19 septembre 2026
50 ANS DE MUSIQUE DANS LE MÉTRO Par Bernard Hennebert (lu par Jean-Marie Chazeau)
Pour entendre l’article de Bernard lu par Jean-Marie Chazeau, cliquez sur le lien :
Quels choix culturels a fait la STIB pendant 50 ans ?
En ce mois de septembre 2026, la STIB célèbre les cinquante ans de son métro bruxellois.
Le hasard a fait que, comme journaliste, j’ai été attentif tout ce temps à l’utilisation de la musique et des arts plastiques dans les stations du pré-métro et du métro.
Après avoir utilisé leur abonnement ou payé leur ticket pour être transporté, les innombrables usagers de la STIB (Société des Transports Intercommunaux Bruxellois) ont accès aux résultats d’une politique éditoriale qui les met face à des œuvres musicales (musique classique, chansons, jazz, variétés, etc.) et picturales (statues, BD, fresques, peintures, photos, etc.).
Comment sont-elles choisies ? Et dans quels buts ? Voici en quelques dates cette histoire qui permet mieux d’évaluer si ce service public s’intéresse à la démocratisation de la culture.
En 1973 : des musiques « plates »
Depuis la fin des années ’60, la STIB diffuse à Bruxelles de la musique dans les stations de son métro et de son pré-métro (souterrains dans lesquels des trams effectuent une partie de leur trajet). Elle fit rapidement appel à une société de musique fonctionnelle pour initier ce décor sonore. Sur son site internet, la société de transports l’appelle alors « musak ».
On pourrait traduire ce terme en français par « musique d’ascenseur », « musique de supérette » ou « musique d’aéroport ». En Amérique du Nord, « musak » désigne une forme de musique d’ambiance aseptisée, normalisée, qui est diffusée dans les galeries commerciales, les supermarchés, les restaurants à service rapide, les salles d’attente, les cabines d’ascenseurs, d’hôtels ou sur les lignes d’attentes téléphoniques.
De multiples possibilités s’offrent alors à la STIB mais elle choisit la moins onéreuse. Un investissement de 9.000 FB lui permet d’acquérir une soucoupe volante miraculeuse ! Un chargeur magnétique, à la tête de lecture incorporée et à déroulement continu. Placé sur un simple plateau tournant à 78 tours/minute, ce « défileur » produit quatre heures de musique non-stop. Un abonnement simple donne droit à un programme de quatre heures de musique, différents tous les mois. L’abonnement coûte 3.200 FB. À chaque envoi, vous pouvez choisir un des trois types de programmes disponibles : musique classique, musique douce dite « salon de thé » ou « musique animée ». La STIB a décidé de se limiter à un programme par mois et de varier de genre, de mois en mois.

Autoportrait gouache de Georges Moustaki (collection Bernard Hennebert)
Le 20 septembre 1973, je publie dans l’hebdomadaire Vlan, une enquête que j’intitule « Elle n’est pas diffusée pour que vous l’écoutiez, la musique de notre métro ». Pour celle-ci, j’interviewe Claude Van Den Dorpel, le responsable de la société qui fournit cette pitance musicale. Je soumets à sa réflexion un extrait du livre de Georges Moustaki paru cette année-là chez Stock, un des plus pertinents pamphlets sur les coulisses de l’industrie musicale, « Questions à la chanson » : « Le public trempe dans un aquarium. Ce bain musical ininterrompu vous lave toute sensibilité, vous décape de toute conscience. Les nuisances musicales vous empoisonnent en douceur. La musique adoucit les mœurs ? Telle qu’elle est diffusée, elle ramollit plutôt toute résistance. Docile, glouton et non éclectique, le public ingurgite tout. Personne du reste ne se soucie de différencier les écoutes, de personnaliser les oreilles. Le nivellement sonore a gommé les autonomies musicales ».
Mon interlocuteur considère, et pas en off, que cette analyse par le chanteur de « Milord » ou du « Métèque » correspond à la réalité.
Ainsi, plutôt que de composer sa propre programmation et d’entreprendre un travail d’éducation et de promotion artistique, d’incitation à la découverte de la diversité musicale, le service public impose à ses voyageurs des « musiques plates » qui sont, comme le concède également Monsieur Van Den Dorpel dans cet entretien, plutôt destinées à ne pas distraire les ouvriers et les employés de leur travail, ou les clients, de leurs achats.
