06 février 2026
LA DIAGONALE DU MENSONGE par Claude Semal
La manipulation des images par l’Intelligence Artificielle ouvre peut-être une nouvelle ère – celle où il nous faudra désormais douter de tout, même (et surtout) de notre propre regard. « Je ne crois que ce que mes yeux voient », proclamait l’incrédule Saint-Thomas.
Mais quand ce que « voient nos yeux » n’est plus qu’un ectoplasme, un fantôme en pixels, un mensonge en trois dimensions … à quoi pourrions-nous bien encore « croire » ? D’autant qu’en cette période moralement distraite et déontologiquement défaillante, les images sont partout, mais la vérité nulle part – et les mots seuls souvent suffisent à répandre une constellation de « fake news ».
Pour tout pouvoir, il suffira ainsi de mentir avec assurance, armés du totem de « crédibilité » que confère toute autorité, pour que les « faits » eux-mêmes disparaissent dans le brouillard virtuel de quelques mensonges médiatiquement répétés.
Il y avait quelque chose d’hallucinant, l’autre soir à la RTBF (1), à entendre David Clarinval, Ministre fédéral libéral de l’Emploi, de l’Économie et de l’Agriculture, affirmer froidement qu’il y aurait actuellement « 375.000 emplois disponibles en Belgique ».
Et cela, pour « justifier » bien sûr l’envoi de 200.000 « chômeureuses » et de 100.000 malades au long cours au CPAS, au prétexte qu’ils pourraient ainsi, en crevant de peur et de faim, « retrouver plus facilement du travail ».
Or comme le journaliste Sacha Daout (2) lui a aussitôt fait remarquer, ainsi que Selena Carbonero Fernandez, la secrétaire générale de la FGTB, les statistiques officielles de StatBel mentionnaient « 175.000 emplois disponibles » à la fin 2025. Qui plus est, des emplois très majoritairement situés en Flandre. Le mensonge de Clarinval est ici d’autant plus patent qu’il avait lui-même cité le chiffre de « 175.000 emplois disponibles », et cela à plusieurs reprises, tout au long de l’année 2025 !
C’est que le mensonge est vraiment constitutif de toutes les politiques néolibérales – puisque ses héraults doivent cycliquement se faire élire par le plus grand nombre, pour mener des politiques qui les lèseront pourtant globalement tous.
Le MR et Les Engagés n’ont ainsi pas fait campagne en proclamant « nous allons envoyer 300.000 personnes à l’assistance publique », mais en promettant : « chaque travailleur gagnera 500 euros de plus qu’un chômeur ».
Les neuneus espéraient voir ainsi leur revenu augmenter – quand c’est celui des chômeurs qui allait spectaculairement s’effondrer.
De la même façon, François Hollande, qui mena lui aussi une politique néolibérale sous « faux drapeau » socialiste, pouvait proclamer dans ses meetings « Mon ennemi, c’est la Finance », avant de nommer Macron, banquier d’affaire chez Rothschild, Ministre de l’Économie et de l’Industrie !
La « bataille des récits », qui inclut ainsi le choix des thèmes, des chiffres et du vocabulaire, est aussi vieille de la politique elle-même. Car avoir le choix des mots, c’est avoir le choix des armes.
Par exemple, la gauche a toujours préféré parler de « cotisations » sociales – parce ces dernières financent la Sécurité Sociale, cette merveilleuse conquête de nos aînés.
Ces cotisations représentent ainsi une sorte de « salaire différé » et socialisé (qui sera payé plus tard aux travailleurs et travailleuses, sous la forme de pensions ou d’allocations de maladie et de chômage). Baisser les « charges sociales », comme le réclame à grands cris le patronat, signifie donc en fait … baisser les salaires !
C’est pourquoi la droite, de son côté, préfèrera toujours parler de « charges » sociales – comme s’il s’agissait d’une « taxe » étatique, abstraite et arbitraire, un impôt facultatif et négociable, un poids inutile dont la seule fonction serait « d’écraser » les malheureuses entreprises. Notez bien que la droite ne nomme pourtant jamais la (vraie) « charge » parasitaire que représentent les intérêts bancaires, qui étranglent les investissements ; ou la (vraie) « charge » parasitaire de la rétribution des actionnaires – qui s’enrichissent sur le dos des entreprises sans avoir la moindre utilité économique dans la production.
Non, ce qui la préoccupe, c’est la prétendue « charge » que représenteraient les travailleuses et les travailleurs – qui sont pourtant les seuls à avoir vraiment créé de la richesse !
