de guerre » leur confère une sorte de « totem d’impunité ».
Autrement dit, ils ont chacun un intérêt personnel à la poursuite et à la généralisation du conflit (4).
Le journaliste franco-américain Gallagher Fenwieck, grand reporter et spécialistes des questions internationales (LCI, France Inter, …), mentionnait ainsi cette semaine à la télé cet « hasard » du calendrier.
Le vendredi 27 février, le Ministère de la Justice US rendait public 3 millions de nouveaux documents du « dossier Epstein », dont 2000 vidéos et 180.000 photos « extrêmement dommageables pour Donald Trump » et « particulièrement glauques », pour reprendre les termes mêmes du journaliste. Le samedi 28 février, se déclenchait l’opération militaire contre l’Iran – un opportun « contrefeu » qui avait pour effet immédiat de saturer l’entièreté du champ médiatique. Nul « complotisme » là-dedans. L’ABC d’une « communication de crise » par un gouvernement suprémaciste acculé par sa propre Justice.

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Tout autre chose. Le bureau du Parti Socialiste français vient « à l’unanimité » de prendre ce mardi 3 mars la décision d’interdire à ses membres et à ses sections, toute alliance avec La France Insoumise aux élections municipales. Et cela, au premier comme au second tour !
Une décision qui me semble particulièrement irresponsable, puisqu’elle empêchera toute dynamique de regroupement à gauche au second tour, et qu’elle fera mécaniquement tomber un certain nombre de villes dans l’escarcelle de la droite ou de l’extrême-droite.
Que deviendront en outre les soixante villes où le PS et LFI participent déjà, sur le terrain, à des listes communes ?

Les « justifications » de cet ukase du PS me semblent particulièrement bancales.
Reprenant le narratif de l’extrême-droite, le PS reproche à la France Insoumise de ne pas avoir rompu avec la « Jeune Garde » – qu’elle rend collectivement responsable, « par sa violence verbale et physique » et « par certaines pratiques », de la mort du militant néo-nazi Quentin Deranque.
Or l’enquête judiciaire est toujours en cours, et le quotidien « L’Humanité » a démontré, publication de mails à l’appui, que le groupe féminazi « Némésis » avait déjà participé à des guet-apens contre des militants de gauche, en collaboration avec des groupes identitaires – ce qui semble précisément être la configuration de la bagarre de rue qui a causé la mort de Quentin Deranque.

Le second « justificatif » équivaut à traiter Mélenchon de « criminel », puisque le communiqué du PS évoque « la multiplication des caricatures complotistes et des propos antisémites intolérables » de Jean-Luc Mélenchon.
Or l’antisémitisme est un délit pénal en France (pour lequel aucun dirigeant insoumis n’a d’ailleurs jamais été condamné). Et pour cause. Depuis vingt-cinq ans que je lis et écoute régulièrement JLM, je n’ai jamais lu ou entendu chez lui la moindre allusion à la supposée « judéité » de quelqu’un. Par contre, je l’ai entendu, à plusieurs reprises, condamner explicitement et fermement l’antisémitisme, et dénoncer régulièrement dans ses discours ses incarnations historiques concrètes (comme, cette semaine encore, Maurras, Pétain et Louis IX) (6).
Je sais bien qu’on vit une époque de fou. Mais a-t-on jamais entendu un prétendu « antisémite » dénoncer systématiquement l’antisémitisme ? Cette accusation n’a vraiment ni queue ni tête.

Par contre, comme nous l’avons tous déjà constaté à de nombreuses reprises, toute critique de la politique criminelle de Netanyahu à Gaza et en Cisjordanie a toujours été systématiquement assimilée à de « l’antisémitisme » par les porte-paroles de l’État israélien et par ses soutiens (et cela, même pour le pape, l’ONU, ou tout récemment encore, le gouvernement espagnol). La députée des Français de l’étranger Caroline Yadan porte même aujourd’hui un projet de loi liberticide particulièrement inquiétant, qui assimilerait désormais toute critique du « sionisme » à de « l’antisémitisme » – ce qui rendrait « légalement » impossible en France toute critique de la politique criminelle israélienne (7).