Tels sont effectivement les objectifs de la musique fonctionnelle. Celle-ci n’a pas vraiment été conçue pour la STIB qui, pourtant, la choisit pour ses voyageurs. Il y a erreur d’aiguillage et l’on sait combien c’est dangereux dans les transports en commun.
Cette référence aux travailleurs n’est pas gratuite. L’histoire de la musique fonctionnelle débute à une époque où Edison n’a pas encore inventé le phonographe. Par un beau matin de 1876, John Wanamaker décide d’accueillir les employés de son « grand magasin » de Philadelphie aux sons d’un bref concert d’orgue. Son but consiste à créer une atmosphère joyeuse et plus détendue au sein de son personnel.
Aux États Unis, une enquête sur les effets de la musique fonctionnelle est menée dans une chaîne d’assemblage d’une industrie électronique et publiée par le Docteur E. Podolsky dans « Music in industry, Supervision Magazine ». Les contrôleurs et les cadres constatent un accroissement de 5 à 10% de la productivité pour 26,4% des employés.
D’autre part, 96% de ceux-ci ont considérablement amélioré leurs relations avec leurs compagnons de travail : moins de disputes, par exemple. Une diminution apparente de la fatigue peut être constatée chez tous les employés. On note enfin qu’ils bavardent moins souvent durant les heures de travail.
En décembre 1974, dans un article que j’avais écrit pour la revue « Bruxelles-Combat », j’avais listé quelques titres de chansons entendues dans le métro, à cette époque-là : « En toute innocence immaculée », « Ma jupe à pois, mon chapeau rond », « Made in Las Vegas », « Pour te taper dans l’œil » ou « En suivant la mini-jupe ».
En 2004 : ni en français, ni en néerlandais

À Philadelphie, depuis 1876 ( bien avant l’invention du phonographe) et aujourd’hui encore, joue toujours l’orgue du « grand magasin » de Hohn Wanamaker, commerce qui est à l’origine de la naissance de la musique fonctionnelle
Le 31 mars 2004, je poursuis mon investigation pour un article publié dans Le Ligueur, l’hebdomadaire de La Ligue des Familles. Si techniquement on est passé de l’utilisation de bandes sonores à une réception satellitaire, la programmation ne varie guère.
J’interviewe Serge de Fabribeckers, le manager des stations de métro, et il en convient : « On a actuellement affaire à une musique un peu insipide, il faut bien le dire ! Cette programmation pour laquelle on ne paie pas de droits d’auteurs ne déplait à personne… mais n’est appréciée que par très peu de monde ! ».
Il détaille un résultat d’un test réalisé au mois de juin 2003 pendant une semaine dans l’ensemble des stations : « Nous nous sommes orientés vers des programmations chantées, plus conviviales. Le public n’avait pas été prévenu et pourtant, de manière tout-à-fait inattendue, nous avons été submergés de réactions, 85% d’entre-elles étant enthousiastes. Nous avions proposé 70% de morceaux en anglais, 15% en espagnol et 15% en italien ».
Étrange dosage ? « Si nous avions choisi une programmation moitié francophone et moitié néerlandophone, notre public francophone aurait peut-être eu le sentiment qu’il n’entendait que des chansons néerlandaises, et vice-versa. ».
Les vacances de Pâques en 2004 coïncident avec l’extinction définitive de l’ancien décor sonore sirupeux. La STIB veut se donner les moyens : « Si la diffusion musicale est un des outils qui favorisent le renforcement de la convivialité sur les quais, nous sommes prêts à payer la SABAM (la société des droits d’auteur belge) ! » me déclare encore Monsieur de Fabribeckers.
Mais comment les choix vont-ils se décider ? Peut-on offrir au public le plaisir de découvrir des œuvres qu’il ne connaît pas encore, parce qu’elles sont nouvelles ou trop peu médiatisées ? La programmation musicale sera-t-elle le reflet de la création ou celui des « hits » ? Notre interlocuteur plaide pour ce qu’il appelle une approche populaire : « Il faut plaire au plus grand nombre d’utilisateurs ».
En 2007 : chasser les bandes de jeunes
Trois ans plus tard, au contraire, on découvre que la STIB ne cherche pas à plaire à tout le monde… Une information parue dans les quotidiens flamands De Standaard, Het Nieuwsblad et Het Volk est reprise par l’agence BELGA et par La Libre du 12 juillet 2007.
De la musique classique va être diffusée en soirée avec notamment l’objectif de décourager les jeunes qui traînent dans le métro tard le soir.
