« NOUS AVONS ÉTÉ RÉVEILLÉS PAR LE BRUIT DES EXPLOSIONS » par le cinéaste Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, réside actuellement à Nabatieh, dans le sud du Liban (1). Il y a quelques jours, il a été réveillé par les bombardements israéliens.
C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde.
Regardez ci-dessous le « trailer » de son dernier film, présenté à Lucarno, où sa petite fille de trois ans découvre la guerre et les bombardements avec son regard d’enfant. Boum-boum. La guerre, ce n’est pas du cinéma.
Les lecteurices de l’Asympto ont régulièrement pu lire ses textes dans la rubrique « C’est vous qui le dites », où je les ai souvent épinglés pour leur qualité analytique. Bien pensés, bien écrits.
Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. J’en publie de larges extraits ci-dessous.
La photo qui illustre cet article est extraite du documentaire poignant qu’il a consacré à la guerre en Irak (C.S.)

(1 er mars) Iran, 1953–2026 : l’éternel retour de l’ingérence extérieure
La « guerre préventive » est une invention rhétorique qui transforme l’attaque en geste défensif, l’agression en argument justificatif. Elle repose sur une idée vertigineuse : frapper un pays non pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il pourrait faire. Elle criminalise l’intention supposée, elle donne à la puissance militaire le droit d’anticiper la faute et de la punir avant qu’elle n’existe. Sous couvert de sécurité, elle installe un principe dangereux : celui selon lequel la force décide de la légitimité.
Pour comprendre ce que signifierait une telle logique appliquée à l’Iran, il faut revenir à 1953. Cette année-là, le Premier ministre démocratiquement élu, Mohammad Mossadegh, nationalise le pétrole iranien afin de restituer au pays la maîtrise de ses ressources. Son geste est un acte de souveraineté. Il lui vaudra d’être renversé lors d’une opération orchestrée par les services américains et britanniques. La démocratie iranienne est brisée. À sa place est installé le régime du Shah, Mohammad Reza Pahlavi, allié stratégique de Washington, présenté comme modernisateur, pilier régional de l’ordre occidental.

Ce règne fut aussi celui de la SAVAK, police politique redoutée, formée avec l’aide occidentale et israélienne, symbole de torture et de répression. Les opposants — religieux, libéraux, marxistes — furent emprisonnés, exilés, réduits au silence. L’Iran du Shah entretenait des relations étroites avec les États-Unis et une coopération réelle avec Israël. Rien, dans cette période, ne désignait l’Iran comme ennemi « existentiel ». L’hostilité actuelle est le produit d’une rupture historique, non d’une fatalité culturelle.
En 1979, le peuple iranien se soulève et renverse le Shah. La révolution naît d’un rejet d’une dictature soutenue de l’extérieur. Mais dans le vide du pouvoir, les religieux imposent leur hégémonie. La révolte est confisquée. Les forces laïques et progressistes sont marginalisées puis réprimées. La théocratie s’installe. Le traumatisme de 1953 ne disparaît pas : il nourrit la défiance envers toute intervention étrangère et radicalise le discours du nouveau régime.
Depuis lors, chaque fois que les États-Unis ont attaqué un pays de la région, la justification fut la même : libérer un peuple d’une dictature. En 2001, l’intervention en Afghanistan promettait la fin du terrorisme et l’ouverture d’une ère nouvelle ; elle s’est conclue par un retrait laissant le pays aux talibans. En 2003, l’invasion de l’Irak fut légitimée par des armes de destruction massive inexistantes et la promesse d’une démocratie exemplaire ; elle a engendré fragmentation, guerre civile et chaos durable. En 2011, l’intervention en Libye, présentée comme humanitaire, a débouché sur l’effondrement de l’État et une instabilité chronique. À chaque fois, la dictature tombe peut-être, mais l’ordre s’effondre, et le peuple est abandonné au chaos.

