DU CŒUR ET DES HAUT-LE-CŒUR par Françoise Nice

Quand le théâtre se fait documentaire, quand il ramasse une histoire ignoble, putride, un faits-divers trop fréquent où un gamin de neuf ans, Mathis, se retrouve prisonnier sous le genou d’un policier qui tente de l’immobiliser comme l’avait fait quelques années plus tôt un de ses homologues à Minneapolis, asphyxiant et tuant George Floyd. Alors, le monde entier – ou presque – avait manifesté pour dénoncer la négrophobie et les violences policières américaines.
Quand en septembre 2023, une directrice d’école ne sait pas comment faire face à un petit garçon de neuf ans qui est fou furieux, et qu’elle appelle, et la police, et la mère de l’enfant, Rita, à qui elle dit « Venez vite, il y a un problème avec Mathis ». – « Qu’est-ce qu’il a fait ? » – « Des bêtises ». Mais pour « des bêtises », Mathis se voit reprocher d’avoir jeté un caillou sur un autre enfant. Mathis nie. Mais tout s’est emballé.
La mère proteste :
– « Arrêtez quand même ! ne le prenez pas pour un criminel ! »
– « Mais c’est un criminel ! » a répondu le policier, qui plaque l’enfant pour l’immobiliser.

Tout est parti de là, pour écrire « Le portrait de Rita ». Non, en fait, cela a commencé bien avant : la maman, une femme d’affaires camerounaise, est arrivée en Belgique pour donner suite à une relation amorcée via un site internet. Par la suite, elle est devenue épouse d’un certain Christian… La maman va se battre pour faire connaître cette histoire où son fils fut maltraité, avec une justice qui se traîne, qui néglige ce genre de « faits-divers ». Plus tard, après une prise de parole publique, Rita la maman rencontre la comédienne, autrice et metteure en scène Bwanga Pilipili. Avec Lorène Marx, elle aussi autrice, metteure en scène et comédienne, elles vont parler et recueillent le récit de Rita.
En amont de la scène de racisme à l’école – car oui Mathis a pété un câble parce qu’un de ses copains ne cessait de l’appeler « chocolat », car oui, la négrophobie individuelle et systémique était là, toxique, explosive. Ce fait-divers de racisme entre mômes, à l’école et à la police avait des antécédents : Rita Nkat Bayang a raconté ce qui l’avait fait quitter Yaoundé où elle était femme d’affaires pour devenir aidante ménagère à Nalinnes, en devenant l’objet, l’épouse maltraitée sexuellement autant que battue par l’homme qui était venu tenter de l’acheter à son père (qui avait refusé) à Yaoundé. Elle n’était plus Rita, mais « Nounou », un surnom qui en dit long. A qui l’on faisait sentir qu’elle n’était pas désirée ici, mais qu’en même temps son compagnon Christian ne voulait pas laisser repartir librement.

De Mathis à Rita, Bwanga raconte ou interprète cette femme ivoirienne, et déroule une collection de manifestations du racisme. Il y a encore les propos odieux et insultants de la mère de Christian et de sa grande fille Jennifer vis-à-vis de Rita. Je vous les épargne. Au-delà du récit, il y a aussi une réflexion sur les différentes strates du racisme : pulsions sexuelles, frustration et soif de pouvoir, organisation de la société en classes, couleurs de peaux, l’approche est inévitablement intersectionnelle. Et l’on ne reçoit ni un manifeste antiraciste, ni un kleenex pour compatir le temps d’un spectacle, mais un spectacle qui met à plat toute la bêtise, l’indignité et la cruauté mortifères du racisme.
Écrit dans une langue superbe, qui entremêle subtilement le langage parlé, une langue poétique et des flambées d’imagination surréelle, le « je » et le récit à la troisième personne, « Le portrait de Rita » est à la fois très bien écrit mais aussi joué avec une splendide efficacité et hauteur par Bwanga Pilipili. Ce soir-là, le public s’est mis debout pour la remercier. Un peu plus tard, dans le foyer du bar quand, ayant troqué la robe rouge de son personnage, quand Bwanga Pilipili a surgi, elle a reçu une nouvelle salve d’applaudissements. Comment dire autrement que ce spectacle nous a touchés, nous fait réfléchir et que ses auteurices et interprètes servent on ne peut mieux la lutte contre le racisme et les violences faites aux femmes et aux enfants ?

Françoise Nice
« Le Portrait de Rita », au Théâtre National à Bruxelles jusqu’au 21 mars. (Photo Pauline Le Goff).

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