13 février 2026
EPSTEIN : DE PARIS AUX ÎLES VIERGES
Alléluhia ! Après 600 jours de jeûne dans le désert de Judée-SARMAritaine, un gouvernement nous est tombé du ciel à Bruxelles (MR/PS/Engagés/Groen/Vooruit/CD&V/Anders-Open-VLD). Les éditorialistes vont pouvoir sabrer la Gueuze Lambic, ou même une « Trottinette », la meilleure bière sans alcool du monde, s’il leur prend la fantaisie de prolonger le dry january jusqu’à Pâques ou jusqu’à la Saint Glin-Glin (1).
C’est Georges-Louis Bouchez himself qui a bouclé les volets de l’ultime conclave, en déclarant à la sortie qu’un tel miracle, même Jésus-Christ n’aurait pas fait mieux. Mais si Jésus avait mis 600 jours pour changer l’eau en vin, pas sûr qu’il soit resté grand monde à la noce de Cana. Le premier objectif avoué de ce nouveau gouvernement est de « réduire le déficit ». Ce qui, dans la novlangue libérale, signifie toujours écraser les budgets culturels et sociaux. En guise de multiplication des pains, attendez-vous donc plutôt à en recevoir quelques-uns dans la gueule.
L’affaire Epstein n’a pas encore montré le bout de sa queue à Bruxelles. Mais vu la dimension tentaculaire et mondiale de la chose, cela ne saurait tarder. Dans les trois millions et demi de documents publiés en ligne par le Département de la Justice U.S., on trouvera bien un prince déchu bruxellois, un homme d’affaire flamand ou un diplomate belge. Ne comptez toutefois pas sur moi pour enfiler mes bottes d’égoutier et partir à leur recherche. Autant chercher une aiguille de phonographe dans une fosse septique – et ce n’est pas ma spécialité.
C’est d’ailleurs un des objectifs possibles de cette shitstorm* planétaire : noyer les informations les plus compromettantes sous une véritable « pluie de merde ». Plus on parle de Jack Lang, du Prince Andrew et des cent autres relations d’Effrey Epstein, moins on parlera de Donald Trump.

Bill Clinton et Jeffrey Epstein
Car l’actuel président des États-Unis est bien au cœur de ce « vortex » planétaire, avec 38.000 occurrences à son nom dans ces dizaines de milliers de documents. Il a donc probablement suivi les préceptes de son ex-conseiller en communication, le fasciste Steve Bannon (2), qui préconisait : en cas de difficulté médiatique, il faut « bombarder la zone de merde » pour « noyer l’affaire » sous une avalanche « d’infox ».
Pour l’actuel président des États-Unis, toute cette affaire ressemble à une véritable bombe à fragmentation, qui, outre sa possible implication personnelle dans des affaires criminelles, prend totalement à rebrousse-poil son propre électorat.
Donald Trump fut un (long) moment proche du financier et pédocriminel Effrey Epstein, avec lequel il partageait un même « goût » pour l’argent, le pouvoir et les très jeunes femmes. Trump prétend toutefois aujourd’hui avoir toujours ignoré ses activités criminelles, et il a dû prendre ses distances avec Epstein après sa condamnation en 2008 pour prostitution de mineures.
Or Trump doit notamment sa réélection à la mobilisation de la mouvance « MAGA » (« Make America Great Again »), son électorat le plus réactionnaire, autour de la promesse de rendre publiques toutes les pièces du dossier Epstein – qui pouvaient alimenter les thèses les plus « complotistes » de la sphère « Qanon » (8), sur une collusion systémique entre « élites » politico-financières, appareil judiciaire, crimes sexuels et autres pratiques « satanistes ». Cette situation est d’autant plus explosive que le dossier Epstein compte aujourd’hui des centaines de victimes, dont des enfants et des adolescentes livrées à la prostitution. D’autres documents, encore tenus sous embargo, évoqueraient même des tortures et des assassinats.
On est donc en droit de s’interroger sur les motivations réelles de la mise en ligne de ces trois millions et demi de documents par le Département de la Justice états-unien. D’autant que le responsable de cette mise en ligne au Ministère de la Justice est Todd Blanche (3), un proche de Trump… qui fut même son avocat ! Le conflit d’intérêt semble ici patent. En outre, selon le Ministère de la Justice lui-même, cette publication pourtant massive ne concerne pas les documents liés à la pédopornographie, aux meurtres et aux abus physiques (soit des centaines de milliers de documents et de vidéos qui sont encore « blacklistés »). Enfin, tous les documents déjà publiés ont été très largement « caviardés » (de nombreux passages et de nombreux noms sont masqués). Et cela, en suivant un protocole dont on peine à comprendre la logique (on jette en pâture les noms et les photos des victimes, qui devraient en principe être judiciairement « protégées », mais on « masque » celui de leurs supposés abuseurs !).
Le journaliste Fabrice Arti, qui « suit » le dossier Epstein pour Médiapart, a en outre constaté que toutes les formes verbales négatives (« don’t ») avaient étrangement été « caviardées » dans les textes. Il évoque l’hypothèse d’un algorithme qui aurait ainsi été programmé pour masquer toutes les références à Don / Donald (Trump, of course) (4). C’est tellement con que cela doit être vrai.
Le volet « français » de l’affaire Epstein est lui aussi particulièrement touffu, bien qu’il n’ait, jusqu’à ces derniers jours, jamais donné lieu en France à une instruction judiciaire. Epstein avait en effet un « appartement » rue Foch à Paris – si l’on encore peut appeler « appartement » une surface de 800 mètres carrés avec huit chambres, une salle de musculation et une salle de massage. Il y aurait résidé plusieurs mois pas an.
Or un prédateur sexuel ne change pas de nature en passant une frontière. Et il est peu probable que ses crimes sexuels se soient limités aux seuls USA et à sa somptueuse maison de vacances aux Îles Vierges (sic). Qui a fréquenté l’appartement de l’avenue Foch, grand comme un lupanar, et que s’y est-il vraiment passé ? Contrairement à ce qu’a affirmé un peu légèrement Emmanuel Macron (« cette affaire concerne les Américains »), le dossier Epstein devrait donc encore avoir des prolongements judiciaires en France.
L’ancien ministre de la culture Jack Lang et sa fille sont déjà impliqués dans la création par Epstein et Caroline Lang d’une société spécialisée dans le commerce des œuvres d’art. Une société domiciliée dans un paradis fiscal et qui disposait d’un compte bancaire offshore.
Jack Lang a depuis dû démissionner de son poste à la tête de l’institut du Monde Arabe, où à 86 ans, il semblait pourtant inamovible. On a appris à cette occasion que, malgré ses revenus très conséquents, il sollicitait régulièrement les « largesses » d’Epstein pour payer ses nombreux déplacements (voiture, chauffeur, jet privé). Précisons néanmoins que ce volet « affairiste » est, a priori, distinct du volet « crimes sexuels ».
Une enquête judiciaire a désormais été ouverte contre Caroline et Jack Lang pour blanchiment d’argent (… et si l’on pouvait par la même occasion poursuivre son chirurgien esthétique pour crime contre l’humanité, cela ne serait pas plus mal).
D’autres noms ont également circulé en France dans les « Epstein Papers », comme celui de l’agent de mannequins Jean-Luc Brunel (un ami d’Epstein, accusé de viols et de soumissions chimiques ; son suicide en prison en 2002 a éteint depuis la procédure judiciaire) ; le diplomate Fabrice Aïda (toujours en fonction, mais accusé aux USA d’avoir consulté des sites pédopornographiques) ; et l’ancien conseiller diplomatique de Sarkozy Olivier Colom. Du côté des « politiques », on cite déjà également les noms de Louis Alliot (à propos des « emprunts russes » du Rassemblement National), et celui de l’ex Ministre de l’Économie Bruno Lemaire (on ignore le motif précis de sa visite à Epstein en 2013, mais on connait son appétence littéraire pour les « renflements bruns ») (6). Il y aura certainement d’autres noms qui sortiront encore de cette boîte de Pandore… mais laissons aux journalistes le temps de travailler.