Serge De Fabribeckers est toujours en fonction et il explique : « À partir de 20 heures 30, on diffusera Bach et Beethoven. Les jeunes n’aiment pas beaucoup. Ils quitteront le métro ». Et le week-end, ce sera à partir de 23 heures car nombre d’entre eux l’empruntent en soirée.
Le même jour, le site « Le Guide Social » commente : « (…) Les jeunes qui trainent dans le métro participent au sentiment d’insécurité. Sensible à l’amélioration du sentiment de sécurité de ses passagers, la société veut employer un moyen non-agressif pour faire sortir les bandes de jeunes ».
Le lendemain, le 13 juillet 2007, La Libre publie la réaction officielle du porte-parole de la STIB, Jean-Pierre Albin. Pour lui, il s’agit d’un malheureux malentendu : « Une société spécialisée dans la diffusion musicale, et différente de celle actuellement sous contrat avec la STIB, a seulement proposé l’idée d’une musique fonctionnelle qui varie suivant les heures de la journée. Avec éventuellement de la musique classique le soir, qui aurait tendance à ne pas plaire, selon la société en question, aux personnes assises par terre dans les stations lorsqu’il pleut dehors alors qu’elles n’ont rien à y faire. Rien n’a été décidé, et certainement pas pour des motifs pareils ».
Ceux qui imagineraient tout ceci comme fantaisiste devraient bien comprendre que la musique (même classique), ou les décors sonores, n’adoucissent pas toujours les mœurs.
En Angleterre, la commercialisation d’un dispositif de harcèlement acoustique est légale et a rapporté en 2007 près de 2 millions de dollars. Il émet des sons dont la très haute fréquence importune davantage une population jeune. Il s’appelle « Mosquito » car le son qu’il émet rappelle le bourdonnement d’un moustique. En France, son nom rappelle celui d’un musicien qui a été atteint de surdité, « Beethoven ».
L’accueil officiel est différent selon les pays. Par exemple, en 2008, le conseil communal d’Ixelles a voté une motion demandant aux différents gouvernements belges d’interdire sa commercialisation et a saisi la Commission européenne à ce sujet.
La même année, un particulier en France a été condamné à 2.000 € d’amende pour avoir placé cet outil diabolique sur sa façade.
Auteur de l’étude « L’Orchestration du quotidien », Juliette Volcler s’exprime sur l’origine de ce boîtier destiné à faire fuir. Dans son entretien avec Aurélien Berthier paru dans le périodique « Agir par la culture » (N°68, été 2022), elle déclare : « L’objectif, c’est qu’il y ait un bon fonctionnement capitaliste avec le moins possible de heurts. Il vise à expulser certaines personnes des espaces publics car elles ne répondent pas aux objectifs consuméristes. Ainsi sont visés les SDF, les personnes pauvres, les jeunes – stigmatisés car jugés trop indisciplinés – ou encore les migrants.
D’ailleurs, ce type de dispositif d’alarme diffusant des sons très déplaisants, voire assourdissants, sont utilisés dans certains postes frontières, pour en empêcher l’accès aux migrants, c’est le cas par exemple aux États-Unis ou en Grèce. ».
En 2013 : des campagnes marketing
C’est un problème fondamental pour un service public que de choisir.
Soit une diffusion culturelle qui ressemble à tout ce qu’on a déjà l’habitude de consommer majoritairement, car il convient de contenter un maximum d’usagers.
Soit, au contraire, quand il n’y a pas ou peu de contraintes économiques, promouvoir plutôt la diversité créative qui, par nature, est encore peu connue par le grand nombre.
Faut-il privilégier la faculté de découverte de la population ou sa tendance à éprouver du plaisir en réécoutant ce qu’elle apprécie déjà ? Ou tenir compte de ces deux objectifs ?
Que penser de ce « bon coup marketing pour la maison de disque mais aussi pour la STIB », selon Le Soir du 8 mars 2013 ? Ce jour-là, les usagers des transports en commun sont tenus d’écouter de 6H00 à 21H00 que du David Bowie, car c’est le jour de la sortie de son album « The Next Day ». La STIB n’a pas été payée par la firme de disques pour ce matraquage… mise à part la location des emplacements publicitaires dans ses stations où sont placardées les affiches annonçant la sortie de ce CD.
