LIÈGE : DES MANIFESTATIONS ARDENTES Une interview de Julien Dohet, du SETCa-Liège, par Claude Semal

Après Bruxelles, Liège est sans doute la ville de Belgique que je connais le mieux.
J’ai parcouru ses pavés pendant près d’un quart de siècle. J’y ai travaillé, milité et aimé. Et même si j’y ai rarement remis les pieds ces vingt-cinq dernières années, il reste des traces sensibles de ce passage dans cinq ou six de mes chansons (1).

Avec Bruxelles, précisément, Liège est aussi la ville ou les manifestations des enseignants et des lycéens se sont heurtées le plus violemment aux forces de l’ordre – au point que le Bourgmestre y a pris un arrêté pour interdire tous les rassemblements.
J’étais en France au moment de ces événements. J’ai donc voulu revenir sur le sujet avec Julien Dohet du SETCa-Liège, qui a l’enseignement dans ses attributions.

La « nouvelle » Gare de Liège-Guillemins, ce bunker stylé dessiné par Santiago Calatrava, est surtout devenu un gigantesque nid à courants d’air.
Un de ces bâtiments publics qui se soucie visiblement plus de la gloire de son architecte que du confort de ses usagers.
L’artiste Daniel Buren y avait ajouté en 2022 une vaste verrière de vitraux colorés, qui poétisait un peu l’ensemble – mais la gare a retrouvé depuis 2025 son look bétonné de bunker futuriste.
Une gare qui n’a évidemment plus grand-chose à voir avec la « vieille » gare des Guillemins, que j’ai bien connue, et qui avait jadis été complètement mise à sac au cours de la « grande grève » de 60-61 – le jour où la gendarmerie a tiré dans la foule en tuant deux syndicalistes.

Je sors de la Gare par un escalier monumental externe, et j’inaugure le « nouveau » tram de Liège – direction Pont d’Avroy. La Place St Paul, à l’ombre de la Cathédrale du même nom, n’a pas changé d’aspect depuis 50 ans. C’est un des épicentres de la vie sociale à Liège.
Elle accueille toujours, chaque printemps, le meeting et la « fête du Premier Mai », et toute l’année, le bâtiment de la FGTB. Julien Dohet m’y attend au troisième étage dans son bureau.

Claude : Bonjour Julien, d’abord un mot de présentation. Je sais que tu es permanent du SETCa à Liège, mais aussi un des co-fondateurs du Front Antifasciste local…

Julien : … Oui, secrétaire-général adjoint du SETCa pour Liège-Huy-Waremme, avec une série de secteurs dans mes attributions directes, dont l’enseignement. Et je fais effectivement partie des personnes qui ont relancé le Front Antifasciste en 2019 – et j’en suis toujours un participant actif. Sur l’antifascisme, j’essaie aussi de produire des textes, à la fois historiques et théoriques.

Claude : Il y a eu un déclencheur particulier, au moment où le FA a été relancé à Liège ?

Julien : On était à la veille d’une séquence électorale où les groupuscules d’extrême-droite semblaient vouloir se rassembler. On les voyait s’agiter sur Liège depuis quelques années. C’était déjà Théo Francken qui y avait participé à l’époque avec une conférence à Verviers – qui a été empêchée grâce à la mobilisation populaire. Et les élections qui ont suivi ont été un échec pour l’extrême-droite francophone. Et puis en octobre 2021, il y a eu l’apparition de « Chez Nous » pour les élections de 2024 – mais là on était déjà beaucoup plus organisés.

Claude : Si l’extrême-droite n’a jamais vraiment pris pied en Wallonie, cela te semble-t-il lié au célèbre « cordon sanitaire » ?

Julien : Oui, je pense que ce « cordon » sanitaire médiatique et politique, en Belgique francophone, en est une des causes. Il y a d’ailleurs des études internationales qui le confirment. Mais ce n’est pas une « recette miracle ». C’est un des outils importants dans la lutte, mais ce n’est pas le seul.
Le tissu associatif et les mouvements d’éducation permanente y sont pour beaucoup aussi – et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le MR essaye de priver de moyens et de démolir ce vivier démocratique de contre-pouvoirs.
Et puis évidemment, ce n’est pas moi qui vais dire le contraire, il y a la force du mouvement syndical, et de la FGTB en particulier, qui ont toujours tenu un discours très clair sur l’antiracisme et l’extrême-droite. Cela fait partie de la formation « de base » de nos délégués et militants.
Plus une longue tradition de mobilisation antifasciste et d’actions directes sur le terrain, sur le thème « l’extrême-droite n’a pas sa place dans l’espace public ».