Parallèlement, la région s’est couverte de bases militaires américaines : en Irak, au Koweït, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite, en Jordanie. Officiellement, elles servent à protéger les alliés, sécuriser les routes énergétiques, dissuader les menaces et lutter contre le terrorisme. Concrètement, elles matérialisent une projection permanente de puissance, elles encerclent, elles structurent l’équilibre régional autour d’un acteur extérieur. Elles servent les intérêts stratégiques de Washington et rassurent certains gouvernements ; mais elles posent une question : une région quadrillée militairement est-elle réellement pacifiée, ou simplement stabilisée par la force ?
Dans ce contexte, croire que des frappes ciblées ou des assassinats de responsables iraniens suffiraient à provoquer la chute du régime relève d’une illusion. L’histoire montre que la décapitation d’un pouvoir ne garantit pas son effondrement. Elle peut au contraire resserrer les rangs, transformer les luttes internes en réflexe national, offrir au régime l’argument parfait pour intensifier la répression. Toute opposition risque alors d’être accusée de trahison et de complicité avec l’ennemi. La dissidence devient suspecte, la critique assimilée à une collusion. L’appareil sécuritaire se renforce au nom de l’unité nationale.

Une société bombardée ne devient pas spontanément démocratique ; elle devient d’abord traumatisée, fragmentée, obsédée par la survie. L’Iran n’est pas un bloc homogène. C’est un pays complexe, traversé par une pluralité d’identités : Perses majoritaires, Arabes du Khuzestan, Kurdes à l’ouest, Turkmènes au nord-est, Baloutches au sud-est, Azéris au nord-ouest. Certains de ces groupes ont déjà revendiqué davantage d’autonomie, voire l’indépendance. Dans un État affaibli par la guerre, ces tensions latentes pourraient se transformer en fractures ouvertes.
La fragmentation — la « balkanisation » — deviendrait alors un risque réel. Si le centre politique s’effondre sans qu’une structure inclusive prenne le relais, rivalités régionales, milices et ingérences extérieures pourraient redessiner la carte au gré des intérêts stratégiques. Le nationalisme de survie pourrait aussi pousser une partie de la population, même critique du régime, à se rallier face à l’agression extérieure. L’opposition interne perdrait en légitimité si elle apparaissait, même injustement, alignée sur l’ennemi.
Ainsi, la guerre préventive ne garantit ni la chute d’un régime ni la libération d’un peuple. Elle peut au contraire renforcer les factions les plus dures, marginaliser les réformateurs, ouvrir la voie à la guerre civile et au morcellement territorial. Détruire est rapide ; reconstruire un État pluraliste et stable exige des décennies.

(2 mars) Nous avons été réveillés par le bruit des explosions qui ont fait trembler nos murs. Les frappes israéliennes, d’une grande intensité et toujours en cours, ont déjà fait des dizaines de morts et de blessés.

(3 mars) Dans le trailer de « Tales of the Wounded Land », que je partage ici, on voit ma fille Camellia dire qu’elle ne veut pas rentrer à la maison. Sa mère, pour la rassurer, lui répond qu’il n’y a plus d’explosions, que la guerre est finie.
Camellia avait deux ans lorsqu’elle a découvert les horreurs de la guerre : les explosions, les valises faites à la hâte, les routes encombrées de familles fuyant les bombes.
Elle a ensuite connu le retour — ce moment étrange où l’on retrouve, dans un village ravagé, sa maison encore debout mais blessée, ouverte au vent, les portes et les fenêtres arrachées, les murs marqués par la violence.
À cet âge-là, avec la résilience instinctive de l’enfance, Camellia aurait pu oublier. Les souvenirs auraient pu se dissoudre, s’effacer doucement, comme un mauvais rêve au réveil.
Mais le cessez-le-feu annoncé n’a jamais été respecté par les israéliens. La menace ne s’est pas arrêtée. Le ciel n’est jamais redevenu silencieux. Nous avons continué à vivre sous le bourdonnement permanent des drones et des avions israéliens.
Et puis, hier, à trois heures du matin, la nuit a explosé.
Le fracas nous a arrachés au sommeil. Les murs ont tremblé. Les éclairs ont traversé les fenêtres, découpant la chambre en flashes blancs.
Et une fois de plus, nous avons fait ce que des centaines de milliers d’habitants du sud du Liban ont déjà fait : partir. Quitter la maison. Quitter le village. Quitter nos repères. Sans savoir où aller. Juste s’éloigner du danger.
Voir ma fille se réveiller en tremblant est une chose que je ne pourrai jamais oublier. Ni pardonner à ceux qui lui ont volé le droit de dormir en paix.