Autre exemple. Quand les marxistes ont proposé une nouvelle lecture de l’Histoire et de l’économie, ils ont dû s’inventer de nouveaux mots pour traduire ces nouveaux concepts. Des mots comme « plus-value », « exploitation », « prolétariat », « lutte de classes ».
Sans eux, c’est l’analyse marxiste elle-même qui serait impuissante à décrire les mécanismes qu’elle dénonce. Essayez donc d’expliquer le fonctionnement d’un moteur ou d’un corps humain… sans pouvoir nommer, ni les pièces et les organes qui le constituent, ni la fonction et les relations de chacun d’entre eux !? « …Mets le truc dans le machin, et cela fera tourner le bazar si tu pousses sur le brol ». Limpide, non ?
Mais les économistes « bourgeois », souvent cités dans les livres de Marx, partageaient néanmoins avec lui un vocabulaire de base (par exemple, le taux de production de l’acier, ou le nombre de tonnes de céréales). Ils se considéraient tous comme des « scientifiques » observant et commentant la même réalité (3).
Seules les sociétés dictatoriales considèrent les faits comme des éléments de langage qu’elles peuvent manipuler et trahir au gré de leurs intérêts et de de leurs humeurs. Ce mécanisme « d’altération du réel » passe alors nécessairement par une perversion du langage lui-même, telle qu’elle fut si bien décrite par Georges Orwell dans son très prophétique roman « 1984 » : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force ». Comment pouvoir encore décrire la réalité avec de tels mots dégénérés et pourris ?
Ainsi, lorsque les nazis allemands ornent les frontons des camps de concentration d’Auschwitz et de Dachau de l’absurde slogan « Arbeit macht frei » (« le travail rend libre »), il ne s’agit évidemment pas pour eux de célébrer les joies du travail manuel – mais de masquer la fonction d’extermination de tout l’univers concentrationnaire. C’est le mensonge érigé en devise et forgé dans le métal. Dans cet univers parallèle-là, pourquoi Trump ne pourrait-il pas augmenter de 50% le budget militaire des USA – tout en réclamant le Prix Nobel de la Paix ?
Un des aspects les plus inquiétants du « Trumpisme », et de tous les petits « trumpetistes » qui l’imitent ailleurs dans le monde en frétillant de la moumoute, c’est donc précisément ce basculement dans une « réalité virtuelle », qui prétend s’affranchir de toute validation scientifique.
Si Trump s’attaque aussi frontalement aux universités, aux chercheurs, à la presse d’investigation, aux instituts statistiques, aux syndicats et aux associations citoyennes, bref, à tout ce qui pourrait incarner et nourrir une certaine pensée critique, c’est précisément parce qu’il prétend combattre la fièvre en interdisant les thermomètres.
Ce n’est pas pour rien non plus que « la religion » occupe une place aussi centrale dans ses réseaux de pouvoir – même si sa morale personnelle le rapproche plus d’Al Capone et de Jeffrey Epstein que du Christ des évangiles. Pour suivre Trump dans ses délires, mieux vaut en effet avoir appris très tôt à avaler n’importe quelle carabistouille. Aux USA, le crétinisme se biberonne ainsi dès la maternelle. Le « créationnisme », qui affirme par exemple que, selon la Bible, la Terre a 6000 ans quand la science lui en donne plutôt 4 milliards et demi, est officiellement « enseigné » dans de très nombreuses écoles privées aux USA (4).
Étudier la réalité, penser de façon critique, chercher à cerner la vérité, n’exclut évidemment pas de se tromper parfois. L’erreur, quand elle est reconnue comme telle, est même constitutive de toute recherche de la vérité. Il faut pouvoir se perdre en chemin, explorer les culs-de-sac et les impasses, pour finalement trouver sa propre route. J’ai commencé cette chronique avec Saint Thomas. Je la conclurai avec Saint Jean – qui a dit quelque chose de ce genre : « Pour aller en un lieu inconnu, il faut suivre un chemin original ». Bien vu. Eh ! bien, marchons !
Claude Semal, le 6 février 2026.
(1) https://www.facebook.com/watch/?v=2015420269189756
(2) J’ai souvent dit ici tout le mal que je pensais de Sacha Daout, mais je me dois donc aussi de signaler quand il fait « normalement » son boulot.
(3) Même si, pour Marx, il s’agissait de comprendre la réalité pour pouvoir la transformer.
(4) https://www.gotquestions.org/Francais/age-terre.html


No Comments