Claude : Est-ce qu’il n’y a pas eu un changement de tactique de la part de l’extrême-droite, une sorte « d’entrisme » dans la « droite extrême » – depuis que Georges-Louis Bouchez a ouvert le MR à des cadres de « Chez Nous » ?

Julien : Ce n’est pas vraiment « un changement de tactique ». C’est déjà ce que le mouvement « Occident » avait fait en France dans les années ’70, avec Madelin, Longuet, etc… qui sont entrés dans les partis de la droite « classique ». Et puis souviens-toi du CEPIC au PSC en Wallonie… Rien de cela n’est donc réellement neuf. Ce qui est neuf, par contre, c’est que cette tendance-là est aujourd’hui portée et incarnée par le président du parti libéral lui-même – qui en reprend tous les termes et le vocabulaire.

Claude : C’était à la marge, et là, cela devient central ?

Julien : C’est la tête du parti libéral qui porte aujourd’hui cette doctrine-là. Mais Denis Ducarme était déjà sur des positions racistes, un Alain Destexhe aussi, et quelques autres… C’est toutefois vrai qu’il y a un coup d’accélérateur avec Bouchez. Est-ce de l’opportunisme ou une « vraie vision » ? Moi, maintenant, j’en suis convaincu : ce gars est un fasciste, avec une pensée d’extrême-droite, une vision de la société d’extrême-droite, point.
Ce n’est pas un « calcul politique », c’est quelque chose de profondément ancré en lui et chez quelques autres députés du MR.
Il y a dix ans déjà, Bouchez défendait et soutenait les publications racistes de Théo Francken.
Il y a en outre ces derniers mois une accélération hallucinante de cette « droitisation » au niveau européen – avec par exemple Meloni qui met l’armée dans la rue en Italie pour contrer le mouvement étudiant. Ou avec des couvre-feux imposés en France.
On est en train de sortir du champ démocratique. Mais parallèlement, on est aussi dans une séquence où, comme dans les années ’60, la jeunesse et les étudiants se mobilisent en même temps un peu partout dans le monde.

Claude : On est ici, à Liège, sur les terres d’André Renard. Tu connais comme moi les vieilles analyses sur l’évolution politique différenciée au Nord et au Sud du pays. En Flandre, il y a aujourd’hui un parti fasciste et raciste à plus de 22%, le Vlaams Belang, et la droite extrême est déjà au pouvoir avec la N-Va – plus quelques individus qui font la charnière entre les deux, comme Théo Francken.
N’est-ce pas aussi ce rapport de force fédéral qui a « libéré » Bouchez en Wallonie – parce qu’il a des partenaires en Flandre qui le confortent sur cette ligne ? S’il y avait des élections demain, je crois que la majorité MR-Engagés serait balayée en Wallonie. Mais cela reposerait avec d’autant plus d’acuité la question d’un développement politique contradictoire au nord et au sud du pays. Comment la gauche wallonne pourrait-elle appliquer son programme en Wallonie si elle a pour « partenaire » institutionnel des fachos en Flandre ?

Julien : Même si je suis liégeois, et même si j’ai été formé par le « renardisme », par ce régionalisme progressiste qui n’a rien à voir avec un nationalisme identitaire, le « replis régionaliste » ne m’a jamais totalement convaincu. Ce développement politique différencié est certes une réalité, mais notre rôle n’est-il pas d’aider les camarades néerlandophones à construire une alternative – plutôt que de dire : « démerdez-vous, nous on se retire » ? Je sais qu’il y a des camarades régionalistes en Wallonie qui disent : nous serons plus fort pour les aider, si nous avons notre propre destin en main en Wallonie. Je les entends. J’ai longtemps été « fédéraliste », plus que « régionaliste », je t’avoue que là, j’hésite de plus en plus. Mais je n’ai pas de réponse définitive face à toutes ces questions.

(Une panne de courant plonge soudain tout le bâtiment de la FGTB dans le noir. Un clin d’œil du destin 😉 ? C’est une panne générale du secteur, et il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre. Heureusement, ma batterie a eu le temps de se recharger. Mais ceci ajoute un petit climat de couvre-feu à l’interview 😉 )

Julien : … Le fond de la question, c’est qu’on est dans une crise globale du capitalisme, et comme toujours dans ces cas-là, une partie de la bourgeoisie se tourne toujours vers la droite autoritaire et anti-démocratique pour « s’en sortir ». On en est là, très clairement.

