21 janvier 2026
L’AMITIÉ, SUJET POLITIQUE par Claude Semal

Clémence Guetté à la tribune du colloque
L’institut de La Boétie – la structure de recherche et de formation de La France Insoumise – a organisé la semaine passée, à l’initiative de sa codirectrice Clémence Guetté, un surprenant colloque consacré… à l’amitié.
Un thème qui était peut-être inscrit dans le nom même de l’Institut – l’amitié entre Montaigne et La Boétie étant entré dans la légende des siècles, « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Mais qui peut sembler un peu étrange à deux mois d’une élection municipale majeure qui mobilise certainement sur le terrain toutes les forces du mouvement insoumis.
C’est toutefois une des forces de ce mouvement d’arriver à concilier « temps long » et « temps court », et de faire émerger dans une campagne électorale des thématiques originales (« l’eau », « la créolisation », la « nouvelle France » …) qui permettent ensuite d’engager des batailles culturelles, essentielles à la vie quotidienne des gens, mais généralement totalement absentes du débat public.
En enracinant ces sujets dans l’Histoire, en les « politisant » pour en faire de nouveaux vecteurs de prise de conscience et de mobilisation populaire, et en cherchant à leur donner une traduction juridique pour faire émerger de nouveaux droits législatifs.
On apprend avec une certaine surprise dans ce colloque que « l’amitié » était une des vertus cardinales de la Révolution Française de 1789 – au point que Saint-Just avait pu imaginer d’aller « déclarer » ses amis à la Mairie… et même de pouvoir se faire enterrer avec eux !
On retrouve vaguement la trace de cette passion amicale dans le célèbre triptyque « Liberté, Égalité, Fraternité ». Mais si les liens familiaux et « fraternels » (ceux issus « du sang ») nous sont « donnés » (… et parfois « subis »), les relations amicales, elles, sont électives. On peut donc les choisir, et cela, à toutes les époques de la vie.
Si importantes deviennent-elles pour nous, ces amitiés n’ont toutefois aucune existence « légale ». L’amitié ne vous ouvre actuellement aucun droit, ni la porte d’un seul hôpital, même en cas de maladie grave, ou pour accompagner un mourant, et encore moins pour porter le chagrin d’un deuil. Une vague belle-sœur sera toujours préférée à un ami de trente ans.
Aussi est-ce sans surprise que la communauté LGBTI+ est particulièrement représentée dans ce colloque – car pour elle, si la famille « traditionnelle » fut parfois un lieu de violence et d’exclusion, un cercle d’ami·es choisi·es fut au contraire souvent celui de l’entraide, de la solidarité et d’un certain soutien affectif. Ce qui fut évidemment particulièrement criant pendant l’épidémie du Sida.
On aurait toutefois tort de limiter l’importance de l’amitié au seul milieu LGBTI+. L’amitié (ou l’absence d’amitié) est aussi une question centrale pour de nombreux jeunes adultes (notamment quand leurs conditions matérielles d’existence les poussent à devoir vivre en colocation), pour les familles « monoparentales » (à 80% des mères avec enfants), qui trouvent souvent de l’aide chez les amis et dans le voisinage , ou, à l’autre bout de la vie, pour les vieillards, que la disparition progressive des liens amicaux enferme parfois dans une insupportable solitude (des millions de personnes vivent ainsi en France sans plus avoir aucune relation affective ou sociale !).
Au-delà de la souffrance psychique, cette solitude est même un enjeu de santé publique, puisqu’elle favorise l’apparition des troubles mentaux et de très nombreuses autres maladies.
Réinventer de nouveaux liens sociaux avec notre entourage affectif peut ainsi s’inscrire dans un projet d’émancipation humaine (comme, a contrario, la famille « traditionnelle » et patriarcale fut souvent la base même de toutes les sociétés réactionnaires).
Cela demande à la fois beaucoup d’audace (car il faut pouvoir rompre avec le poids historique de nos traditions et nos propres schémas de pensée) et une certaine humilité (car nous sommes aussi des « primates » comme les autres, qui devons apprendre à connaître et maîtriser les règles tacites de notre propre espèce).
À noter que cet éloge de l’amitié, qui puise ses racines jusque dans l’antiquité (Cicéron, « De l’amitié »), se décline très souvent au masculin – ce qui en fait paradoxalement aussi un des visages du patriarcat. Mais c’est peut-être en train de changer, dans le sillage d’une « sororité » réaffirmée, telle que l’amitié profonde entre Rosa Luxembourg et Sonja Liebknecht a pu, par exemple, la préfigurer.
Si le sujet vous intéresse, et si vous avez une soirée à gagner, je vous invite donc à passer deux heures trente à visionner la douzaine d’interventions de ce colloque. Sinon, pour approfondir la question, vous trouverez également ci-dessous une courte bibliographie de ces mêmes intervenant·es. Dans tous les cas, une belle et salutaire oxygénation des glandes et des méninges.
Claude Semal, le 21 janvier 2026
« L’amitié en révolution, 1789-1799 » par Côme Simien
« Une histoire de l’amitié » par Anne Vincent-Buffault
« Une aspiration au dehors, éloge de l’amitié » par Geoffroy de Lagasnerie
« Un désir démesuré d’amitié » par Hélène Giannecchini
« Nos puissantes amitiés » par Alice Raybaud


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