Des opérations analogues avaient déjà été orchestrées pour Lady Gaga ou les Kings of Leon. Dès lors, cette façon de faire devient une habitude « anti découverte de la diversité musicale », puisque cette façon contraint le public à entendre à chacun de ses passages dans ce service public ce à quoi il a déjà été exposé ailleurs du matin au soir – soit un contenu qui n’a même pas été choisi par un comité d’experts culturels.
Pareille habitude deviendra même une ritournelle. La gigantesque campagne de promotion de l’album « Multitude » de Stromae paru en 2022 se répercute sur tout le réseau de la STIB durant une semaine en mars : matraquage sur les quais des stations, une expo à la station Rogier, un concours.
On se souviendra également de l’envahissement des stations par les succès de Coldplay lorsque ce groupe donnera au Stade Roi Baudouin quatre concerts en août 2022.
Heureusement, il existe au moins une exception, comme souvent, pour confirmer la règle. Pour fêter les 100 ans de Toots Thielemans, un musicien de jazz belge grand spécialiste de l’harmonica, la STIB « diffuse sa musique en stations » les 29 et 30 avril 2022, dont sa chanson « Métro » qu’il a composée pour l’inauguration du métro en 1976.
Comme quoi, une pédagogie de l’histoire des musiques belges à l’égard du très vaste public des voyageurs est possible. Ne pourrait-elle pas être plus fréquente ? Et pas uniquement pour tenter de vendre un nouveau disque ou des tickets de concert ?
Art mineur, art majeur?

Une fresque de Delvaux dans le métro
Et qu’en est-il du musée vivant que la STIB s’est constitué en exposant dans ses stations nombre de peintures, sculptures, photos, fresques ou tapisseries ?
Une centaine de travaux d’art les décore et lui appartienne : les œuvres de Paul Delvaux, Jean Rets, Jo Delahaut, Paul Bury, Folon, Hergé, et bien d’autres ornent quais, guichets et couloirs du métro.
Bon nombre de ces œuvres d’art contemporain ne sont pas a priori « populaires ». Du moins, la STIB n’utilise pas principalement cet argument-là pour justifier ses choix. Leur sélection est du ressort du ministre des transports qui est conseillé par une commission composée d’une série d’experts.
Pourquoi ne pas s’inspirer de ce fonctionnement pour élaborer les bases d’une programmation musicale, ce qui permettrait de prendre du recul par rapport aux classements commerciaux ou aux campagnes marketing ?
En 1978 déjà, les éditions Vokaer ont publié un livre d’Angèle Guller intitulé « Le neuvième art ». Par ce titre, cette journaliste surnommée « Madame chanson » voulait déjà démarginaliser la chanson française contemporaine par rapport à d’autres musiques … plus classiques, et, le plus souvent, mieux nanties en aides de l’État.
Y-aurait-il donc bien, pour la STIB, des arts mineurs et des arts majeurs ?
D’un côté, on favorise auprès du public la découverte d’œuvres plastiques de créateurs belges. De l’autre, on a été jusqu’à éviter la diffusion de chansons en français ou en néerlandais. Voilà donc une occasion manquée pour un travail d’éducation permanente concernant les musiques de la part d’un service public qui, ce qui est assez exceptionnel, est capable justement de sensibiliser, jour après jour, une population des plus variées.
Ce qui est donc pratiqué, et avec des moyens financiers non négligeables, pour nos arts plastiques est de l’ordre de l’impossible pour nos musiques ? Et faut-il ne pas avoir les pieds sur terre pour oser poser ce questionnement ?
Bien entendu tout ceci mérite débat. Certains remettront en question l’idée qu’il faudrait traiter de la même manière toutes les disciplines culturelles. D’autres affirmeront que leurs oreilles préfèrent le silence quand ils attendent un métro. Mais, hélas, pas sans les autres bruits inhérents des stations.
Et pour les sculptures et peintures exposées ? Prôner leur absence ? Des murs vides ? Avec l’espace ainsi libéré pour davantage de présence publicitaire ?
Que faire?
Au fil des années, les directions successives de la STIB ont reçu les divers articles cités dans la présente chronique.
La STIB n’est donc pas censée ignorer les failles de sa politique culturelle. Une piqûre de rappel de la part de simples usagers ou d’associations culturelles pour les cinquante ans à venir pourrait lui être fort utile.
Son service de médiation attend vos lettres au 3, rue du Gentilhomme à 1000 Bruxelles et vos courriels à mediateur@stib.brussels
Bernard Hennebert (textes et photos)
Photo de « Une » : La campagne promotionnelle de l’album « Multitude » de Stromae en 2022 à la STIB


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