ERREUR 404 : FRANCE-BELGIQUE, 0-0 par Claude Semal

La Belgique et la France sont deux « démocraties parlementaires », mais leurs institutions politiques sont fondamentalement différentes. D’abord, bien sûr, parce que la première est une monarchie et un état fédéral, et l’autre une république.

En France, toute la vie politique tourne d’abord autour de l’élection présidentielle – une fonction à laquelle la Constitution de la Vème République confère un pouvoir exorbitant.
Les élections « à deux tours » poussent les partis à négocier publiquement des alliances programmatiques entre les deux tours, et à les soumettre aux votes des électeurs.
Enfin, le clivage gauche / droite a de profondes racines historiques dans le pays (Front Populaire, Guerre d’Algérie, Mai 68, Union de la Gauche, NUPES…) que le Macronisme, qui prétendait à l’origine le « dépasser », a fini par accentuer – avec sa politique toujours plus favorable aux grosses fortunes.

En Belgique, toute la vie politique est subordonnée à la question nationale : la cohabitation de deux nations et de trois langues au sein du même état belge. Cette situation a engendré une usine à gaz institutionnelle d’une extrême complexité. Comprendre le fonctionnement de nos sept gouvernements et de leurs différents niveaux de pouvoir relève toujours chez nous du casse-tête aztèque. Comme l’avait écrit ironiquement Kroll, « Si vous croyez l’avoir compris, c’est qu’on vous l’a mal expliqué ».
Avec des opinions publiques et des majorités politiques très contrastées en Flandre et en Wallonie, les partis politiques ont ainsi été en permanence « obligés » de négocier et de partager le pouvoir avec leurs adversaires (les fameux « compromis à la belge »).
Et à plusieurs moments clé dans la vie politique du pays (« question royale », enseignement, fédéralisme, avortement, …) les clivages catholiques / athées ou Flamands / Wallons ont pris le pas sur le traditionnel clivage gauche / droite.

Dans ce contexte, avec nos structures fédérales, nos minorités linguistiques protégées, et nos élections à « un tour » et à « la proportionnelle », à peu près n’importe qui (1) a pu s’allier avec n’importe qui pour former une majorité. La façon dont le PS s’est allié au MR à Ixelles pour virer Doulkeridis (Ecolo) est assez représentatif de ces détestables pratiques boutiquières. Cela serait je crois idéologiquement inimaginable en France (en dehors des villages, où s’opposent là aussi souvent des listes « d’intérêts communaux » moins identifiables politiquement).
À l’échelle nationale, ces alliances politiques bigarrées portent chez nous de très poétiques noms d’oiseaux (Arizona, Vivaldi, Arc-en-ciel, Jamaïquaine, Suédoise, Violette…). Comme l’a écrit Allain Leprest dans une chanson, « Tout ce qui est dégueulasse / Porte un joli nom » (3).
Et pourtant, si différents soient-ils, nos deux pays, par un étrange effet de miroir ou de résonnance magnétique, traversent parfois des séquences politiques parallèles (2).

En Belgique, le Ministre N-Va de la Défense Théo Franken a ainsi envoyé à 149.000 jeunes de 17 ans un courrier personnel les invitant à s’engager volontairement dans l’armée (ce qui pose au passage la question de la responsabilité parentale, puisque le Ministre s’est adressé à ces ados mineurs sans avoir ni consulté ni informé leurs parents).
En France, le général Fabien Mandon, nouveau chef d’état-major des Armées récemment nommé par Macron, s’est cru autorisé à déclarer devant l’Association des maires de France que le pays devait « se préparer à perdre des enfants » et à « souffrir économiquement », dans la perspective « d’ici trois à quatre ans » d’une confrontation militaire avec la Russie !
« Vous devez en parler dans vos communes », a-t-il précisé. Un discours totalement hors-sol, alors que ce risque de guerre n’a même jamais été évoquée devant le Parlement français ! Dans les deux cas, on voit le lobby militariste à l’œuvre, qui dramatise la situation et qui manœuvre pour arriver à imposer en Europe les 5% de dépenses militaires exigés par Trump (4).

En Belgique, le gouvernement Arizona fédéral est paralysé car Bart De Wever exige de trouver dix milliards supplémentaires « d’assainissement » dans le budget (coupes supplémentaires, hausse de la TVA et/ou « saut d’index ») et que certains partenaires gouvernementaux s’y refusent. Le Premier Ministre N-Va s’est engagé à trouver une « solution » avant Noël, ou bien à démissionner.
En France, François Bayrou voulait réduire de 44 milliards le budget de l’État – et il a été renversé. Le gouvernement Lecornu voulait en trouver 34 – et il n’arrive pas à trouver une majorité pour les faire passer. Le volet « recettes » de son budget vient d’être rejeté à l’Assemblée Nationale… par 404 voix « contre » et une « pour » !
Le PS de son côté avait précédemment proposé un « contre-budget » avec « seulement » 22 milliards de coupes. Le reste de la gauche (Insoumis, PC, écologistes) affirme que la « solution » n’est pas à trouver en réduisant « les dépenses » (car les grands services publics, comme l’hôpital et l’enseignement, manquent déjà cruellement de moyens) mais en augmentant les « recettes » (en taxant les grosses fortunes, les multinationales et la spéculation financière). Ce que la droite, l’extrême-droite et les Macronistes refusent toujours obstinément (pas touche aux riches !).
En attendant, la situation semble totalement bloquée (même si la Constitution de la Vème permet au gouvernement de faire passer son budget en force et sans vote au Parlement !).

