25 mars 2026
LA RÉPUBLIQUE EN CHANTIER par Claude Semal
Je me souviens du cataclysme moral et politique qu’avait représenté, en 2002, l’élimination du socialiste Lionel Jospin (16,18%) par Jean-Marie Le Pen (16,86%) au premier tour de l’élection présidentielle.
Lorgnant sans doute (déjà !) vers l’électorat centriste du « second tour », Lionel Jospin avait maladroitement déclaré au JT de France 2, quelques semaines plus tôt : « …Mon projet n’est pas socialiste ! ».
Premier Ministre d’un gouvernement regroupant toute la « gauche plurielle », cohabitant depuis cinq ans avec la présidence de droite de Jacques Chirac, Lionel Jospin avait ainsi ouvert un boulevard électoral aux partis classés à sa gauche, pourtant fractionnés en une dizaine de listes, mais regroupant au total plus de 28% des voix (1).
Mortifié par ce qu’il avait probablement considéré alors comme une grave erreur de jugement, pétri d’une conception toute protestante de la responsabilité individuelle, Lionel Jospin avait alors déclaré « vouloir se retirer de la vie politique ». Ce qu’il fit.
Jospin « s’est retiré de la vie… » tout court, dimanche passé, le jour du second tour des élections municipales en France. Aura-t-il eu le temps de se réjouir de la victoire de « son » parti à Paris et à Marseille ? Ou au contraire, de s’inquiéter de l’incrustation du Rassemblement National dans les petites villes françaises – pendant que Bardella et Marine Le Pen, malgré leurs tintinnabulantes casseroles judiciaires, continuent à caracoler en tête de tous les sondages pour les prochaines élections présidentielles ?
C’est qu’en vingt-cinq ans, le visage politique de la France a spectaculairement changé.
Car ce qui affole aujourd’hui les rédactions, ce n’est plus que la famille Le Pen puisse accéder au second tour d’une présidentielle. Cela leur semble désormais banalement acquis.
Non, ce qui nourrit la panique morale des éditorialistes de plateau, c’est que Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise puissent se qualifier face à eux au deuxième tour !
J’avais titré la semaine passée sur la « vague insoumise ». Avec la conquête d’une douzaine de mairies de grandes villes, dont la spectaculaire victoire de la liste de David Guiraud à Roubaix après celle de Bally Bagayoko à Saint-Denis, et l’entrée d’élu·es insoumis·es dans plus de 400 conseils municipaux, le second tour n’a pas vraiment démenti cette annonce : Creil, La Courneuve, Vénissieux, Le Tampon (4ème ville de la Réunion, que la droite dirigeait depuis 70 ans), Vaulx en Velin, Sarcelles, Estampes, Saint Font, Blanc-Mesnil…
Avec quelques déceptions également, comme Toulouse, où la formidable campagne de François Piquemal, rejoint dans l’entre-deux tours par les socialistes locaux, a échoué à quelques marches de la Mairie (46%). En nombre de voix, c’est toutefois le plus gros score que la gauche n’ait jamais fait dans cette ville (+ de 25.000 voix par rapport à 2020, et + de 11000 voix par rapport à 2014) (2). L’examen plus précis des chiffres montre que le maire de droite sortant, Jean-Luc Moudenc, a sur-mobilisé l’électorat abstentionniste dans l’entre-deux tours (+ 30.000 voix).
Comme le « Canard Enchaîné » vient de le révéler cette semaine (3), Moudenc a pu compter pour cela sur une campagne de désinformation assez sophistiquée, orchestrée par une officine de propagande israélienne, utilisant des dizaines de faux sites et de « faux profils » Facebook, et qui a notamment relayé des accusations de pédo-criminalité contre François Piquemal.
En témoignent aussi de fausses publicités de la liste « Demain Toulouse » avec des femmes voilées, publiées pendant la « période de réserve », juste avant l’élection, sur des sites comme « La Dépêche du Midi », Vinted, Candy Crush, …
Sur le terrain, pendant la même semaine, François Piquemal a été conspué lors de la commémoration des victimes juives de Mohamed Merad – à laquelle il participe pourtant régulièrement. Une cabale d’autant plus dégueulasse que Piquemal est fortement sensibilisé à la lutte contre l’antisémitisme, qu’il a expliqué et dénoncé pendant douze ans la shoah à ses élèves, et que son programme municipal prévoit explicitement l’ouverture d’une antenne locale du Musée contre le Terrorisme à Toulouse.
Précisons que David Guiraud à Roubaix et Sébastien Delogu à Marseille ont été victimes de la même officine israélienne – Delogu étant par exemple accusé de viol par un faux « Blog de Sophie », relayé par des affichettes en rue avec un QR code d’accès. Des méthodes de voyous 2.0. La DSEG enquête sur ces diverses tentatives de déstabilisation – mais cela ne fera évidemment pas rentrer le dentifrice électoral dans le tube.