Claude : Bon, si je t’ai contacté, c’était d’abord pour avoir des nouvelles du mouvement des lycéens, des étudiants et des enseignants à Liège – où cela semble avoir pas mal « chauffé ». Y a-t-il la moindre once d’écoute de la part de la ministre Glatigny ?

Julien : Aucune. Vraiment aucune. En fait, on est face à un pouvoir qui n’en n’a rien à foutre. On est dans un rapport de forces pur et dur. Bouchez et Glatigny ont été très clairs, ils ne s’en cachent même pas. Ils ont gagné les élections de 2024. Selon leur conception de la démocratie, qui n’est pas la mienne, cela leur donne le « droit » de faire tout ce qu’ils veulent, tant qu’ils ont une majorité parlementaire, jusqu’en 2029. La rue et les gens peuvent s’agiter tant qu’ils veulent – ils ne bougeront pas.

Claude : Quel est le rôle des forces de l’ordre, dans ce dispositif ? Pourquoi les choses tournent-elles de plus en plus souvent aux affrontements de rue – ou du moins, c’est comme cela que cela est présenté ?

Julien : Oui, bon. Tu sais, on est à Liège, ici. Moi je me souviens de la cavalerie flamande lâchée par Dehousse sur les étudiants à la fin des années ’90. Je suis étudiant à ce moment-là, pas dans la « trémie » (NDLR : tunnel routier à Liège, dans lequel la gendarmerie avait chargé), mais dans la manif, et cette violence policière, je ne suis donc pas en train de la découvrir. À nouveau, qu’est-ce qui est « neuf », là-dedans ? Rien. Y compris que des bourgmestres d’étiquette « socialiste », comme Dehousse hier et Demeyer aujourd’hui, fassent appel aux forces de l’ordre contre un mouvement social, ce n’est pas nouveau. Ils emballent cela dans un discours sur le respect des itinéraires, j’autorise la manif tant que blablabla, on connait le discours. Après, il est vrai aussi que les forces de l’ordre sont de plus en plus en roue libre, et qu’on leur envoie de plus en plus le signal qu’elles peuvent faire « ce qu’elles veulent ». Elles ne s’en privent donc pas.

Claude : Le Conseil Communal de Liège (PS, MR, Engagés) vient de confirmer ce lundi 19 octobre l’arrêté du bourgmestre interdisant les rassemblements de plus de trois personnes prise en urgence par le bourgmestre PS Willy Demeyer. C’est pourtant une atteinte directe aux droits syndicaux – et qui criminalise d’office tout mouvement de protestation.

Julien : Une « grande » séquence, puisque le Conseil Communal a voté a postériori pour une mesure prise en urgence par le Bourgmestre seul. Et qui n’était pourtant plus d’application au moment du vote. Toute la « majorité » a voté la chose, à l’exception notable d’une conseillère, y compris des élu·es socialistes qui avaient publiquement sur les réseaux sociaux critiqué la mesure. Nous le savons car le vote c’est fait par appel nominal. Ils ont voté doigt sur la couture du pantalon parce qu’il n’y avait soi-disant « pas d’autre solution ».

Claude : L’expression d’une certaine « caporalisation » du PS liégeois ?

Julien : Je le pense. Et bien sûr les « intérêts individuels » : quand tu « fais carrière » dans une structure, tu te protèges en la protégeant. Ce n’est pourtant pas faute pour les élu·es socialistes d’avoir été prévenu·es sur la portée de ce vote au vu des multiples contacts avec de nombreuses personnes, encore le jour même à l’entrée du conseil communal – où se tenait un rassemblement pour les sensibiliser à ce qui se jouait.
Le pouvoir politique nie totalement toutes les violences policières, qui sont pourtant largement documentées. On a eu l’impression que toute la réserve fédérale d’autopompe était quasi à Liège. Avec en plus des policiers d’Anvers, de Gand et de Louvain. Si tu tapes comme ça sur des jeunes à coups de lacrymo et d’autopompes, évidemment, tu « casses » un peu le mouvement. D’autant que le secondaire est actuellement en congés. Mais cela ne veut pas dire que la colère a disparu. Cela illustre aussi le problème qu’a le mouvement syndical avec une certaine frange de la social-démocratie. Qui a clairement dit qu’elle ne reviendrait pas à la pension à 65 ans. Ni sur la limitation des allocations de chômage dans le temps. Et qui a la même politique de maintien de l’ordre que la droite. Comment tu veux faire confiance à ces gens-là pour être une alternative de gauche ? A Liège, mathématiquement, il y a pourtant une majorité progressiste et une alternative possible.