(4 mars) L’armée israélienne vient d’intimer à tous les habitants situés au sud du fleuve Litani d’évacuer immédiatement vers le nord.
Exiger l’évacuation totale de la population d’une région constitue, dans l’histoire des conflits, le prélude classique à des opérations terrestres d’ampleur, voire à une occupation prolongée. L’histoire libanaise le sait trop bien.
Depuis 1948, les israéliens envisagent le sud du Liban — notamment en raison des ressources hydriques du Litani — comme un espace stratégique vital. L’idée d’un « Grand Israël », nourrie par les courants sionistes, inclut l’annexion du Liban méridional. Cette vision est aujourd’hui défendue par le gouvernement de Benjamin Netanyahu, mais également par le leader de l’opposition Yair Lapid, et elle a été récemment relayée par l’ambassadeur américain en poste à Tel-Aviv.
Ordonner aujourd’hui à toute la population au sud du fleuve de se déplacer « immédiatement » ne peut qu’alimenter les craintes d’une transformation durable de cette zone en espace occupé ou en tampon militarisé. L’expérience historique enseigne que les « évacuations temporaires » deviennent souvent des réalités prolongées — l’exemple du Golan syrien en est une illustration frappante — et que les zones dites « de sécurité » tendent à s’inscrire dans le temps.
Le droit international humanitaire interdit l’annexion et encadre strictement l’occupation. Les Conventions de Genève rappellent qu’une puissance occupante n’acquiert aucune souveraineté sur le territoire qu’elle contrôle militairement. Pourtant, sur le terrain, la distinction juridique importe peu aux familles contraintes d’abandonner leurs maisons, leurs terres et leurs vergers.
Le sud du Litani n’est pas une case stratégique vide. C’est une terre habitée, cultivée, enracinée dans une mémoire collective faite de guerres, de retraits et de retours. Transformer cette région en espace vidé de ses habitants sous injonction militaire, c’est raviver un spectre ancien : celui d’une redéfinition forcée des frontières par la puissance des armes. La question touche directement à la souveraineté libanaise et à la crainte persistante de voir se profiler un projet de contrôle territorial dont l’ombre plane sur le sud du Liban depuis 1948.

(5 mars) Après avoir été ravagée par les bombes israéliennes durant la guerre de 2023-2024, la ville de Nabatieh, au sud du Liban, se retrouve une fois encore dans la ligne de mire de l’aviation israélienne. Ce qui restait debout d’une ville déjà mutilée est aujourd’hui de nouveau frappé. Nabatieh est l’une des principales villes du Jabal Amel, un centre économique, culturel et social pour des dizaines de milliers d’habitants du Liban-Sud. Pourtant, au fil des guerres israéliennes, elle est devenue un symbole tragique de la politique de terre brûlée menée contre les régions libanaises frontalières. En 2024, une grande partie de la ville avait été pulvérisée : quartiers entiers détruits, souks historiques anéantis, bâtiments publics frappés. Un bombardement contre la municipalité avait même tué le maire et plusieurs responsables locaux qui coordonnaient l’aide aux civils. Ce qui frappe dans l’acharnement contre Nabatieh, c’est la logique d’usure totale : frapper une ville, la détruire, puis revenir détruire ce qui a été reconstruit. Les bombardements qui ciblent les infrastructures civiles, les quartiers résidentiels et les lieux de vie semblent vouloir faire comprendre à toute une population que son territoire peut être ravagé indéfiniment.