Outre les victoires « directes » des candidats insoumis, la fusion des listes entre les deux tours a également permis la réélection de maires socialistes et écologistes comme à Lyon, Tours, Nantes et Grenoble. Ailleurs, l’alliance entre les deux tours ne fut pas suffisante – comme à Clermont-Ferrand, Brest, Besançon ou Limoges (où la tête de liste était insoumise).
Le commentariat post-électoral, dans les médias mainstream comme chez opposants d’Olivier Faure à la direction du PS, tend à incriminer ces défaites à la fusion des listes de gauche avec celles la France Insoumise. Rien n’est plus faux.
L’examen précis des chiffres raconte en effet une autre histoire. Au premier tour, les listes socialistes et écologistes sont souvent parties avec un lourd déficit électoral par rapport à 2020 – que la fusion avec les listes LFI n’a pas pu complètement compenser.
Quelques exemples. Clermont-Ferrand : le PS faisait 38% au premier tour en 2020, contre 29,9% en 2026 (et LFI passe parallèlement de 12,37 à 17%). Avignon : 34,4% pour le PS en 2020 contre 19,9 en 2026 (et LFI passe de 5,37 à 19,3%). Limoges : 21,58% en 2020 contre 16,92 en 2026 (et LFI passe de 5,58 à 24,86%). Et à Brest, le PS a chuté de plus de 18 points entre le premier tour de 2020 et celui de 2026 !
Chute qui, au-delà des spécificités locales, exprime à mon avis la sanction électorale du soutien du PS au gouvernement Lecornu.
Quelques dirigeants du PS (et qui ne sont pas toujours les plus à gauche dans le parti), revendiquent toutefois toujours l’alliance avec LFI face à la droite et au RN.
Que ce soit dans la défaite (François Briançon, PS, à Toulouse) : « Sans unité, deux listes de gauche face à la droite à 37% : l’issue était écrite. L’union n’assurait pas la victoire, mais la division garantissait la défaite. Quand on est de gauche, on rassemble et on combat ».
Ou dans la victoire (Johanna Rolland, n°2 du PS, maire sortante et victorieuse à Nantes) : « Je ne regrette pas une seconde le choix qui a été le mien ». Car ceux qui, dans le PS ou en dehors – comme Raphael Glucksmann, dont c’est l’unique et permanent mantra – s’interdisent toute alliance avec LFI, oublient généralement d’en préciser le corollaire – qui est une alliance obligatoire avec les Macronistes !
Glucksmann, 0,3% d’élus, 0% de gauche, 100% de temps d’antenne.
Le second tour fut également particulièrement cruel pour les écologistes, qui, à l’exception de Lyon, Grenoble et Tours, perdent les mairies qu’ils avaient conquises lors de la « vague verte » des municipales de 2020 : Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Poitiers, Annecy, Colombe et la très emblématique petite ville de Bègles (écolo depuis 1980).
Après la relative défaite des européennes, où les écologistes avaient plafonné à 5%, c’est un nouveau coup de semonce pour Marine Tondelier, qui, juste avant les élections, avait « suspendu » 500 cadres et militant·es du mouvement qui avaient signé une tribune contestant la ligne « pro PS » de la direction.
Julia Mignacca a rejoint depuis la campagne insoumise à Montpellier, Émile Meunier et Jérôme Glaises celle de Chikirou à Paris, et les Verts lillois se sont déchirés autour de l’alliance avec le PS local. Une structure baptisée les « Verts Populaires » semble aujourd’hui regrouper la majorité de ces « dissidents ».

François Ruffin a traité Clémence Guetté de « petite lieutenante » de JLM
Autre dégât collatéral de ces municipales : la prétendue « primaire unitaire de la gauche », que Marine Tondelier voulait mettre sur pied à la rentrée avec François Ruffin, Clémentine Autain et Lucie Castets, a désormais sérieusement du plomb dans l’aile.
Il est en effet exclu qu’Olivier Faure y engage le Parti Socialiste – car la majorité de la direction est opposée à cette procédure, et il n’est certainement plus en situation de l’imposer. En l’absence de LFI, du PCF, de Place Publique / Glucksmann et du PS, les quatre personnalités déclarées à la présidentielle sont donc désormais toutes apparentées au seul groupe écologiste. Quel est donc encore le sens de ce bazar prétendument « unitaire », sans programme, sans militants… et sans unité ?