Claude : Il y a un parallélisme frappant avec la France, c’est que le gouvernement ne fait strictement aucune proposition aux étudiants et aux lycéens.

Julien : Effectivement, c’est tout de suite la matraque. On en est là. Mais je te rappelle que les enseignants ont eu droit au même traitement à Bruxelles le 4 juin lorsqu’ils sont allés pour le vote au parlement de la Fédération Wallonie Bruxelles. Un accueil qui a laissé des traces profondes.

Claude : Une autre chose qui m’a beaucoup impression, à Liège, parce que c’est très rare en Belgique, c’est une confrontation directe avec 200 forains qui sont venus jouer les gros-bras face aux manifestants ?

Julien : Oui, il y a eu constitution d’une sorte de milice privée.

Claude : J’ai même vu la photo de quelqu’un qui avait été blessé au cuir chevelu par un tir de carabine à plomb.

Julien : Tout à fait. Comme c’est la foire pour le moment à Liège, et que des groupes de manifestants étaient repoussés vers cette zone par les charges et les gaz lacrymogènes, des forains armés de barre de fer et de battes de baseball se sont mis à l’entrée de la foire pour faire barrage aux manifestants. Alors qu’il y avait des centaines de policiers et d’autant-pompes dans la ville, ils ont laissé les forains « faire justice » eux-mêmes en se constituant en milice privée. Ce qui est pourtant strictement interdit par la loi. Mais cela n’a eu aucune conséquence. Aucun forain n’a été arrêté. Et quelques jours plus tard, quand la manif a longé un des côtés de la foire, il y a encore eu des tirs de carabine à plomb sur les jeunes.
Avec, à ma connaissance, pas plus de conséquences. Tu as un Bourgmestre qui laisse une milice privée tirer à la carabine à plombs sur des jeunes, mais qui envoie sa police arrêter des jeunes de 13-14, en les abreuvant de propos racistes et en les envoyant au cachot avec des adultes jusqu’à deux heures du matin. On est dans des périodes qui sont pour moi des basculements.

Claude : Est-ce que le mouvement à Liège une dimension interprofessionnelle ?

Julien : L’enseignement reçoit des soutiens d’autre secteurs, mais cela ne prend pas du tout, comme en France, le chemin d’une grève générale. L’organisation syndicale, avec son propre agenda, est en train de mettre la pression sur le gouvernement. Mais sans embrayer directement sur le mouvement dans l’enseignement.

Claude : Un point sur lequel tu voudrais encore insister ?

Julien : Je le répète : on est dans un point de basculement. Quand j’entends que certains voudraient mettre l’armée dans la rue, et que cela ne fait pas plus scandale que ça. En France, on y est déjà, en Italie aussi. Je ne sais pas ce qu’il faut de plus aux gens. Pour moi, on est dans la période dont parle Johann Chapoutot dans « Les Irresponsables » : celle qui précède juste le fascisme. Avec, comme il y a un siècle, une social-démocratie qui n’est pas ferme sur ses positions, ni sur le contrôle de la police – là où elle a le pouvoir de l’exercer. À Liège, par exemple, il n’y a aucun policier qui affiche son numéro d’identification, ce qui est pourtant légalement obligatoire. Et ça dure depuis des années et des années.

Claude : petit clin d’œil pour conclure : tu as vu que l’humoriste Guillaume Meurice a découvert les charmes de la police communale liégeoise ?

Julien : Oui, oui, je sais bien : j’étais au spectacle. J’en ai discuté avec lui après. Un contrôle d’identité « musclé », une femme qui filmait jetée à terre, des policiers cagoulés et sans numéros d’identification. Rien ne va dans cette séquence. Il y a un problème structurel avec la police en Belgique. Elle est aujourd’hui complètement en roue libre.

Propos recueillis par Claude Semal le 20 octobre 2026

(1) … par exemple, dans « Comme en Belgique », « St Gilles », « Qu’est-ce qui t’a pris », « Une petite valse pour toi » et « Les cadenas » …
Rien à voir, mais je donne d’ailleurs un concert à Liège ce dimanche 1er novembre à 17 heures, en « battle » avec le chanteur liégeois Michel Feilner, sur la péniche « La Légia », qui est amarrée quai du Barbou.

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