En Belgique, Samuel Cogolati et Marie Lecocq, ex direction bicéphale d’ÉCOLO, viennent de démissionner cette semaine. Une démission n’est jamais « grave » en soi – si elle permet d’approfondir des choix politiques ou d’en changer d’orientation. Mais dans ce cas-ci, personne ne semble en connaître le motif – si ce n’est l’aveu d’une étrange « incompatibilité d’humeur ». Entre la crise climatique, les budgets de guerre et les attaques anti-sociales de l’Arizona, je souhaiterais pour ma part que la prochaine direction d’ÉCOLO s’engage dans une démarche plus clairement anticapitaliste. Non au nom de je ne sais quel bréviaire marxien, mais parce que ce système économique à bout de souffle est incompatible avec notre écosystème, avec la justice sociale et avec le droit au bonheur de tous et de toutes.
Entre la crise climatique et le gouvernement Arizona, il a mieux à faire qu’à lancer des campagnes de « com’ » où « l’écologie populaire » se métamorphose en « écologie des libertés » (?).

En France, à « gauche » comme « à droite », on assiste là aussi à une intense période de décomposition / recomposition politique, avec les municipales de 2026 et la présidentielle de 2027 en ligne de mire.
La « gauche de droite » était en réunion dimanche passé à Pontoise sous l’étiquette « social-démocrate » (c’est sûr, ce n’est pas la « social-démocratie » de Lénine). Elle cherche à faire son aggiornamento autour de personnalités comme Hollande, Cazeneuve, Delga, Rebsamen et bien sûr Raphaël Glucksmann – qui sera sans doute « son » candidat à la prochaine présidentielle.
La veille, c’est la gauche dite (de façon un peu péremptoire) « unitaire » qui s’était réunie à Trappe. Volonté « unitaire » toute relative, en effet, puisque le parti d’Olivier Faure a clairement fait le choix de rompre l’alliance avec LFI et avec le programme du Nouveau Front Populaire. Ils et elles prétendent toutefois pouvoir aujourd’hui se choisir un·e candidat·e commun·e à la présidentielle de 2027 (hors Mélenchon, hors Glucksmann et peut-être hors PCF). On verra bien. Participent aujourd’hui à ce schmilblick une partie du PS, Générations (Benjamin Lucas), Europe Écologie les Verts (Marine Tondelier), l’Après (Corbière et Autain), Debout ! (Ruffin) et d’autres personnalités comme Lucie Castets.
Je me trompe peut-être, mais je n’imagine aucune dynamique de campagne naître d’une initiative qui ressemble plutôt à une coalition des perdants (d’autant que les sondages créditent déjà Mélenchon et Glucksmann de 15% chacun, et que le PCF semble vouloir de son côté « y aller seul ») (5).

Ici s’arrête pour aujourd’hui notre comparaison France-Belgique. Tout cela donne le sentiment d’une grande instabilité politique, sur fond de montée de l’extrême-droite et de hausses des budgets militaires. Le monde entier serait-il en train de devenir belge ?

Claude Semal, le 21 novembre 2025

(1) à l’exception notable du PTB, qui ne participe qu’à des alliances « à gauche ».
(2) Il y a bien sûr, pour expliquer ce « parallèle », les injonctions communes de l’Union Européenne. Le capital est en outre depuis longtemps transfrontalier – comme la question climatique, la solidarité internationale et l’opinion publique façonnée par quelques grands médias. Mêmes causes, mêmes effets.
(3) Chantée notamment par Olivia Ruiz et Jean-Louis Foulquiez.
(4) Cette semaine, Ségolène Royal a évoqué sur CNews la tentation que pourrait avoir Macron de s’engager dans un conflit militaire avec la Russie pour rester au pouvoir en 2027 – déclaration qui lui a aussitôt valu l’épithète habituelle de « complotiste ». Voir son point de vue dans la rubrique « C’est vous qui le dites ». La condamnation de Sarkozy dans l’affaire Kadhafi jette en tout cas une lumière étrange sur les raisons de l’implication de la France dans l’attaque de la Lybie en 2011.
(5) Sondage Cluster 17, 3 octobre 2025 (Le Point).

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