DES FLEURS EN VUE DANS L’AGORA par Françoise Nice

Cela sent le printemps, non ? Au théâtre Le Public à Bruxelles, trois comédien·nes célèbres vous jouent une émission de radio, « Le laboratoire de la transition intérieure » où, derrière leurs micros, ils vous balancent leurs réflexions sur le mot « merci », ou plutôt autour de la notion de gratitude. Est-ce une récolte ou une promesse ?
Dans une des petites salles, vous les retrouvez, Magali Pinglaut, Pietro Pizzuti et Laurence Vielle, ces artistes aussi avisés qu’espiègles. Le jeu, le grand jeu. Ils nous le jouent et nous font imaginer ce studio, ils nous font entendre des sons de micro-trottoirs, où l’on demande à une petite dizaine de passant·es ce qu’iels pensent de la gratitude. Attention platitudes en vue. Elle est où la platitude, en studio ou dans la rue ? partout ?
Et pourtant Pietro Pizzuti, Magali Pinglot et Laurence Vielle font palpiter les mots, les définitions. Mais que se cache-t-il derrière ce « Merci », l’un des quatre mots les plus universellement répandus ? « De rien » anticipe déjà Pietro. Mais que signifie la gratitude ? Derrière ou devant les micros, ils parlent, ils dansent, ils jouent avec les sens de ces « merci » : est-ce l’expression d’une dette difficile à admettre comme l’explique la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury ? est-ce l’expression d’un consentement à l’instant, à la vie, à l’ombre autant qu’à la lumière ? Née d’un projet amical, les trois complices ont nourri leur spectacle de réflexions et pensées également puisées chez Cathy Assenheim, Pascale Champagne, Riccardo Petrella et Gabriel Ringlet.

La scénographie du studio radio ou télé ne m’a pas trop convaincue, mais leur complicité ouverte à l’une ou l’autre improvisation est réjouissante. Pietro et ses deux camarades ont recours à une large palette d’humour : la cocasserie, l’absurde, l’autodérision, l’imitation… vous entendrez citer Cicéron, vous verrez surgir sur scène Sandra Kim, et s’évoquer par missive un couple de souverains bien de chez nous. Sans oublier le cri des baleines. Ou des passages plus personnels, où chacun exprime sa plus haute reconnaissance face à ce qui l’a réjoui et fait grandir.
Ce « Merci » est un spectacle un peu hybride, où la profondeur et l’espièglerie de la joute et des intermèdes dansés distribuent un plaisir salutaire. Est-ce une farce sérieuse, est-ce le surgissement de bourgeons ? Oui, les fleurs arrivent bientôt. Retrouver dès l’entrée dans la salle les visages et les gestes hospitaliers de Laurence, Magali et Pietro, la complicité qu’iels installent avec le public, cela pour rire et penser, cela fait du bien, sachant qu’après on parlera, on rira encore et l’on ira, si l’on veut, chercher un livre d’un des auteurs cités.
Dans la petite agora d’un théâtre, ce « Merci » me divertit agréablement, utilement, de ces plateaux d’émissions dites d’info et de débat, où l’on ne fait, trop souvent, que touiller dans la mare de nos peurs, où l’on reformate sans fin, toujours à partir des mêmes préliminaires, une prétendue compréhension de ce monde affolant.
Aucun doute, ce « Merci » des trois complices, créé sous l’œil de Patricia Ide et Itsik Elbaz, va circuler. Un peu comme ces berlingots colorés, aigus et doux qui autrefois nous fondaient en bouche. Mais cette fois c’est à nos cœurs et nos méninges que Magali Pinglaut, Pietro Pizzuti et Laurence Vielle s’adressent.

Françoise Nice

« Merci » au Théâtre Le Public à Bruxelles. Jusqu’au 28 février. (Affiche de Gaël Maleux).

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