On a envie de leur dire : faites-vous une fondue bourguignonne, mettez-vous d’accord sur un nom, et demandez-vous ensuite si le gagnant a la moindre chance de dépasser les 3 %. Si la réponse est : oui, demandez-vous : et 4%, vous en êtes vraiment sûrs ? Alors… tout ça pour ça !? « Arrêtez de déconner », disiez-vous ? Vous m’ôtez les mots de la bouche.
Du côté obscur de la force, le Rassemblement National continue à grignoter les petites villes françaises. Il contrôle désormais 57 communes de plus de 3500 habitants (48 de plus qu’en 2020). Mais, à l’exception de certains bastions du Nord et du Sud, il semble toujours aussi incapable d’en conquérir de grandes, ou même de s’y implanter sérieusement. Il échoue à prendre Marseille et Toulon. Mais son allié, Ciotti, gagne à Nice.
Difficile toutefois de croire qu’un parti qui fasse moins de 7% à Paris, Lyon, Toulouse, Strasbourg et Bordeaux puisse en faire plus de 30 au niveau national. C’est pourtant ce que nous annoncent régulièrement les sondages pour la présidentielle, mais comme tous les poulets rituellement éventrés par les astrologues de l’IFLOP, cela reste un peu mystérieux.
Du côté de la droite, pas grand-chose à en dire, si ce n’est la victoire d’Edouard Philippe au Havre, qui fait 47% dans une triangulaire avec le RN et la gauche. Cela devrait le remettre en selle pour la présidentielle, car aucun candidat n’émerge vraiment pour porter les couleurs de la droite.

Une des fausses pubs diffusées à Toulouse
Je terminerai cette chronique en revenant aux insoumis.
Dans les villes qu’ils ont conquises – saluées sur les « rézozozios » par des vidéos racistes de singes en fête envahissant la mairie – ils ont fait naître un énorme espoir. Les voilà donc « en responsabilité », confrontés à tous les défis du réel (se nourrir, se loger, se soigner), condamnés à réussir ce pari inouï sans disposer encore de tous les leviers budgétaires de l’état central : il faut « changer la vie » !
Or toutes les mairies qu’ils ont aujourd’hui conquises font partie des quatre-vingt villes les plus pauvres de France.
Ils ont déjà gagné la fierté et le respect. Il reste à conquérir tout le reste.
Dans cette course poursuite contre l’extrême-droite, il faudra faire de ces communes des îlots de résistance, d’éducation populaire, d’émancipation, de « bien vivre » – ou plutôt, de « buen vivir », pour reprendre l’expression latino-américaine qui exprime aussi le souhait de vivre en harmonie avec le vivant et la nature. Pour remettre la république sociale d’équerre sur son célèbre triptyque : « liberté, égalité, sororité ».
À cheval !
Claude Semal, le 25 mars 2026
Photo de couverture : TIMO
NOTA BENE : pour celleux qui souhaiterais poursuivre la réflexion autour de ces chiffres et ces résultats, quelques liens utiles ci-dessous – dont le très beau texte « d’hors-série » sur la place du Parti Socialiste dans ces élections, un blog de Médiapart sur la désinformation à Toulouse, le bilan d’Emanuel Bombard (qui a une formation de mathématicien), le point sur les listes écologistes avec « Reporterre » et l’analyse globale de Clémence Guetté sur ces municipales.
https://www.hors-serie.net/municipales-2026-lelan-et-la-poisse/
https://manuelbompard.fr/2026/03/percee-insoumise-et-bobards-mediatiques/
https://clemenceguette.fr/municipales-2026-analyser-la-percee-insoumise/
https://blogs.mediapart.fr/nikos-smyrnaios/blog/240326/municipales-toulouse-desinformation-organisee-contre-la-gauche-radicale
https://reporterre.net/Strasbourg-Poitiers-Bordeaux-Les-maires-ecologistes-battus-dans-la-plupart-des-villes
(1) Noël Mamère/Les Verts 5,53%, Jean-Pierre Chevènement / MDC 5,33%, Arlette Laguillier/ LO (trotskyste) 5,72%, Olivier Besancenot/ LCR (trotskiste) 4,25%, Robert Hue (PCF) 3,37%, Taubira 2,32 %, Corinne Lepage/écologiste 1,88%.
(2) Parmi les déceptions du second tour, signalons aussi la perte de deux « petites » mairies insoumises à Faches-Thumesnil et à Grabels (dont René Revol a été le maire pendant 18 ans).
(3) lecanardenchaine.fr/politique/53391-la-campagne-de-desinformation-anti-lfi-qui-intrigue-les-services-de-renseignement
Les transferts politiques dans les mairies des 50 plus grandes villes françaises :
(Nota Bene : une liste d’union conduite par le PCF a gagné Nîmes)



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