
26 août 2025
HÔPITAL SILENCE par Gwen Breës
C’est vraiment pas de chance. L’armée israélienne « regrette » — elle qui met toujours un point d’honneur à prendre toutes les précautions pour « atténuer autant que possible les dommages causés aux personnes non impliquées ». Elle ne visait pas le dernier hôpital du sud de la bande de Gaza, du tout : elle ciblait une caméra du Hamas installée dans la zone. Cet « incident tragique », comme dit Netanyahu, est d’autant plus regrettable que 21 « personnes non impliquées » ont trouvé la mort et qu’il y a parmi elles des soignants et des journalistes. Une enquête approfondie a été immédiatement commandée, dont les résultats seront communiqué de manière « aussi transparente que possible ».
En réalité, la technique utilisée aujourd’hui à l’hôpital Nasser à Khan Younès est récurrente à Gaza depuis fin 2023. Il s’agit de la double frappe. Elle consiste à envoyer un drone tueur sur les lieux d’une frappe aérienne ayant eu lieu quelques minutes plus tôt. Particulièrement crapuleux, ce procédé permet d’éliminer les survivants, mais aussi les secouristes, les voisins ou proches, ainsi que les journalistes arrivés sur place.
Cinq journalistes palestiniens sont ainsi morts aujourd’hui — dont une photographe d’Associated Press et un caméraman de Reuters —, tout juste deux semaines après la frappe qui a coûté la vie à cinq reporters d’Al Jazeera, accusés pour certains d’être « membres du Hamas ». Cela porte à plus de 240 le nombre de journalistes tués par Israël depuis octobre 2023.
Mariam Dagga fait partie des nouvelles victimes. Elle consacrait une grande partie de son temps à documenter les conditions de travail à l’hôpital Nasser. Elle avait pris récemment la photo que j’avais choisie pour illustrer ce post (NDLR : sur sa page Facebook), avant que Facebook la rétrograde pour cause de violence. On y voit des blessés — arrivés à l’hôpital après avoir été victimes de tirs israéliens sur le chemin d’un centre de distribution de la Gaza Humanitarian Foundation — soignés au sol, tant l’hôpital Nasser est surpeuplé (environ 1000 patients pour 300 lits). On ne doute pas que Netanyahu, qui vient d’assurer de son « respect pour le travail des journalistes, du personnel médical et de tous les civils », va regretter Mariam Dagga et ses collègues.
Ce mardi 26 août à 11h30, sept organisations nationales et internationales de journalistes organisent un rassemblement pour marquer leur solidarité avec les journalistes palestiniens et pour condamner les assassinats commis par le gouvernement israélien : https://www.facebook.com/events/30910422248602994/
Le mois dernier, l’excellent +972 Magazine a publié une enquête sur l’utilisation de la double frappe à Gaza : https://www.972mag.com/double-tap-israel-gaza-airstrikes…/
Gwen Breës (sur sa page FB et dans l’Asympto, avec l’aimable autorisation de l’auteur)
(Photos d’archive 2023 devant l’hôpital Nasser – Wikipedia)
X X X X X
Un texte de Gadi Algazi, historien israélien, traduit par Gwen
« Laissez l’armée et les porte-parole dans les studios bavarder jusqu’à en perdre haleine, et ne croyez pas un mot de ce qu’ils disent. Ils détruisent Gaza en ce moment même, quartier après quartier. D’après les cartes, ils sont proches de la vieille ville – ou de ce qu’il en reste. L’expert patenté vous dit qu’il ne s’agit que d’une “menace”, que cela prendra encore du temps, car c’est ce que lui soufflent les généraux qui craignent pour leur peau. Mais c’est en train de se produire, maintenant.
Ajoutez à cette carte la terreur des enfants, les robots, les drones et les snipers. L’armée expliquera qu’elle “encourage” simplement les gens à bouger, avec des papiers colorés tombés du ciel et des bombes impitoyables. Et le manque d’eau. Et la famine.
Les gens se racontent qu’il faut “séparer” les combattants du Hamas de la population civile et qu’il faut donc procéder à une sélection. Oui, écrit même quelqu’un, c’est pour le bien des habitants de Gaza (en réalité un geste humanitaire, mais ils ne le comprennent pas). Les quartiers et les villes totalement détruits racontent une autre histoire. Une histoire d’anéantissement et de ruine. Mais pourquoi regarder la réalité quand on peut écouter l’armée ? Et l’armée dit ce que d’autres armées coloniales ont dit par le passé : elles promettaient de “couper”, de “séparer” les combattants de la population civile. En réalité, ce qu’elles faisaient, c’était de l’extermination.
Entre 1957 et 1960, l’armée française déracina des centaines de milliers d’Algériens et les enferma dans des camps appelés “villages de regroupement”. Elle affirmait, elle aussi, vouloir séparer les guérilleros du FLN de la population civile. Les estimations modérées parlent d’un demi-million de morts et de dégâts irréversibles pour le pays tout entier.
Entre 1895 et 1898, l’armée espagnole déracina également des centaines de milliers de Cubains et les enferma dans des “zones de concentration” (reconcentración) pour combattre les rebelles (présentés comme cruels) contre l’empire espagnol. Au moins 10% de la population totale de Cuba périt.
Les guerres coloniales sont toujours des guerres contre une société indigène entière, contre les maisons et les souvenirs, contre les gens et les institutions. Mais ce qu’Israël exécute à Gaza est pire encore. Ce ne sont pas des ingénieurs d’empire qui la dirigent, mais des partisans de l’expulsion et de la colonisation, des tenants du sionisme le plus brutal – un colonialisme de peuplement sous stéroïdes, avec des rabbins messianiques juchés sur des bulldozers. C’est donc une guerre d’extermination contre tout un peuple.
En Israël, les gens répètent et se répètent la version de l’armée : il n’y a pas d’autre choix, c’est la seule façon d’”éradiquer” vraiment le Hamas, ainsi les Palestiniens “apprendront la leçon”. Et nous, quand apprendrons-nous la leçon ? Le Hamas n’est pas né d’une “mentalité” arabe, pas plus que les crimes d’Israël ne sont nés d’une “mentalité” juive. Il est né des crimes passés d’Israël, des crimes d’expulsion et d’occupation. Et les crimes actuels qu’Israël commet à Gaza feront naître une haine de mort sans distinction. Celui qui a brûlé des maisons, et encore des maisons – pourra-t-il jamais habiter en sécurité dans la sienne ? »
Gadi Algazi, historien israélien
No Comments