LA GAUCHE SANS GAUCHE par Abbas Fahdel

La gauche sans la gauche, ou comment garder l’étiquette en abandonnant le combat.
À entendre Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, il faudrait sans cesse « clarifier » la position vis-à-vis de La France insoumise, dénoncer ses « ambiguïtés », prendre ses distances avec son « outrance ». Le même Olivier Faure qui, sur les plateaux, répète que LFI « ne peut pas être le centre de gravité de la gauche ». Comme si l’urgence, face à la montée du bloc réactionnaire, était de discipliner ceux qui contestent l’ordre établi plutôt que de combattre ceux qui le durcissent.

Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français, préfère pour sa part expliquer que la gauche aurait « un problème avec le travail » et que LFI incarnerait une gauche « qui donne des leçons ». Il s’est même distingué en affirmant vouloir défendre « le travail et le mérite » contre une prétendue culture de l’« assistanat ». Le vocabulaire de la droite repris mot pour mot. Comme si l’ennemi principal n’était plus le capital dérégulé, mais le voisin plus radical.

Du côté des écologistes, Marine Tondelier dénonce régulièrement les « excès » ou les « formulations » de LFI, appelant à une gauche « responsable » et « crédible ». Responsable devant qui ? Crédible pour qui ? Pour les éditorialistes qui ont fait de Jean-Luc Mélenchon leur obsession quotidienne ? Pour le gouvernement qui criminalise les mobilisations sociales ?
Pendant ce temps, l’extrême droite prospère. Marine Le Pen banalise son discours, Jordan Bardella lisse son image, et la droite dite « républicaine » court derrière leurs thèmes. Quant à l’« extrême centre » incarné par Emmanuel Macron, il gouverne par 49.3, durcit les lois sur l’immigration, restreint les libertés publiques et traite la contestation sociale comme un problème d’ordre public.

Et que font les directions du Parti socialiste, du Parti communiste français et des Europe Écologie Les Verts ? Elles s’acharnent contre le seul mouvement qui assume une rupture avec le néolibéralisme, qui défend la désobéissance aux traités austéritaires, qui soutient les mobilisations sociales et qui se réclame explicitement de l’héritage antifasciste.
On les entend plus souvent condamner une phrase mal tournée de LFI que dénoncer les politiques sécuritaires, les lois anti-migrants ou les reculs sociaux. On les voit plus prompts à exiger des « excuses » de leurs anciens alliés qu’à organiser la confrontation frontale avec l’extrême droite et la droite extrême — lesquelles, sur l’essentiel, votent ou inspirent des mesures convergentes.
Cette inversion des priorités n’est pas une maladresse : c’est une ligne. Une ligne d’accommodement avec l’ordre existant. Une ligne qui préfère l’excommunication interne à la lutte externe.

La gauche historique — celle de la Résistance, du Front populaire, des conquêtes sociales — ne s’est jamais construite en cherchant à rassurer les puissants. Elle s’est construite en les affrontant. Aujourd’hui, ceux qui prétendent en être les héritiers semblent avoir troqué la conflictualité sociale contre la police des mots, et l’antifascisme concret contre la querelle permanente avec LFI.
On peut contester les stratégies de La France insoumise. On peut débattre de ses formulations. Mais faire d’elle l’adversaire principal quand l’extrême droite est aux portes du pouvoir, c’est choisir sa cible — et donc son camp.
À force de n’avoir « de gauche » que le nom, certains finissent par n’avoir plus que la posture. Et la posture, face à la vague réactionnaire, ne protège personne.

Abbas Fahdel (sur FB)

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