(6 mars) Les bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth ne se sont pas interrompus depuis vingt-quatre heures.
À Tel-Aviv, le langage employé par certains dirigeants ne laisse guère de doute sur la logique à l’œuvre. Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, figure de l’extrême droite coloniale au sein du gouvernement israélien, a explicitement menacé de « raser » la banlieue sud de Beyrouth, en la comparant au sort infligé à Khan Younès dans la bande de Gaza. La référence n’est pas anodine : Khan Younès est devenue l’un des symboles de la destruction massive menée par l’armée israélienne à Gaza, où des quartiers entiers ont été réduits à des champs de ruines.
Ce qui se joue aujourd’hui dans la banlieue sud de Beyrouth, mais aussi à Nabatieh et dans d’autres localités du sud du Liban, est l’extension d’une doctrine déjà appliquée ailleurs : frapper massivement l’espace urbain pour briser un territoire, terroriser sa population et la déplacer de force. Gaza a servi de laboratoire de destruction, et les Israéliens semblent désormais prêts à en exporter le modèle au Liban.

(6 mars) Il est extrêmement rare qu’une figure de l’establishment du Golfe critique publiquement la politique américaine dans la région — a fortiori lorsqu’il s’agit d’un homme connu pour ses positions traditionnellement pro-occidentales. C’est pourtant ce qu’a fait le milliardaire émirati Khalaf Ahmad Al Habtoor, fondateur du Al Habtoor Group, dans une lettre ouverte adressée à Donald Trump. Habituellement favorable à l’alliance stratégique avec Washington, il accuse cette fois le président américain d’entraîner les pays du Golfe dans une guerre avec l’Iran sans que ces pays l’aient choisie. Qu’une voix aussi proche des élites économiques et politiques des Émirats Arabes Unis s’exprime publiquement dans ces termes constitue en soi un signal politique inhabituel.

Lettre ouverte à Donald Trump
Monsieur le Président,
Qui vous a donné l’autorité d’entraîner notre région dans une guerre avec l’Iran ?
Qui vous a donné la permission de transformer notre région en champ de bataille ?
La région du Golfe n’a pas choisi cette confrontation. Pourtant, aujourd’hui, nous nous retrouvons au cœur d’un danger que nous n’avons ni provoqué ni souhaité.
Avant même que l’encre ne sèche sur votre initiative appelée « Board of Peace », censée promouvoir la paix et la stabilité, nous faisons face à une escalade militaire qui menace l’ensemble de la région. Où sont donc passées ces initiatives ?
Les pays du Golfe ont investi dans la stabilité et dans les initiatives de paix. Nous avons soutenu les efforts qui promettaient d’éviter les guerres et de privilégier le dialogue. Aujourd’hui, ces mêmes pays se retrouvent exposés aux conséquences d’une guerre qu’ils n’ont pas choisie.
Avez-vous pris cette décision seul, ou sous la pression d’alliés poursuivant leurs propres objectifs ?
Avez-vous réellement mesuré les conséquences humaines, économiques et sécuritaires avant de lancer ces opérations ?
Chaque action militaire entraîne des répercussions qui dépassent largement le champ de bataille. Les civils, les économies et la stabilité régionale en paient le prix.
Les peuples de cette région aspirent à la stabilité, au développement et à la paix. Ils ne souhaitent pas devenir les victimes collatérales de décisions prises ailleurs. Le véritable leadership ne se mesure pas au nombre de guerres déclenchées, mais à la sagesse, au respect des autres et à la capacité de construire la paix. L’histoire jugera les dirigeants non pas par leur puissance militaire, mais par leur capacité à éviter les conflits et à préserver la sécurité des peuples.
Respectueusement,
Khalaf Ahmad Al Habtoor.

Tous ces textes ont été quotidiennement publiés sur la page FB du cinéaste franco-irakien Abbas Fahdel, qui vit actuellement au Sud-Liban avec sa famille.

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Abbas_Fahdel

No Comments

Post A Comment