06 janvier 2026
LA HONTE EUROPÉENNE par Gwen Breës
Qu’est-ce qui provoque la sidération de ces derniers jours ? La découverte d’un impérialisme étatsunien ? Il date au moins du débarquement de marines à Hawaï en 1893… Depuis, ingérences et coups d’État américains se sont multipliés par dizaines. On peut citer le Chili, en 1973, où il s’agissait de tuer dans l’œuf une expérience socialiste démocratique, avec ses nationalisations et ses politiques redistributives. On peut citer l’Irak, en 2003, où il n’y avait ni socialisme à combattre ni trafic de drogue à stopper, mais un réservoir de pétrole stratégique à prendre.
Alors, la stupéfaction ambiante serait-elle plutôt due à la transformation de la promesse non-interventionniste du trumpisme en un impérialisme tout aussi brutal et cynique, mais plus assumé ? Contrairement à l’exemple chilien, les États-Unis n’ont pas caché leur implication dans le coup mené au Venezuela et, contrairement à l’Irak, ils n’ont pas cherché à draper leur intervention d’une quelconque légitimité. Cette fois, pas de mensonge devant le Conseil de sécurité de l’ONU, pas même d’aval du Congrès américain — pourtant requis par leur propre Constitution —, et les prétextes évoqués sont trop grossiers pour tromper grand monde : moins de 1 % du trafic de cocaïne vers les États-Unis est imputable au Venezuela et, en termes de vertus démocratiques, le régime Maduro n’est pas mieux classé que certains alliés des États-Unis comme les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite.
Désormais, les États-Unis affichent leurs ambitions sans fard et sans prendre la peine de se référer à de quelconques règles juridiques : la plus grande réserve de pétrole au monde leur revient, parce qu’ainsi en ont-ils décidé — ou, plus exactement, parce qu’elle leur « appartenait » au bon vieux temps où le Venezuela était une démocratie certes représentative, mais très inégalitaire et aux ressources captées par des compagnies américaines.
Voilà probablement ce qui abasourdit ceux qui ne peuvent se départir de l’idée que les États-Unis sont des alliés, ou qui ont du mal à admettre que le trumpisme est capable d’appliquer ses projets. L’exemple du Venezuela confirme que les États-Unis doivent être pris au sérieux quand ils menacent explicitement la souveraineté du Canada, du Mexique, de Cuba ou de l’Iran. Quand ils convoitent ouvertement le Groenland, dont ils ont « besoin » pour ses ressources et sa position géostratégique. Quand ils disent vouloir contrôler le canal de Panama ou rebaptiser le golfe du Mexique. Ou encore, quand ils avertissent le président colombien qu’il ferait bien de « faire gaffe à ses fesses » — c’est-à-dire de ne pas tenir tête aux visées prédatrices sur l’Amérique latine.
Mais le plus ahurissant dans tout ça, c’est sans doute que cela fait des mois déjà qu’on a eu l’occasion de faire ces constats. Notamment quand les États-Unis ont fait des minerais rares d’Ukraine une monnaie d’échange de leur soutien militaire. Ou quand ils ont profité de l’anéantissement israélien de la bande de Gaza pour y imposer un vaste projet immobilier, en échange de leur soutien au nettoyage ethnique du peuple palestinien.
Le plus consternant, c’est la réaction des von der Leyen, Kallas, Macron, Prévot et consorts, qui se contentent d’applaudir la chute de Maduro ou, au mieux, de critiquer mollement les atteintes graves et répétées que commettent les États-Unis contre le droit international.
Dans le chef des dirigeants européens, ne pas dénoncer le coup au Venezuela pour ce qu’il est (quelles que soient les complicités internes au régime Maduro), c’est se rendre coupable d’aveuglement, de lâcheté, de complaisance. C’est aussi imbécile et criminel que de se taire quand Israël cible massivement des civils, des soignants, des journalistes, des agences de l’ONU, des ONG ; ou quand les États-Unis sanctionnent le personnel de la Cour pénale internationale.
Continuer à considérer les États-Unis comme un « allié » en s’abstenant de les condamner et de les sanctionner quand ils réduisent les relations internationales à des « deals » financiers à leur profit, c’est nous précipiter dans un monde sans droit. Un monde où les plus puissants n’hésitent pas à s’accaparer de territoires « stratégiques », à faire tomber les régimes qui leur déplaisent, à anéantir les peuples qui résistent. Un monde où la fin justifie toujours les moyens, et qui se réorganise autour de l’armement et de la guerre.
La honte, cette semaine, n’est pas seulement étatsunienne. Elle est européenne.
Gwen Breës, sur sa page FB et dans l’Asympto, avec l’aimable autorisation de l’auteur


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