Jack Lang en 2008
Selon la journaliste de Médiapart Marine Turchi (7), on considère aujourd’hui que des centaines de mineures et de très jeunes adultes ont été victimes des pratiques et des réseaux d’Effrey Epstein. Depuis plusieurs années, plusieurs de ces femmes ont courageusement et publiquement pris la parole pour dénoncer le système Epstein. Des procédures judiciaires ont été mises en route – comme celle qui conduisit à une première condamnation d’Epstein pour prostitution de mineures en 2008. Puis, dix ans plus tard, celle qui conduisit à sa condamnation « définitive » en 2019.
Mais il avait fallu pour cela, l’année précédente, une retentissante enquête du quotidien de Floride « Miami Herald », qui rassembla et publia les témoignages de 80 victimes agressées sexuellement par Epstein entre 2001 et 2006.
D’où cette lancinante question, qui revient souvent dans les affaires de pédo-criminalité : comment d’aussi massives pratiques criminelles ont-elles pu aussi longtemps se reproduire en passant sous tous les radars des autorités policières et judiciaires ?
En août 2019, Effrey Epstein fut retrouvé mort dans sa cellule un mois après son arrestation. La thèse officielle est celle du suicide.
Claude Semal, le 13 février 2026.
(1) Avec un million et demi de pratiquants en 1924, les Belges sont, parait-il, les champions du monde de cette modeste ascèse mensuelle.
(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Steve_Bannon
(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Todd_Blanche
(4) https://www.mediapart.fr/journal/international/120226/epstein-etait-un-predateur-financier-social-sexuel
(5) https://www.liberation.fr/politique/affaire-epstein-lancien-sarkozyste-olivier-colom-intrigant-fixeur-a-paris-pour-le-pedocriminel-americain-20260209_PXDOIGPASNGL3MUNTSM4ILFQ3U/
(6) https://www.franceinfo.fr/politique/bruno-le-maire/un-passage-erotique-du-dernier-roman-de-bruno-le-maire-affole-les-reseaux-sociaux_5799725.html
(7) https://www.mediapart.fr/journal/international/080226/autour-de-jeffrey-epstein-une-constellation-d-anti-metoo
(8) mouvement conspirationniste d’extrême-droite.


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