Je ne peux donc m’expliquer le communiqué du Parti Socialiste que pour d’autres motifs que ceux qu’il invoque.
Le premier, c’est la proximité de l’élection présidentielle en France.
Le Parti Socialiste, dont la moitié au moins des cadres préfèrerait s’allier aux Macronistes, s’inquiète en effet d’un probable second tour qui opposerait le Rassemblement National à la France Insoumise. Ce serait pour eux une terrible défaite politique, qui invaliderait toute leur stratégie, et les obligeraient à s’aligner au second tour derrière Mélenchon. … La honte ! Les socialistes feront donc tout pour éviter cela. Et quand je dis tout, c’est tout.

Le second motif, c’est, paradoxalement, la montée en puissance des insoumis aux élections municipales. Outre leurs spectaculaires meetings quasi quotidiens (2000 personnes encore la semaine passée à Perpignan, une ville pourtant « tenue » par le RN), les sondages (pourris) leur accordent désormais près de 10% dans toutes les grandes villes, ce qui devrait leur permettre de maintenir leurs listes au second tour, et autour de 20% dans une série d’autres villes – ce qui pourrait les faire passer devant les listes soutenues par le PS et leur permettre de gagner des Mairies.
Le Parti Socialiste se livre donc en mode « panique » à un grand numéro d’exorcisme pour « désenvouter » les électeurs en « criminalisant » la gauche « de rupture » en y accolant les mots « violent » et « antisémite ». Il sait pouvoir compter pour cela sur l’habituelle complaisance anti-mélenchoniste des médias mainstream.

Mais cette politique de la terre brûlée, qui transformerait les insoumis en intouchables pestiférés, semble pour le moment avoir exactement l’effet inverse. Manuel Bompard, le coordinateur de la France Insoumise, a annoncé 7500 nouvelles adhésions au mouvement ces quinze derniers jours ! Car pour beaucoup d’électrices et d’électeurs, pour s’opposer à la fois aux fachos et à Macron, c’est désormais à la France insoumise que se trouve la force. Quant aux partisans de l’unité à gauche, s’ils souhaitent vraiment pouvoir battre au second tour les candidats de la droite et de l’extrême-droite, la SEULE solution est désormais de placer dès le premier tour les listes insoumises en tête du scrutin.
Car LFI a toujours dit et répété vouloir réaliser l’union des listes de gauche au second tour. Quand le PS vient une fois de plus de l’exclure explicitement. CQFD. Et voilà comment le PS vient probablement de se tirer une balle dumdum dans le pied.

Nous voilà certes très loin de l’Iran.
Ou peut-être très près – car les Insoumis refusent aussi catégoriquement de régler les problèmes internationaux par la guerre.
Et non, on ne « fabrique » pas la démocratie en bombardant un peuple.
Mais on ne le rassemble pas non plus en le bombardant d’injures.

Claude Semal, le 5 mars 2026.

Illustration : « Make War Great Again » de Lucas Racasse

(1) https://www.dailymotion.com/video/x8sxyfw
(2) https://www.youtube.com/watch?v=yQIEjelTbx4&t=1220s
(3) https://www.rtbf.be/article/la-belgique-doit-elle-se-preparer-a-la-guerre-oui-absolument-repond-le-ministre-de-la-defense-voici-comment-11509149
(4) Je suis persuadé que le « financement libyen » de la campagne présidentielle de Sarkozy, aujourd’hui définitivement condamné par les tribunaux français, est également une des causes de l’attaque militaire française contre la Libye en mars 2011. Kadhafi assassiné, c’est un témoin gênant qui disparaissait ainsi par la même occasion.
(5) https://www.rtbf.be/article/affaire-epstein-ce-que-revelent-les-nouveaux-et-derniers-documents-publies-par-le-ministere-de-la-justice-11671259
(6) Ceux-là même que… Macron a déjà tenté, à plusieurs reprises, de réhabiliter symboliquement dans le champ intellectuel en France.
(7) Pour rappel, beaucoup de juifs nord-américains sont profondément « antisionistes », essentiellement pour des raisons religieuses. Ils ont par exemple soutenu l’élection de Mamdani à New-York, et selon un sondage du Washington Post, une large majorité d’entre eux s’oppose aux crimes de guerre israéliens à Gaza.

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